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Boulouloum & Guiliguili - L’Intégrale T. 1 - Par Raoul Cauvin & Luc Mazel - Ed. Dupuis

  • Grâce à cette nouvelle intégrale en deux volumes d'un classique des éditions Dupuis, Boulouloum & Guiliguili, on découvre une petite perle de l'école belge des années 1970, restée ignorée jusqu'ici.

On connaît ce discours entretenu par quelques auteurs frustrés sûrs de leur génie, ou quelques commerciaux soucieux de livrer la bataille médiatique pour faire gagner leur chapelle, qui consiste à dénigrer les "spécialistes" (guillemets obligatoires), les chroniqueurs, les journalistes soupçonnés de copinage, de complaisance, voire pire : de corruption. Même si elle est parfois justifiée, cette critique est souvent facile, personnalise toujours le débat par une attaque ad Hominem, et se termine généralement par un plaidoyer assez peu articulé, pro domo pour rester dans les locutions latines. Heureusement, le temps fait son ouvrage, et le travail de certains chercheurs soutenus par la politique patrimoniale de certains éditeurs, vient quelquefois réparer, comme dirait l’autre, "des ans l’irréparable outrage".

Qu’est-ce qui fait que Luc Mazel est passé à l’as de l’histoire de la BD franco-belge, je veux dire : n’est pas considéré à sa juste valeur ? Le contexte de son époque, que Patrick Gaumer, dans son introduction à cette publication, restitue avec une remarquable précision, est une première explication : une proximité trop grande avec les géants de l’École belge au mitan de sa notoriété au moment où Mazel produit la majorité de ses planches : Franquin, Morris, Peyo, Roba, Tillieux, Will... Mazel est au second rang. Pourtant, quand on regarde sa biographie (il est né en 1931), on s’aperçoit qu’il est un véritable compagnon de route de tous ces grands hommes.

Par ailleurs, son dessin s’inscrit dans une tradition, ce "style Spirou" qui va marquer son temps, et c’est là son deuxième péché : ce genre de bande dessinée va être remis en cause dans les années 1980, tant dans son modèle économique : les séries à personnages familiaux "grand public" constituées en albums de 48 pages commencent à battre de l’aile dès la fin des années 1980, que dans son approche esthétique et culturelle : la Belgique perd son statut d’épicentre de la création de la BD francophone au profit de la France à peu près à la même époque.

Viennent ensuite les considérations personnelles : l’hostilité entretenue à son encontre par Thierry Martens, alors tout puissant "monsieur album" chez Dupuis qui refuse de poursuivre régulièrement sa série, ce qui fait que Mazel rate la mutation majeure de la BD de ces années-là : le passage d’un modèle économique issu de la presse vers une économie qui est celle du livre, un marché bien plus exigu.

Boulouloum & Guiliguili - L'Intégrale T. 1 - Par Raoul Cauvin & Luc Mazel - Ed. Dupuis
Première planche de l’épisode "Le Grand Safari" (1978) par Cauvin et Mazel.
(c) Dupuis

La confiance, le soutien d’un éditeur est crucial dans l’éclosion puis le développement d’un auteur. Mazel n’a pas obtenu pleinement ce soutien, par timidité sans doute, par manque de confiance sûrement, mais aussi -et c’est une situation qui n’est pas sans évoquer celle d’aujourd’hui- un marché troublé qui fait qu’un créateur ne sait plus trop bien vers qui se tourner pour être publié. Peut-être aussi parce qu’il a passé l’âge d’une certaine vitalité nécessaire...

A-t-il démérité pour autant ? Non, et c’est là qu’interviennent les "spécialistes" comme Patrick Gaumer dans le cadre d’une politique patrimoniale des éditions Dupuis : l’œuvre nous est rendue, dans son intégralité et dans sa qualité (parfois même améliorée), pour ainsi dire idéale. Enfin, on peut juger sur pièce, remarquer la force d’un dessin clair, précis, dynamique et juste. Nous ne sommes pas ici chez un quelconque sous-Franquin ou sous-Peyo, mais chez un dessinateur conscient de ses possibilités à l’aise dans le traitement de l’image, de la séquence. Cauvin est égal à lui-même avec cette qualité constante qui a trouvé le succès avec Cédric ou Les Tuniques bleues. On lui découvre une fibre écologique que traduisent les titres de ses récits : "Le Grand Safari", "Chasseurs d’ivoire", "S.O.S. Jungle"... Des sujets d’une actualité brûlante, mais qui datent de près de quarante ans...

