Angoulême 2015 - Fabien Nury 1/2 : « Pour moi, le seul barème de la réussite est le plaisir de lecture, l’émotion ressentie. »

28 janvier 2015 10 commentaires
  • Plus de deux millions d'albums vendus en seulement une quarantaine de titres. À moins de quarante ans, Fabien Nury est un des rares scénaristes contemporains qui cumule à la fois succès critique et public. Le FIBD ne s'y trompe pas en consacrant pour la cinquième fois de son histoire une exposition à un scénariste.

Il est rare qu’un scénariste soit mis à l’honneur par Angoulême. Comment avez-vous été contacté et quelle a été votre réaction ?

Stéphane Beaujean, directeur artistique du FIBD, a informé Glénat et Dargaud de sa volonté de monter cette exposition. Ils m’ont transmis la nouvelle, puis Stéphane a pris contact avec moi. J’étais à la fois surpris, flatté et inquiet. Je me trouvais « jeune » pour faire l’objet d’une exposition, et je me demandais ce qu’on allait mettre aux murs, mais Stéphane et son adjoint Gaëtan Akyuz m’ont très vite rassuré. Ce sont eux, les professionnels de l’exercice ! Philippe Ghielmetti s’est chargé de la direction artistique.

Quel est le point d’accroche de cette exposition qui ouvre ses portes demain ?

L’idée centrale est qu’une carrière de scénariste, c’est essentiellement une suite de rencontres. J’ai très vite contacté des dessinateurs et amis, qui ont eu la gentillesse de participer, en prêtant des originaux et surtout, en partageant leurs opinions et anecdotes sur notre travail en commun. Comme ils ont répondu présent, je me suis senti un peu rassuré : même si je racontais des idioties, il y aurait au moins de belles planches aux murs…

Angoulême 2015 - Fabien Nury 1/2 : « Pour moi, le seul barème de la réussite est le plaisir de lecture, l'émotion ressentie. »
L’ombre de Staline plane...
© Nury – Robin - Dargaud

Cette suite de rencontres est-elle le fil rouge de l’exposition ?

Plutôt cette notion de travail en commun, de « couple » scénariste-dessinateur. Qu’est-ce qui change, entre une relation et une autre ? Qu’est-ce qui est commun à toutes ? Comment travaille-t-on à deux, planche après planche ? On essaye de répondre à ces questions.

L’exposition est-elle ponctuée de notes explicatives ou d’extraits d’interviews afin que les visiteurs puissent saisir ce que vous désirez transmettre dans vos récits ?

Oui, bien sûr. Les planches sont abondamment commentées, et parfois accompagnées d’une ou plusieurs versions du storyboard, ainsi que de la page du script correspondant. Cela permet de visualiser les différentes étapes du travail. Les commentaires sont ceux des dessinateurs, ou les miens : parfois il s’agit de pures explications techniques, parfois d’anecdotes qu’on juge révélatrices. Parmi les planches de Christian Rossi, il y en a une qui n’a vraiment RIEN à voir avec le scénario ! Les visiteurs pourront ainsi juger de la différence, et en découvrir la raison…

Outre des planches de vos albums, pourra-t-on voir d’autres éléments qui permettent de découvrir les coulisses de votre travail ? Carnets de note, plan, recherche documentaires ?

J’ai livré quelques textes sur mes méthodes, mais je préfère utiliser le système du commentaire, planche à planche, qui semble moins fastidieux. Il y aussi un lexique, qui liste les notions idiotes ou sérieuses que j’ai en tête, de « A comme Amorce » à « Z comme zoom »… Ou encore, une partie analysant le travail sur les couvertures, sur la « synthèse » de l’album qu’on essaye de proposer, une fois qu’il est terminé.

En fait, l’expo est assez dense : il y a près d’une centaine d’originaux, tous commentés, plus tout ce matériel de travail… Mais on peut, bien sûr, admirer les originaux de Rossi, Guérineau, Alary, Robin, Brüno, Vallée, Merwan, … Et se passer de mes analyses fumeuses. Cela suffit pour voir des récurrences, dans le style de découpage, dans la narration…

Un scénariste lit souvent et se passionne pour différents sujets. Est-ce que vous dévoilez votre passion pour le polar ou le cinéma au travers de cette exposition ?

Oh oui, et pas qu’un peu ! J’ai fait des listes et des vitrines avec mes influences, films, romans et BD. Classées par genre, une longue liste des œuvres qui ont marqué mon existence et mon travail pour une raison ou un autre. Quiconque voit ou lit les œuvres citées et montrées en saura beaucoup, sur mon écriture.

Le questionnement de Joanovici renforce la crédibilité du récit.
© Nury – Vallée - Glénat

J’imagine qu’une telle exposition est l’occasion de prendre du recul sur son travail. Comment s’est développée votre envie initiale de raconter des histoires ?

