Bernard Maris (alias L’Oncle Bernard de "Charlie Hebdo") : « Largo Winch est un travail d’amateur ! »

16 janvier 2012 4 commentaires
  • Le 23 décembre dernier, le président du Sénat Jean-Pierre Bel, a nommé Bernard Maris au Conseil Général de la Banque de France. Nos lecteurs le connaissent peut-être sous le nom d' "Oncle Bernard", le chroniqueur économique de Charlie Hebdo. De la presse satirique à la banque, rencontre avec un économiste atypique qui aime la BD.
Bernard Maris (alias L'Oncle Bernard de "Charlie Hebdo") : « Largo Winch est un travail d'amateur ! »
Oncle Bernard par Charb
(C) Charb & Charlie Hebdo

« Agrégé de science économique, professeur des universités à l’Institut d’études européennes de Paris-VIII, chroniqueur dans divers journaux, à France Inter et sur i-Télé, auteur de nombreux ouvrages, dont ’Keynes ou l’économiste citoyen’, Bernard Maris succède à Monique Millot-Pernin  » dit le communiqué du Sénat.

De fait, le personnage que l’on croise parfois chez Charlie Hebdo est bardé de diplômes, il est d’ailleurs le référent économique du journal Bête & Méchant pour lequel il a publié, sous le label Les Échappés, un essai intitulé "Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?" dans lequel il postule que le communisme était "un christianisme athée". À l’heure où la France perd son triple A, sa parole mérite de l’attention... Le lien avec la BD est ténu, mais on aime cela : la BD n’est pas hors du monde, elle subit aussi les aléas de l’économie. Rencontre.

Comment êtes-vous arrivé à Charlie Hebdo ?

Quand la Guerre du Golfe a éclaté, Philippe Val, Cabu, Willem, Charb, Wolinski et toute l’équipe ont lancé La Grosse Bertha. C’est Frédéric Pagès qui m’y avait entraîné. Frédéric est celui qui écrit Le Journal de Carla pour Le Canard Enchaîné. Il savait que j’écrivais des bouquins assez violents contre les économistes et les experts de tout poil. Ils m’ont confié une rubrique qui s’intitulait "l’expert de la Grosse" où je racontais de façon très pompeuse, très savante des histoires soit d’écologie, soit d’économie.

C’est devenu Les Belles Histoires de l’Oncle Bernard en référence aux Belles Histoires de l’Oncle Paul de Spirou. C’est devenu mon pseudo. Quand il y a eu une scission avec La Grosse Bertha pour créer la nouvelle formule de Charlie Hebdo, avec Gébé et Wolinski, je suis allé avec eux. Toutes les semaines, j’écris dans Charlie un billet d’humeur sur l’économie.

Depuis le départ de Philippe Val pour France Inter, vous êtes devenu un peu l’idéologue de service...

C’est cela, oui... Un idéologue sans idéologie ! On était un peu en panne d’éditorialiste. ce n’est pas exactement un édito, c’est plutôt une humeur, c’est pourquoi cela s’appelle "L’Apéro", c’est quelque chose d’un peu enlevé. Par exemple, pour la Libye, j’ai fait un édito contre la guerre. C’est très excitant de faire une guerre, cela fait des drames, de la tragédie, des belles images, des gens qui pleurent... mais il faut réfléchir avant de s’exciter : dans la réalité, c’est une vraie guerre que les gens vivent.

Bernard Maris en mars 2011
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Vous défendez une idéologie à rebrousse-poil...

Oui. C’est comme cela que je suis venu à l’économie, par Charlie. J’étais devenu l’anti-expert. Je connais tellement bien les économistes... Ils racontent souvent des histoires ! Ce ne sont pas vraiment des savants, vous savez… Ca m’a plu de faire cette critique...

Vous voulez dire qu’on est manipulés ?

En économie, oui. En politique aussi, mais en économie, c’est flagrant. Des économistes honnêtes, des gens qui disent « je ne sais pas… », il y en a très très peu. En général, les économistes vont tout de suite vers l’idéologie : Ya qu’à…, il faut…, il faut ouvrir les marchés ou, au contraire, il faut les fermer, la liberté..., la mondialisation… C’est le type qui va donner des conseils, tout de suite. Pour cela, il va s’appuyer sur des pseudo-lois, comme s’il avait une science infuse. Mais c’est de l’idéologie en fait. Voir ce qu’il y a derrière le discours économique, c’est intéressant.

Qu’y-a-t-il derrière le discours économique ?

Il faut, en économie, raconter des histoires. par exemple l’histoire de Renault. On va vous dire qu’il est en train de délocaliser au Maroc, en Chine, qu’il a des problèmes de compétitivité... On va vous raconter une histoire d’espionnage pour camoufler une éventuelle incompétence du staff dirigeant...

Or, en économie, il faudrait retracer l’Histoire de façon factuelle, concrète, en retraçant le passé : "d’où ça vient tout cela ?", ne pas essayer d’assimiler des lois abstraites, mais comprendre concrètement comment un lobby a construit le nucléaire pour en faire un truc tellement énorme qu’on ne peut plus l’arrêter.

Un des derniers essais de Bernard Maris

Il faut revenir aux racines de l’économie qui se trouvent dans la géographie, dans la politique et dans les idées un peu folles de certains dirigeants. Quand on te dit : « Les marchés financiers s’inquiètent de la situation de la Grèce », il faut se demander : « C’est quoi les marchés financiers ? »

En fait, ce sont des pépés et des mémés, des retraités qui ne s’occupent pas de leurs avoirs et qui les ont donné à gérer à des banques qui essaient de les faire fructifier. Les marchés financiers, ce ne sont pas des Frankenstein ou des fantômes... Ils sont autour de toi !

Pourquoi les marchés sont-ils aussi puissants ? Eh bien, parce qu’il y a beaucoup de vieux en Occident, plus qu’il y a 30 ans. Avant, les marchés financiers étaient très faibles, car il y avait peu de retraités. Est-ce qu’ils sont en train de se tirer une balle dans le pied ? Oui, car ces pépés et ces mémés sont en train de bouffer le travail des jeunes à cause des délocalisations...

Il faut raconter l’histoire ! Quand on raconte celle d’Enron [1], on raconte l’histoire du Parti républicain américain. Enron finance le Parti républicain qui fait voter des lois en sa faveur jusqu’à cela pète... Les politiciens et les économistes sont bien meilleurs scénaristes que les auteurs de BD. Largo Winch, c’est un travail d’amateur à côté de cela !

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1L’une des plus grandes entreprises américaines par sa capitalisation boursière qui fit faillite avec pertes et fracas en décembre 2001.

 
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