Philippe Francq et Eric Giacometti font passer Largo Winch dans la Nouvelle Économie

6 octobre 2017 6 commentaires
  • Voici que paraît le nouveau Largo Winch, « L’Étoile du matin », le 21e album de la saga du milliardaire en Blue jeans, le premier sans Jean Van Hamme. Un nouveau scénariste arrive au pupitre : Éric Giacometti, écrivain de thrillers, avec une ambition : faire entrer Largo dans le XXIe siècle.
Philippe Francq et Eric Giacometti font passer Largo Winch dans la Nouvelle Économie
Philippe Francq. Il est désormais seul aux manettes de Largo Winch.
Photo : Chloe Vollmer-Lo

Comment succède-t-on à Jean Van Hamme ? Philippe Francq n’est pas le premier à se poser cette question : le « Midas du scénario » a 78 ans et une carrière bien remplie. Il a passé la main sur des séries comme Thorgal, XIII, Wayne Shelton ou Lady S. Il a eu du mal à s’arrêter sur Largo Winch, sa première grande création passée du roman (Mercure de France, dès 1977) à la bande dessinée (Dupuis, en 1990). Arrêt un peu abrupt, d’ailleurs : « Par un simple mail, le samedi 1er novembre 2014, nous raconte Philippe Francq encore un peu interloqué. Il n’a même pas pris la peine de m’appeler. C’était un mail commun avec nos éditeurs ».

Pour reprendre la suite des aventures de Largo, Philippe Francq pense à un ami journaliste qu’il connaît depuis plusieurs années : Éric Giacometti. Leur rencontre est bien antérieure à leur collaboration : il l’avait croisé dans une émission de TV lors de la promotion de l’album Dutch Connection (le tome 6) avec un ami journaliste-reporter commun. Ils avaient fait connaissance, sans plus. Quelques années plus tard, une autre occasion leur permet de faire la jonction. Il faut dire qu’Éric Giacometti est un « largowincholâtre » de la première heure et que la série figurait en bonne place dans sa bibliothèque. « On ne s’est plus quittés depuis, s’amuse Philippe Francq. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’il devienne un jour mon scénariste. À l’époque, la question ne se posait pas puisqu’il y avait Jean Van Hamme… »

Philippe Francq et Pierre Giacometti, l’avenir de Largo Winch
Photo : Charles-Louis Detournay
Eric Giacometti a scénarisé le nouveau Largo Winch.
Photo : Chloe Vollmer-Lo

Extase puis effroi

Et puis un jour, dans un petit restaurant de la rue Montorgueil à Paris, la proposition tombe : « Au début, quand il m’en a parlé, je pensais qu’il s’agissait d’une plaisanterie, nous raconte Giacometti devenu entre-temps romancier. À l’époque, je pensais que Van Hamme continuerait et d’ailleurs, j’avais suffisamment à faire avec mes bouquins. Mais là, c’était comme si on proposait à un scénariste d’écrire le prochain James Bond, cela ne se refuse pas ! »

L’édition "documentée" du nouveau Largo Winch. Un copieux dossier l’accompagne.

Après un moment d’ « extase », notre scénariste se met à analyser les premiers albums de Largo « mais avec un œil de professionnel ». Et là, c’est l’effroi : Les scénarios de Van Hamme, avec leurs intrigues et des sous-intrigues ciselées, sont d’une précision diabolique. « J’avais déjà fait des bandes dessinées chez Delcourt pour la série "Marcas", que je co-scénarisais avec Jacques Ravenne, une adaptation de nos romans dessinée par Eric Albert. Quand j’avais quitté "Le Parisien", j’avais fait une formation de scénariste de cinéma avec John Truby, un fameux « script doctor » qui avait travaillé sur les mécanismes de la narration. Les Américains, contrairement aux Français, n’ont pas le culte du génie. Ils n’ont pas de « recette » pour le scénario mais une boîte à outils ! Ainsi, John Trudy a repéré sept processus-clé dans la narration. Par exemple, il faut que le héros ait une faille, qu’il ait ce qu’il appelle « un spectre » ; il faut que le héros se situe par rapport aux autres personnages, etc. Ces outils-là sont très pratiques. Mais une fois l’analyse faite, la clé, c’est le plaisir : retrouver ce qui fait la spécificité de la série Largo : on y apprend des choses sur l’économie. »

Extrait de "L’Etoile du matin"
© Dupuis
L’édition limitée de luxe du nouveau Largo Winch.