Là intervient le dernier facteur qui explique pourquoi cette série n’est pas parvenue à faire son trou : la chance. Cette intégrale, on l’espère, lui en redonne une nouvelle. Merci Dupuis, merci monsieur Gaumer.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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9 Messages :
  • c’est aussi une des rares séries où Cauvin s’essayera à une veine plus réaliste dans les derniers épisodes, avec un certain bonheur soit dit en passant.

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    • Répondu par Oncle Francois le 10 septembre 2015 à  12:09 :

      Mazel avait déjà un joli coup de crayon à l’époque de son Caline et Calebasse, mais j’avais trouvé qu’il déployait une grande élégance dans le trait de Boulou & Guili (un titre de série moins infantile aurait peut être permis de mieux vendre la série en librairie ! )

      Comme à quelques autres de l’époque, certains teigneux vont lui reprocher d’être trop traditionnel, de faire du grand public familial, de soigner les physionomies et les décors, de mettre en images les histoires humoristiques de Raoul Cauvin (presque aussi honteux que de travailler avec Charlier, dirai je avec ironie), grand faiseur d’histoires pour le célèbre hebdo. A cette époque y publient la nouvelle génération d’auteurs (Hislaire, Frank, Le Gall, Michetz, Yan et Conrad), donc à coté les jolies pages de Mazel peuvent sembler classiques, mais la politique de redécouverte patrimoniale (le contraire de celle de la carte blanche ; mais les débutants sont libres de s’ouvrir un blog !) de Dupuis permet de réparer une cruelle injustice. Mieux vaut tard que jamais ; mais seuls les meilleurs bénéficieront de cette reconnaissance tardive, plus valorisante chez Dupuis que chez les éditions à tirage chers et microscopiques de tous petits éditeurs.

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      • Répondu le 10 septembre 2015 à  13:40 :

        Un autre titre a existé : "les jungles perdues".

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        • Répondu par Guerlain le 10 septembre 2015 à  17:48 :

          en fait, Boulouloum... a été rebaptisé "les jungles perdues" lorsque la série a évolué vers un style plus adulte (tomes 6 à 10). Ce sera l’objet du tome 2 de l’intégrale, je présume.
          Il me semble que les personnages sont renommé. De mémoire, le gorille est rebaptisé Kong. Je ne me rappelle plus du nouveau nom de Boulouloum

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  • Dans le même genre dans Spirou il y avait Godaille et Godasse de Sandron qui avait un style tout à fait personnel qui se rapprochait plus de Tabary que de l’école de Marcinelle, et Lou de Berck(qui dessinait déjà Sammy). Ces séries ont en commun leur scénariste, Cauvin, qui, même s’il était un faiseur honorable, n’a jamais eu la touche de génie qui aurait pu faire de ces oeuvres des chefs d’oeuvre, ce qui n’en faisait pas moins d’agréables lectures dans le journal.

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    • Répondu par Jean le 27 septembre 2015 à  17:07 :

      Ah, Godaille et Godasse mériterait une intégrale... Je ne loupais jamais leur passage dans Spirou... Madame Saint-Gène, Napoléon et ses soeurs infernales... Le forgeron infernal et toute une pléiade de personnage improbable... La série qui m’a réconcilié avec l’histoire et me fait encore bien rire aujourd’hui quand je feuillette ma collection de Spirou...

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      • Répondu par olivier le 21 mai 2016 à  12:33 :

        La série Godaille et Godasse à fait l’objet d’une très belle intégrale en 2012 par l’éditeur Hematine.

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  • début des années 80 Mazel avait essayé de rendre moins enfantine cette série en la rebaptisant "Kaloum et Kong" et en vieillissant un peu son personnage, devenu ado.

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  • Allez-vous écrire un doctorat sur Boulouloum et Guiliguili ?En hommage à Verbeke, par exemple.

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