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu envie de raconter des histoires. Des westerns, des polars, des histoires dures et sombres, peuplées de personnages mystérieux et dangereux, comme celles qui me faisaient rêver, enfant.

Pourquoi avoir choisi la bande dessinée comme vecteur principal de transmission (même si vous avez écrit pour la télévision et le cinéma) ?

La BD est un formidable espace de liberté et de diversité. Elle utilise la puissance de l’image, du découpage séquentiel, mais ses sujets sont aussi libres et aussi vastes que ceux du roman. Retournons la question : pourquoi pas la BD ?

Quelles sont les particularités du média “Bande dessinée” qui vous stimulent ? Lesquelles utilisez-vous fréquemment ? Et quelles sont celles que vous délaissez ou que vous n’êtes pas encore parvenu à dompter ?

J’essaye d’apprendre, à chaque album, de petits détails techniques, des outils narratifs. Je suis très loin d’avoir exploité le potentiel du média comme, disons, un Alan Moore. En revanche, je n’arrive toujours pas à « lâcher prise », à me contenter de suivre tel ou tel personnage de situation en situation, comme un feuilletoniste. Je demeure esclave du plan, de l’intrigue. J’ai désespérément besoin de savoir où je vais !

Découpage et cadrage d’une grande efficacité !
© Nury – Vallée - Glénat

Est-ce que vous écrivez sur des sujets qui vous passionnent profondément ? Ou visez-vous plutôt des thématiques inédites en bande dessinée ?

Bien sûr, j’écris sur des choses qui me passionnent. On passe des mois, voire des années, à développer, construire puis écrire une histoire, et ensuite à la mettre en page avec le dessinateur. Si le thème ou le sujet ne passionne pas l’auteur, ça devient vite compliqué… Après, j’avoue que la sacro-sainte notion de « nouveauté » ou de « modernité » m’emmerde. Pour moi, le seul barème de la réussite est le plaisir de lecture, l’émotion ressentie. Nouvelle ou ancienne, on s’en tape ! Pour être plus précis, je pense que si le thème ou l’univers est inconnu du lecteur, il vaut mieux choisir une trame classique. C’est le cas de L’Or et le sang, qui parle de la Guerre du Rif, une guerre méconnue. Et vice versa : si on est dans un univers connu et codifié, alors c’est la forme qui doit innover… Ce serait plutôt Tyler Cross, dans ce cas.

Cherches-vous à vous faire plaisir en partant du principe que cela sera communicatif vers le lecteur ?

J’essaye de me faire plaisir avant tout. À quoi bon faire quelque chose que je n’aime pas, dans l’espoir que ça plaise à des gens que je ne connais pas ? Si je n’aime pas ce que je suis en train d’écrire, en général c’est parce que c’est mauvais, donc ça ne plaira pas plus à autrui qu’à moi.

Pour caractériser votre univers, peut-on relier vos différents personnages à un type de héros dont parfois l’arrogance, mais souvent le caractère, le rend attachant à suivre ?

L’arrogance, ce serait Silas Corey, plus que Joseph Joanovici… Ou dans L’Or et le sang, Calixte de Prampéand, plutôt que Léon Matilo ! Et pourtant, souvent les rôles s’inversent quand l’histoire avance.

© Nury – Vallée - Glénat

Bien sûr, je développe surtout des anti-héros, des types à la morale sinon douteuse, du moins sujette à caution. Du coup, j’ai l’impression de préserver un minimum d’incertitude quant à la conclusion de l’histoire. Un héros positif et solaire, je ne m’inquiète pas deux secondes pour lui : je le sais, qu’il va sauver le monde et la fille ! Alors que si le protagoniste ne mérite pas forcément de s’en sortir, hé ben… Peut-être que la fille va lui mettre un râteau, ou qu’il va mourir pour elle, ou l’inverse, et alors il sera fou de culpabilité… Peut-être qu’ils vont tous les deux y passer ! Et même si les héros s’en sortent, peut-être qu’il y aura un prix à leur survie. Je ne sais pas comment tout cela va finir, alors je m’intéresse un peu plus…

Selon vous, quels sont les points forts de votre écriture ? Que voudriez-vous améliorer ? Vous évoqiez précédemment la concision d’un Charlier ou d’un Goscinny…

Je crois – j’espère – que mes meilleurs albums ont une certaine forme d’intensité. J’aimerais que mes albums provoquent chez les lecteurs ce que certains romans, certains films ont provoqué chez moi : une grande tension, une envie frénétique de continuer, parfois un effarement, et pour finir une part de mélancolie. Mais on dirait que je parle de sexe, là !

Il y a tellement de choses que j’aimerais améliorer que j’ai du mal à les lister. Et puis, il y aussi beaucoup de choses que j’aimerais essayer, des territoires, des périodes, des genres que je n’ai jamais parcourus.