Revenir aux fondamentaux

Le cahier des charges proposé par Philippe Francq ? Renouer avec l’action et clore les pistes laissées ouvertes par Jean Van Hamme dans la précédente histoire.

Mais déjà, des petits changements s’opèrent : ainsi, Largo décide de laisser tomber son « anstalt », sa holding au Liechtenstein, pour se « re-fiscaliser » en terre imposable : « Cet « évité fiscal » qui donne des leçons de morale aux autres ne se les appliquait pas à lui-même », constate Giacometti. « Largo se débarrasse au fur et à mesure de l’héritage de son père, surenchérit Philippe Francq. Cela a commencé avec son fauteuil dans le numéro 2. Puis il passe dans un bureau plus moderne. Après cela a été le building du groupe… C’est enfin maintenant sa structure même qui change. »

Il n’y a pas que la structure fiscale qui change : la thématique aussi. Il y a, dans le nouvel album, la volonté de nous faire découvrir la vraie bourse d’aujourd’hui avec ses « Tradings de haute fréquence » (THF). Il est possible que Largo le pratiquait déjà dans sa division « banque » mais c’est une réalité qui figure au cœur de la finance d’aujourd’hui. « Les traders cocaïnomanes à la Leonardo di Caprio, c’est juste du folklore à côté des ordinateurs, des algorithmes qui gouvernent la bourse. J’ai vécu, comme journaliste, l’un de ces fameux « flash crashs » où, en quelques millisecondes la bourse dévisse. A l’époque, on nous avait entubé, on nous avait dit qu’il était dû à un « fat finger », un trader de Citygroup qui avait confondu « Billion » (milliard) et « Million ». Les journalistes ont repris cette explication. Après enquête, on a su que c’était une histoire de THF, d’ordinateurs qui avaient dérapé !  »

Finance folle

Il y a, dans cet album, des allusions à l’Affaire Kerviel, aux subprimes, en un mot, à la « finance folle » que l’on découvre de plus en plus dans les enquêtes sur les manipulations boursières, mais pas seulement : le rapport psychologique de Largo Winch à son père est davantage creusé grâce à un habile montage de flash-backs. Le parallèle est fait entre les conflits sociaux connus par le père de Largo et les Anonymus anticapitalistes d’aujourd’hui. « Largo est un patron idéal, éthique explique Giacometti. Cela existe peut-être, mais je n’en connais pas de rebelle, c’est ce qui le caractérise. »

Autre ancrage dans la réalité : l’intrigue commence à Saint-Pétersbourg d’où Poutine et la plupart des oligarques qui contrôlent la Russie sont originaires. Ajoutons à cela que, subtilement, nos héros utilisent des PC portables et des smartphones alors qu’il n’y a pas si longtemps ils couraient encore après un fax…

« Largo est né avec l’arrivée des PC et de l’Internet, nous dit Philippe Francq. Il accompagne cette révolution technologique mais il est toujours un peu en retard car les évolutions sont parfois plus rapides que la fabrication d’un album. Un jour, je l’ai fait utiliser un portable pour lui éviter de monter un étage, comme le scénario de Van Hamme le demandait. »

Extrait de "L’Etoile du matin"
© Dupuis

Comment évoluera le Groupe Winch issu, en définitive, du vieux monde économique ? « Il va sans doute investir dans des nouvelles technologies avancées qui correspondent plus à l’air du temps, dans l’Intelligence Artificielle par exemple, répond Giacometti. D’ici là, il faut faire attention, car notre société est à la merci des algorithmes fous, cela existe et cela nous tombera dessus à coup sûr, j’en suis persuadé.  »

En clair, Largo Winch a encore bien des aventures à vivre !

Extrait de "L’Etoile du matin"
© Dupuis
Philippe Francq et Eric Giacometti en dédicace à la FNAC Saint-Lazare à Paris. Une foule nombreuse attend.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay

 
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6 Messages :
  • L’étoile du Matin est une réussite. Largo Winch revient à l’ADN de la série : la finance. Sans en dévoiler l’intrigue, Eric Giacometti propose un thriller économique haletant et moderne. Le dessin enlevé de Philippe Francq emporte le lecteur dans des planches lumineuses et ciselées. L’action emboîte le pas comme au plus belles heures de la série.

