Isabelle Franquin s’explique à L’Obs : pas question de continuer Gaston !

Gaston Lagaffe Dupuis Marsu-Productions ✏️ André Franquin ✏️ Marc Delaf tout public Humour Belgique 🛒 Acheter

M’ENFIN. Isabelle Franquin, la fille unique de l’artiste et, de fait, son ayant droits a décidé, comme nous vous l’avons raconté, à poursuivre Dupuis en justice pour que l’album Gaston dessiné par Delaf ne soit pas publié. Celui-ci est prévu pour paraître en octobre avec un tirage de 1,2 millions d’exemplaires. Alors que la cause est aujourd’hui devant les tribunaux belges, Isabelle Franquin est sortie de son silence pour donner une interview à Arnaud Gonzague de l’Obs.

Au sommaire, rien de neuf : elle est opposée à une reprise de Gaston, mais elle avance désormais ses arguments.

Isabelle Franquin s'explique à L'Obs : pas question de continuer Gaston ! André Franquin ne voulait pas que l’on reprenne Gaston martèle-t-elle. Elle cite, en argument d’autorité, son propre père dans une interview qu’il aurait accordée à Philippe Vandooren pour Comment on devient créateur de bandes dessinées  : « Je crois – et les mots sont trop durs, bien sûr – que [Spirou] c’était un cadeau empoisonné, la série qu’on passe à quelqu’un. C’est une espèce de corps étranger au bout de votre plume… ou de votre pinceau ! Une série comme “Gaston” est meilleure que “Spirou”, à mon avis, parce qu’elle vient entièrement de moi-même. On comprend mieux un personnage qu’on tire de soi. »

On connaît cet aversion : il avait même conseillé à Jean-Claude Fournier de renoncer à reprendre Spirou, avant de lui dessiner quelques marsupilamis... Mais l’Obs prend soin de signaler que cette déclaration est inédite, sinon apocryphe, qu’elle avait été retirée de l’ouvrage publié par Marabout. Qui a retiré cette phrase ? Vandooren ? Marabout ? Franquin lui-même ? On n’en sait rien. Cela fragilise l’argument.

- Et le Marsupilami, Zorglub ou Champignac, toutes créations de Franquin passées dans d’autres mains ? Ils sont nés au sein d’une série, Spirou et Fantasio, que Franquin n’a pas inventée, argumente Isabelle Franquin : il y aurait attaché moins d’importance. Pourtant Franquin s’était expressément réservé le Marsupilami, même en faisant appel à Batem, son dessinateur actuel…

- Pour Gaston, c’est différent, Gaston est selon Isabelle Franquin une œuvre personnelle, incessible : « Avec Gaston, il avait une relation particulière, dit-elle à l’Obs. C’est une série qu’il a patiemment mûri, qu’il a fait grandir au cours de nombreuses années et qui lui appartenait complètement. Je veux dire : mon père y a coulé des choses intimes. Par divers aspects, Gaston lui ressemblait. Franquin était fils unique et avait eu une enfance solitaire, ce qui crée une sorte d’inadaptation aux autres, notamment aux adultes. Mon père avait ce rapport au monde et Gaston l’a aussi, me semble-t-il. Franquin l’a vécu, peut-on dire, à travers son personnage. Voilà pourquoi il était gêné à l’idée qu’un autre dessinateur s’empare de Gaston. »

Sauf que Jidéhem a été amené parfois à le dessiner presque tout seul et a travaillé sur cette série près de dix ans. Franquin étant très respectueux, le nom de Jidéhem figure sur les albums auxquels il a collaborés. Le fameux homme d’affaires au contrat, De Mesmaeker, est le propre patronyme de Jean De Mesmaeker, alias Jidéhem. Là encore, l’argument est fragile.

- Il y a aussi le précédent Gastoon mentionné dans l’interview. Jérôme Lachasse sur BFMTV a enquêté à ce sujet car ce personnage, le neveu de Gaston, avait bien été créé par Franquin pour un usage publicitaire et cela avait été pour Marsu-Productions un moyen de faire du Gaston « sans Gaston » en 2011.

Cela aurait été fait -avec difficulté- avec l’aval d’Isabelle Franquin, selon le témoignage du patron de Marsu Productions à l’époque, Jean-François Moyersoen.

Personne à l’époque, n’avait vraiment levé le bouclier. Sur ActuaBD.com, notre collaborateur David Taugis ne cachait pas son dépit devant cette opréation commerciale- : « Toujours des gags en une planche dans un ensemble désespérément inconsistant. Des thèmes écologiques fournissent le prétexte à des scènes qui s’agitent vainement, et se terminant par des jeux de mots pachydermiques. Seul le dessin, dynamique et consciencieusement calqué sur le style de Franquin mérite un peu de crédit. »

La série -un relatif échec commercial- s’est arrêtée au second volume, après un accord avec Isabelle Franquin, ce qui plaide pour l’idée que l’interdit de reprendre Gaston est intégré dès cette époque.

En face, chez Dupuis, on a organisé une bataille juridique. La première rencontre entre Isabelle Franquin et Dupuis pour parler de la reprise de Gaston, si l’on en croit le témoignage de la fille de l’artiste, s’est faite en présence d’une juriste. Il faut dire que le chiffre d’affaires attendu par la nouveauté est estimé à quelque 10 millions d’euros… Ce n’est pas rien.

