"Capitaine Albator" : une trilogie réalisée par Jérôme Alquié et validée par Matsumoto

14 novembre 2020 0 commentaire
  • Réaliser une série d'Albator franco-belge ? un pari aussi improbable que réussi, car le Français Jérôme Alquié vient de publier le troisième tome des "Mémoires de l'Arcadia" qui fait l'objet d'une expo-vente à la Comic Art Factory de Bruxelles. Rencontre.

Vient de paraître la semaine dernière le troisième et dernier tome de Capitaine Albator – Mémoires de l’Arcadia. Par un Français qui réalise une série autour de la franchise d’un manga culrissime, et dans un format franco-belge encore bien, cela valait vraiment la peine qu’on s’y intéresse !

Tout a commencé avec l’auteur Jérôme Alquié, que certains connaissent pour son travail sur Les Surnaturels ou Les Mythics (Ed. Delcourt). Fan absolu d’animés ; il avait un rêve : adapter en France l’une de ses séries TV favorites. En 2014, il est en contact avec Kana qui désirait réaliser une série autour des Chevaliers du zodiaque, mais finalement, le projet tombe à l’eau…

« L’éditeur m’a alors demandé si j’avais une autre idée, nous détaille l’auteur, et je leur ai expliqué que j’étais fan d’Albator depuis vingt ans. Mon premier souvenir de l’animé remonte à de petites séquences tirées d’« Arcadia de ma jeunesse », au moment où il se fait crever l’œil alors qu’il tente de rejoindre sa bien-aimée, le tout avec une musique au violoncelle à se damner. Porté par cette atmosphère, j’avais furieusement recherché et collectionné tous les livres et les animés possibles. J’ai donc expliqué tout cela, et ma proposition tombait à point nommé car non seulement Kana éditait les mangas de Matsumoto, ce que je savais, mais ils devaient le rencontrer deux semaines plus tard. Je n’avais donc que 15 jours pour bûcher sur un dossier. Heureusement, je dessinais Albator très régulièrement depuis 1995, et je l’avais déjà bien dans la main. »

"Capitaine Albator" : une trilogie réalisée par Jérôme Alquié et validée par Matsumoto
On retrouve dans le premier tome des pages qui s’approchent de celles du dossier originel présenté à Matsumoto

Même si Kana a immédiatement été favorable à la vue du dossier présenté par Jérôme Alquié, il a naturellement fallu être très patient avant que tous les contacts soient établis et que les contrats soient signés, Kana devant légitimement passer par Akito Shoten, l’éditeur détenteur des droits d’Albator, qui faisait pour sa part le lien avec Leiji Matsumoto, le créateur de la série.

« Lorsqu’on travaille avec les Japonais, il faut toujours tout faire valider, nous explique Jérôme Alquié, Même la bande-annonce [ci-dessous] pour laquelle j’étais pourtant parvenu à bénéficier de la collaboration de Richard Darbois qui faisait justement la voix d’Albator dans les animés. Mais l’avantage de passer directement dans les mains de Matsumoto résidait dans rapidité du processus : nous donnions nos éléments ou nos questions à Akita Shoten, et deux jours plus tard, nous recevions déjà les réponses, ainsi que ses demandes d’amélioration ou de correction. »

Un scénario novateur raccord avec la série

Réaliser une série française autour d’un personnage aussi majeur qu’Albator nécessitait cette méthode d’approbation rodée. Mastumoto a tout validé, étape par étape, à commencer par le scénario dans sa globalité. Pas question de débuter la première planche tant que tout l’histoire n’était pas écrite et approuvée dans les détails. Ensuite, le storyboard de chaque planche devait être approuvé, ainsi que le rendu final, encré et en couleurs.

Si le dessin ne semblait pas effrayer Jérôme Alquié, restait à proposer un scénario original, un exercice qu’il n’avait pas encore vraiment pratiqué par le passé, comme il nous l’explique : Je voulais travailler le cadre d’"Albator 78", car l’objectif était de se référer au manga original dont les droits sont détenus par notre partenaire Akita Shoten et pas la version animée. Exception faite pour le vaisseau de couleur bleue et pour Stellie, la petite fille qui joue de l’ocarina, deux particularités de l’animé. »