    La synergie de leur collaboration offre au lecteur le plaisir d’une lecture jubilatoire. Le texte nourrit l’image et l’image répond au texte, comme portés par l’ambition du projet que les deux auteurs s’assignent à délivrer aux amateurs de ce blockbuster dans les prochains albums. Le successeur de Jean Van Hamme réussit le tour de force de dresser à la fois un inventaire géographique et initiatique du personnage (la séquence de « la méditation sur la beauté chaotique de la bourse » clin d’œil au cycle du Tao, Lucerne, Chicago…) qui n’est jamais gratuit, et dans le même temps d’ouvrir des pistes multiples (Mexique, Russie, la fiscalisation de Largo…) qui sont autant de lignes directrices envisageables pour l’avenir de la série. Comme le souligne le milliardaire : « les temps changent… » L’objectif avoué étant une restructuration du Groupe Winch à terme. Pour P. Francq et E. Giacometti, l’époque actuelle offre de nouveaux schémas et modèles économiques que le Group Winch doit assimiler et intégrer.

    Un dossier spécial est proposé à la fin de l’ édition tirage limité pour mieux comprendre la démarche des deux auteurs.

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    • Répondu par Edu le 16 décembre à  22:16 :

      Pour les fêtes, outre un très beau tirage luxe, Largo Winch présente cet ouvrage où Philippe Francq porte une réflexion quotidienne sur son travail au fil de la création de son dernier album. L’ouvrage montre un dessinateur obsédé par la pertinence et l’efficacité de son dessin et de sa mise en scène au service de l’histoire.
      Pour mieux comprendre la difficulté de cette entreprise et le travail minutieux qui se cache derrière les planches que vous lisez. Passionnant !

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  • les leçons du scénariste de cinéma John Truby et sa boîte à outils n’ont pas l’air de suffire pour faire de la BD:Jean Van Hamme le maestro du découpage trouve à redire dans une interview à Paris Match sur l’écriture de cet album" J’ai lu deux fois l’album. Et je n’ai pas tout compris : les liaisons, les enchaînements… J’espère avoir l’occasion de rencontrer le scénariste pour en discuter. Car un des grands enjeux du récit en BD, c’est la gestion de l’information. Il faut qu’elle soit suffisamment explicite, à la fois pour les protagonistes de l’histoire et pour le lecteur…"

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    • Répondu le 10 octobre à  09:00 :

      Entièrement d’accord avec Van Hamme. Le scénario de "L’étoile du matin" est confus : on ne sait pas exactement où les auteurs veulent en venir. Les scènes sont variées, alternant action et dialogues, mais sans un fil conducteur bien clair. Du coup, on s’ennuie, ce qui n’arrivait jamais à la lecture d’un Van Hamme.
      Les explications financières sont assez pénibles à lire (trop longues et techniques).
      Quant à Largo, il affronte les ennuis avec un peu trop de légèreté, alternant les citations et les vannes.
      Seule amélioration par rapport aux scénarios de Van Hamme, les femmes ont un rôle plus valorisant, sans machisme.

      Par contre, Francq est au sommet de son art : ses planches sont éblouissantes.

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      • Répondu par La plume occulte le 10 octobre à  13:31 :

        N’est pas Jean Van Hamme qui veut,même si beaucoup aimeraient.

        On voit que ce n’est pas si simple avec les reprises ou les dérivés de ses séries qui toutes font pâles figures à côté de l’original.Force est de constater que le bonhomme n’est pas qu’une machine,mais bel et bien un talent.Ok ses derniers scénars sentaient plus la roublardise que l’inspiration, mais les événements confirment qu’avec lui on avait affaire à un maître.Cynisme et rationalité en plus,ce qui rajoute à son charme.

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    • Répondu le 27 octobre à  08:17 :

      Pas d’accord avec Jean Van Hamme. On peut très bien jouer avec l’implicite plutôt qu’avec l’explicite, avoir des zones de flottements, jouer avec les ambiguïtés pour créer des impressions, pour semer le doute dans l’esprit du lecteur, l’intriguer, le forcer à s’interroger. Avoir des niveaux de lecture qui en se livrent pas à la première lecture mais qui donnent envie d’y revenir. Si tout est clair, d’un seul degré, on lit, on se divertit mais on ne relit pas et on apprend rien.

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