Demain, la suite de cette interview…

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Festival International de la Bande Dessiné d’Angoulême 2015. Exposition à l’Espace Franquin, Rez de chaussée

Photo en médaillon : © N. Anspach

 
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10 Messages :
  • Monsieur Nury est sans doute le scénariste vivant le plus important du moment, je lui tire mon chapeau, car il a réussi à créer plusieurs séries originales, qui ne sont pas des continuations de succès du passé. Le lecteur se promène avec plaisir dans ces univers inédits qui permettent de découvrir des dessinateurs inspirés. Le classicisme de la qualité se marie avec l’innovation de la nouveauté.

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    • Répondu par Peckart le 28 janvier 2015 à  15:32 :

      Il a surtout eu la chance d’être suivi par des éditeurs.

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      • Répondu par Pirlouit le 28 janvier 2015 à  22:33 :

        Vous croyez à la chance ? A mon avis, si ces livres n’avaient pas eu un certain commercial auprès des acheteurs-lecteurs, il aurait du changer de métier !

        Maintenant, le succès inattendu d’Il était une fois en France
        a permis à tous les concurrents de mettre des autocollants sur leurs publications !

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        • Répondu par Peckart le 29 janvier 2015 à  01:09 :

          Encore faut-il que les éditeurs le suivent jusqu’à ce succès commercial, ça n’arrive pas souvent malheureusement. La personnalité de Fabien (que je connais) fait beaucoup dans cette confiance qu’il a su instaurer avec ses éditeurs. A talent égale d’autres se font jeter bien avant.

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      • Répondu par Oncle Francois le 30 janvier 2015 à  12:00 :

        Beaucoup d’éditeurs sont des suiveurs sans inspiration ni talent. Vous êtes talentueux et travailleur, mais méconnu, personne ne s’intéressera à vous. C’est difficile de rencontrer des responsables, et quand on envoit des projets, les lettres de refus polis ne prouvent même pas que le projet ait été étudié. "Votre projet ne s’insère pas dans notre catalogue" ; "notre planning de production est bouclé un an à l’avance", ah les belles réponses standard !!

        Mais dés qu’un de vos livres remporte un succès critique, un prix ou un succès commercial, tout le monde va venir à votre rencontre pour vous demander si vous avez un projet bien juteux à leur proposer....Très occupés jusque là, les responsables de collection ont tout à coup une folle envie de vous rencontrer, si possible autour d’une bonne table, pour vous proposer de nouvelles publications. Il me semblerait pourtant que le rôle d’une éditeur est de dénicher de nouveaux talents, pas de les piquer à ceux qui les découvert en premier. Je livre là une reflexion générale, qui ne vise évidemment pas en particulier Monsieur Nury.

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        • Répondu par Jfchanson le 1er février 2015 à  21:49 :

          Ce qui est dommage est que les maisons d’édiion ne font jamais l’effort de lire un scénario tout seul. Par contre quand un dessinateur dans un projet non retenu, leur tape dans l’oeil, ils essayeront de le faire travailler avec un scénariste maison.
          Je trouve qu’il y a finalement peu de scénariste en France. Pour beaucoup des connus, il y a une trop grande production avec beaucoup de déchets, laissant peu de place aux petits nouveaux.
          Je ne place pas Nury dans cette catégorie, avec 3 à 4 scénarios par an et toujours de la qualité.

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          • Répondu par Phildar le 2 février 2015 à  23:17 :

            Ce qui est dommage est que les maisons d’édiion ne font jamais l’effort de lire un scénario tout seul. Par contre quand un dessinateur dans un projet non retenu, leur tape dans l’oeil, ils essayeront de le faire travailler avec un scénariste maison.

            C’est peut-être simplement que vous êtes un mauvais scénariste.

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            • Répondu par jfchanson le 3 février 2015 à  12:34 :

              Sans doute. Ou alors je n’ai pas encore trouvé le dessinateur qui fera que notre projet sera accepté par une grosse boite.
              Mais cette différence de traitement entre dessinateur et scénariste est une réalité. Pourquoi ce refus systématique de lire les scénarios seuls ?
              De nos jours, la plupart des éditeurs vont chercher des dessinateurs (souvent réalistes car faisant défaut en France) aux quatre coins du monde pour les faire travailler avec leur scénaristes maisons. Un petit effort pour trouver de nouveaux scénaristes en lisant les scénarios seuls, ce serait bien aussi.
              J’ai publié une douzaine de livres en France et au Maroc et je ne pense pas être aigri par ma situation. Je constate juste un fait.

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        • Répondu par Phildar le 2 février 2015 à  23:18 :

          Depuis quand Oncle Francois êtes-vous auteur et vous faites-vous refuser des projets ?

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    • Répondu par Jean B le 3 février 2015 à  13:17 :

      Merci pour cette très belle et très dense expo ! Les remarques des auteurs sur chaque page sont extrèmement intéressantes.
      Je n’ai pas (encore) lu tous les albums de Fabien, mais ça m’a donné très envie de me plonger dans chacune de ses séries !

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