« Scénaristiquement, j’ai initialement repris un arc narratif qui se calquait sur la série telle qu’on la connaît, continue Jérôme Alquié. Mais très vite, j’ai dû déchanter car le manga « Dimension voyage » a été publié chez Akita Shoten, et je trouvais dès lors vain de repartir dans cette même direction. J’ai donc essayé de trouver un moment dans la série qui me plaisait plus qu’un autre, tout en me situant chronologiquement avant le combat final contre les Sylvidres. J’ai donc placé ma trame entre les épisodes 16-17 lorsque Albator vogue autour de la Terre, et l’épisode 18 où il part loin dans l’univers. L’originalité d’Albator, surtout à l’époque où les séries restaient très manichéennes, résidait dans les trois factions que l’on pouvait distinguer : Albator, les Sylvidres, et surtout les Terriens oisifs qui avaient pollué leur planète et asséché leurs océans. Or, Albator était un pirate car il attaquait les convois qui venaient ravitailler les Terriens, afin de réveiller leur conscience. Rester sur Terre dans ma propre intrigue permettait de maintenir cette relation avec les humains, tout en conservant l’aspect écologique déjà présent dans "Albator 78". »

Jérome Alquié, dans la Comic Art Factory
Photo : Charles-Louis Detournay.

Un récit porté par les personnages

Dans cette aventure inédite du Capitaine Albator, une équipe de scientifiques a découvert un mausolée de Sylvidres où il est fait mention de manipulations génétiques et d’un pouvoir destructeur terrifiant. Un pouvoir capable de rendre les Sylvidres immortelles ou, au contraire, de provoquer leur destruction. La vague de froid extraordinaire qui frappe actuellement la planète bleue pourrait bien être liée à l’une de ces Sylvidres mutantes. Le Capitaine Albator et son équipage tente d’élucider ce mystère pour sauver la Terre de ce nouveau péril !

« J’ai effectivement eu l’idée de présenter des Sylvidres pionnières qui étaient arrivées sur Terre il y a 300 millions d’années, nous résume Jérôme Alquié. Mais la reine de l’époque avait trahi la promesse qu’elle leur avait faites et avait séparées ces trois soeurs. Notre histoire fait également intervenir un nouveau personnage, Talika, qui manipule ces trois sœurs pionnières pour qu’elles ravagent la Terre et empêchent ainsi les Sylvidres de s’y installer. Talika veut effectivement se venger des Sylvidres à tout prix. »

Et de continuer : « J’ai aussi voulu rendre hommage à Matsumoto, surtout dans la scène où il regarde la Terre car son plus grand rêve d’aller voir la Terre vue de l’espace. J’ai donc souhaité que son personnage puisse concrétiser cette envie à sa place. Sans oublier le clin d’œil de la remise du bonnet avec sa tête de mort rouge pour signifier son appartenance à l’équipage de l’Arcadia, qu’en réalité Matsumoto porte en permanence. D’ailleurs, initialement, je n’avais pas le droit d’utiliser Maetel, de la série Galaxy Express 999, mais lorsque j’ai proposé à Mastumoto que le personnage du professeur qu’il incarne soit sauvé par le personnage féminin qu’il avait créée, il a accepté ! »

Alors qu’il n’a pas encore beaucoup d’expérience dans le scénario, l’auteur fait preuve d’un vrai talent tout en respectant les données de base de la série et en proposant une intrigue dense à rebondissements. Son talent s’exerce surtout dans le jeu des personnages, dont Jérôme Alquié maintient le caractère entier et non-manichéen. En effet, chaque individu incarne de vraies valeurs, dans lesquelles le lecteur peut se retrouver. Même chez un « méchant », son moteur d’action reste légitime : par facilité ou parce qu’il est poussé par des éléments qui le dominent.

« Les personnages qui sont méchants gratuitement ne sont pas intéressants, analyse l’auteur. Darth Vador prend de l’épaisseur parce qu’il a été Anakin Skywalker. De la même façon, avant de devenir une femme-robot qui manipule tout le monde, mon personnage de Talika a eu un passé qui peut expliquer ses actions. Plus globalement, ces trois tomes sont aussi portés par l’amour ressenti entre les personnages, amour qui en pousse certains jusqu’au sacrifice ! »

Ce réalisme dans la psychologie des personnages leur permet de rester forts et cohérents jusqu’au bout. Dans le même temps, cette orientation renoue avec l’esprit de l’animé à l’époque et reste cohérent avec l’univers de Matsumoto où, par exemple, dans Galaxy Express, au-delà des rencontres, le but du voyage est de de prendre conscience de qui nous sommes réellement.

