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À l’écoute du Caire : un voyage musical à travers la scène Underground égyptienne

  • Comment découvrir une ville sans se perdre dans les méandres des pièges pour touristes ? Comment comprendre les espoirs et les frustrations d'une société en évitant les simplifications de la presse sensationnaliste ? Parfois, les meilleures solutions viennent des sources directes : les sens. En l'occurrence, à travers l'expérience sonore. Voilà l'intention de Lorenz Rieser dans "À l'écoute du Caire". Finaliste du prix Delémont'BD de bande dessinée suisse 2021, il s'agit d'un des premiers feux éditoriaux de la maison alternative Laurier, qui fait ses premiers pas avec un catalogue de taille modeste, mais ambitieux.

À l’écoute du Caire est avant tout un récit de voyage autobiographique. Rieser, son protagoniste, décide découvrir la métropole égyptienne, capitale chaotique et surpeuplée d’un pays en transformation, et d’offrir une perspective différente à celle-ci. Pour cela, il décide de suivre les musiciens de la scène alternative de la ville et de chroniquer leur quotidien.

À l'écoute du Caire : un voyage musical à travers la scène Underground égyptienneAinsi nous partons à la découverte des studios de musique expérimentale, des soirées en petit comité, ou encore les nouveaux métissages entre musique traditionnelle et techniques avant-gardistes du moment. Mais la vie de bohème est aussi définie par les astuces des artistes pour berner la censure du gouvernement et la frustration des intellectuels, déçus de la révolution de 2011, ayant donné lieu à une dictature aussi répressive que la précédente.

L’album est constitué d’une alternance séduisante de planches aux touches aquarellées, donnant une dimension onirique aux paysages urbains, plein de mouvements et de néons, et des planches en noir et blanc à l’encre de Chine, pour les scènes de comédie. Il donne ainsi vie aux contrastes entre la modernité, incarnée par les courants et les techniques venues d’Europe et la tradition, matérialisée par les vieilles formes de la musique égyptienne composée de gammes presque disparues, et qui tentent de trouver leur place dans le monde d’aujourd’hui.

Bien que l’Égypte soit plus connue sous les traits idéalisés que nous offre l’industrie touristique, avec ses beaux paysages et ses sites archéologiques en premier plan, Rieser parvient ici à nous faire le portrait d’une partie de sa société proche et distante en même temps, capable de toucher ses lecteurs a un niveau plus intime.

Au fil de ses 200 pages, il aborde la tension propre à tous les artistes de devoir se partager entre la nécessité de subvenir à ses besoins et celle de créer, de faire de l’art en dépit de l’insécurité financière et des contraintes sociales.

Certains lui confessent qu’ils ne peuvent faire de l’art que s’ils ont un public auquel se dévouer, alors que d’autres peuvent s’en passer. À travers ces échanges, l’auteur parvient à dessiner avec subtilité les contrastes entre deux perspectives pérennes de l’art : l’une trouvant son sens dans l’implication sociale et l’autre se suffisant à elle-même pour exister.

On retrouve ici les traits familiers du récit de voyage qui rendent prévisibles certains passages (explications trop détaillées, le dialogue laborieux avec les autochtones, etc.) En faire l’économie aurait conféré au récit de sortir davantage des conventions, afin de rendre plus prégnante la fantaisie chromatique et l’expérience sensorielle.

Séducteur et envoûtant malgré cela, À l’écoute du Caire nous offre une lecture fort appréciable (dotée d’un QR code nous permettant d’entendre les sons des rues de la ville) qui traduit la sincérité de l’auteur et tente faire comprendre un monde étrange, tout en nous dressant le portrait d’une scène musicale foisonnante où l’union de la modernité à la tradition se fait en toute singularité.

Voir en ligne : Les sons du Caire de Lorenz Rieser

(par Jorge SANCHEZ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

À l’écoute du Caire - Par Lorenz Rieser. Epilogue de Philipp Scholkmann. Éditions Laurier. 208 pages - 30€.

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