Et la perspective de recueillir une partie conséquente de cette manne ne semble pas motiver l’héritière : « Dupuis me l’a proposé, vous pensez bien ! Mais je leur ai fait savoir, par voie d’avocats, que je n’avais rien à en penser. Encore une fois, mon père ne souhaitait pas que cela arrive, donc cela ne devrait tout simplement pas arriver.  »
Les tribunaux trancheront, semble-t-il, à moins que les parties s’entendent...

DP

LIRE AUSSI SUR ACTUABD.COM :

- Angoulême 2022 : Dupuis annonce la reprise de Gaston Lagaffe par Marc Delaf (17 mars 2022)

- Reprise de Gaston : Isabelle Franquin assigne Dupuis en justice (30 mars 2022)

- La reprise de Gaston Lagaffe : imitation, hommage ou plagiat (31 mars 2022)

Voir en ligne : L’interview de l’Obs : « Les bras m’en sont tombés, je l’avoue ! » : Isabelle Franquin réagit à la reprise de Gaston Lagaffe

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


🛒 Acheter

Code EAN : 9791034752065

A lire aussi sur ActuaBD :

 
Participez à la discussion
14 Messages :
  • "A moins que les parties s’entendent..."
    Je me demande bien quel accord a été trouvé lors de la parution de Gastoon, une BD beaucoup moins respectueuse du style de Franquin que ce que réalise Delaf.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Milles Sabords le 10 avril à  09:46 :

      Malgré tout le talent de Delaf, je suis pleinement d’accord avec Isabelle Franquin. En espérant que les gros sous ou un accord bancal ne lui fasse changer d’avis. C’est la volonté d’un défunt dont il est question.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 10 avril à  11:32 :

        Max Brod n’a pas respecté les volontés du défunt Kafka…

        Répondre à ce message

        • Répondu par LARTIGAU le 11 avril à  10:15 :

          C’est vrai que Max Brod n’a pas respecté les volontés de Kafka. Mais il a fait éditer le vrai Kafka. Pas une imitation

          Répondre à ce message

        • Répondu par Milles Sabords le 11 avril à  13:12 :

          Max Brod n’était pas le fils de Kafka.

          Répondre à ce message

          • Répondu le 12 avril à  06:44 :

            Ça change quoi ? C’était son exécuteur testamentaire et il l’a trahi au nom de la littérature.

            Répondre à ce message

            • Répondu par Milles Sabords le 13 avril à  05:38 :

              Lorsqu’un auteur de son vivant s’oppose à la reprise de son personnage, ça se respecte, ça s’appelle le droit moral et il est inaliénable. C’est bien que la fille de Franquin le fasse respecter.

              Répondre à ce message

              • Répondu le 13 avril à  09:31 :

                Ouais je ne sais pas. Je n’arrive pas à avoir un avis clair sur ce sujet comme sur celui de l’héritage et des droits de succession en général. D’un côté c’est bien d’essayer de respecter les volontés de ses parents après leur mort, d’un autre côté, quelle est la légitimité du statut d’ayant-droit ? Quel mérite a-t’on à avoir eu un parent ou un conjoint artiste ? Encore plus un génie ? En quoi est-on pour autant compétent pour savoir ce qu’il est bon de faire de son œuvre ? En quoi mérite-t’on les revenus que vont continuer à nous rapporter cette œuvre ?

                Répondre à ce message

                • Répondu le 13 avril à  16:29 :

                  " En quoi mérite-t’on les revenus que vont continuer à nous rapporter cette œuvre ?"

                  Si vous possédez une maison et que vos enfants en hérite, en quoi le méritent-ils ?

                  Ce qui vaut pour les biens matériels vaut pour les biens immatériels. Ou alors, on interdit l’héritage et les droits de successions et l’État récupère tout.

                  Répondre à ce message

                  • Répondu le 15 avril à  08:44 :

                    C’est un sujet très intéressant les droits de succession. C’est marrant d’observer comme les gens parmi nos amis qui se considèrent comme fidèlement « de gauche » changent ponctuellement de bord quand il est question de la part que va prélever l’Etat sur l’héritage de leurs parents ou sur celui qu’ils épargnent pour leurs enfants.

                    Répondre à ce message

                    • Répondu le 15 avril à  22:45 :

                      On peut être de gauche et trouver qu’on paye trop d’impôts. C’est la position d’un journal comme le Canard Enchaîné par exemple.

                      Répondre à ce message

  • On en est au même point. C’est bien que sa fille tente de faire respecter la volonté de son père, mais comme il a cédé les droits, elle ne pourra rien faire. Difficile, d’en vouloir à la fille qui respecte le souhait et Dupuis/Delaf (l’égal de Bar2) qui respectent le contrat. Dommage de ne pouvoir savoir pourquoi Franquin a signé cette clause...

    Répondre à ce message

  • Un chiffre d’affaire escompté de 100 millions d’euros ? D’où tiens tu ce chiffre Didier ? 1 millions d’exemplaire multiplié par un prix de vente HT de 10 €, cela fait 10 millions. Mais il faut retirer la part du distributeur-diffuseur.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 11 avril à  20:34 :

      Effectivement, j’ai dû confondre avec des francs belges ;) - C’est corrigé.

      La diffusion et la distribution sont assurées par Media-Participations. C’est la même poche. En revanche, il faut déduire l’impression, les coûts marketing, la remise aux libraires zt... les frais de justice.
      On compte toujours le chiffre d’affaires marché globalement, au prix facial.
      Il faut ajouter à cette nouveauté, le fonds qui peut être replacé à cette occasion.

      Répondre à ce message