Cette implication psychologique prend tout son sens dans le tome 2, véritable pivot de cette trilogie où une Sylvidre géante insuffle le désespoir à nos héros. Par ce biais, Jérôme Alquié touche aux pensées intimes de personnages que l’on connaît depuis longtemps, et l’on se rend compte que l’amour non accompli par un personnage pourrait le faire tomber du mauvais côté. Mais ce sont heureusement la confiance et le respect qui les sauvent. À ce moment-là, les personnages gagnent vraiment en profondeur : « Cette trilogie est sans doute moins guerrière que ce que le public aurait pu le croire initialement, nous livre-t-il, Mais c’était dans cette direction-là que je voulais tendre depuis le début. Cette scène du tome 2 est la pierre angulaire du récit : chaque personnage est confronté à ses propres fractures, à des doutes qui remontent à la surface et qui sont amplifiés par l’effet fantomatique de la Sylvidre. Le cadre du Space Opera est à ce moment-là mis de côté pour laisser les sentiments humains prendre leur dimension. »

Leiji Matsumoto
Photo : DR.

Enfin, l’auteur reprend également des éléments non-expliqués dans la série originelle pour leur donner plus de sens, comme le fait que la reine des Sylvidres saigne dans son combat final contre Albator, alors qu’elle est normalement d’origine végétale. Les inconditionnels y trouveront donc autant leur compte que les nostalgiques.

Une série destinée avant tout au public français

Au-delà du scénario, encore fallait-il pouvoir dessiner les personnages et composer des pages qui soient acceptées par Matsumoto. Une condition qui n’a pas effrayé Jérôme Alquié : « Je dispose d’une incroyable collection concernant Albator et je connais la série sur le bout des doigts. C’était donc pour moi important de coller graphiquement à la série, car je voulais que ces trois livres puissent parler aux gens qui l’ont connue étant enfants. Ils doivent retrouver les personnages qu’ils avaient aimés étant enfant, puis qu’en deuxième degré de lecture, ils puissent refaire le lien avec l’aspect écologique de l’œuvre de Matsumoto. Des éléments que je n’ai par exemple pas retrouvés dans le film de 2013, même s’il était graphiquement réussi. J’ai aussi voulu respecter ce qu’était le Capitaine Harlock au Japon pour que Matsumoto soit content qu’on ne trahisse ni les personnages, ni les relations entre eux. Matsumoto m’a ainsi complimenté en me disant que j’avais bien cerné ce que ressentait Sylvidra, qui n’est pas méchante pour le plaisir, mais guidée par le besoin que son peuple puisse atteindre la Terre pour ne pas mourir. Et elle est prête à bien des extrémités pour porter cet espoir. »

Restait cette idée improbable d’imposer un format à l’européenne pour toucher le public populaire qui avait vu Albator dans les années 1980, mais qui ne lit pas forcément de mangas : « Dans les années 1980, nous n’avions pas de manga, se rappelle l’auteur. Cette génération Albator n’a connu la série qu’à travers la télévision, et en couleurs. Je voulais donc respecter cela en faisait un livre qui la touche. Et puis, il existait un autre manga en cours d’édition, et chez le même éditeur ; je voulais éviter un télescopage en librairie. Puis je ne pense pas avoir le niveau suffisant élevé pour réaliser un manga en noir et blanc : je m’appuie fort sur mes couleurs. Loin de moi l’idée ou la volonté d’aller concurrencer les Japonais sur leur terrain ! Je voulais apporter une valeur ajoutée. C’était pourtant un désavantage, car cela gênait Akita Shoten qui souhaitait l’éditer aussi au Japon. Il a donc fallu attendre qu’ils voient les premières pages pour qu’ils soient complètement convaincus et désireux de les placer dans la catégorie Artbook chez eux si le succès de la version numérique était au rendez-vous. Cela m’a d’ailleurs fait sourire de voir le processus de validation s’inverser et qu’ils me demandent maintenant de valider les pages en japonais. »

Techniquement, Jérôme Alquié travaille au crayon bleu et encre au stylo-feutre ou au feutre-pinceau. Il pose aussi les ombres et les lumières au crayon bleu, puis il scanne le dessin et réalise la couleur numériquement et rajoute les décors par la suite. Une méthode de travail que l’on peut découvrir en visitant l’exposition virtuelle de la Comic Art Factory consacrée à cette trilogie.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Expo Jérome Alquié - Capitaine Albator du 5 au 21 novembre 2020
Galerie Comic Art Factory
Chaussée de Wavre 237
1050 Bruxelles
Belgique
Tel : 0032 485 985 618
Email : comicartfactory@gmail.com
Lire l’article consacré à l’expo

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