"Les Quatre Détours de Song Jiang" (Les Éditions de la Cerise) : le voyage imaginaire d’Alex Chauvel et Guillaume Trouillard dans l’Empire du Milieu

16 novembre 2020 0 commentaire
  • Song Jiang, philosophe réputé de la Chine médiévale, distille ses conseils à de vieux amis, tout en les accompagnant dans leur marche au sein d'un décor magnifique. Alex Chauvel et Guillaume Trouillard rendent hommage, dans un superbe livre-objet publié par Les Éditions de la Cerise et résultant d'un travail de longue haleine, aux arts traditionnels chinois.

Les Éditions de la Cerise produisent avec autant de parcimonie que d’attention. Moins d’une vingtaine d’ouvrages, auxquels il faut ajouter la revue Clafoutis et la série en cours Aquaviva, en un peu plus de quinze ans : la maison fondée par Guillaume Trouillard ne participe guère à la surproduction actuelle. Chaque publication est soigneusement réfléchie, de sa conception à sa fabrication, pour apporter un contenu de qualité tout en défendant une certaine éthique - la photogravure et l’impression sont ainsi réalisées en France.

"Les Quatre Détours de Song Jiang" (Les Éditions de la Cerise) : le voyage imaginaire d'Alex Chauvel et Guillaume Trouillard dans l'Empire du Milieu
Les Quatre Détours de Song Jiang (volet 1) © A. Chauvel / G. Trouillard / Les Éditions de la Cerise 2020

Les Quatre Détours de Song Jiang ne fait pas exception, malgré l’ampleur et la longévité du projet. Imaginé il y a plus de dix ans, écrit par Alex Chauvel il y a cinq ans, dessiné ensuite par Guillaume Trouillard, cet ouvrage qui a nécessité un investissement hors norme a eu la malchance de paraître peu avant le second confinement et la fermeture des librairies en France. L’annulation ou le report de la plupart des salons et festivals ayant déjà sérieusement entamé les finances des Éditions de la Cerise, il faut espérer que les lecteurs sauront trouver ce livre-accordéon dont les 1700 exemplaires ont été entièrement fabriqués en France.

Les Quatre Détours de Song Jiang (volet 2) © A. Chauvel / G. Trouillard / Les Éditions de la Cerise 2020

Création originale, alors que les précédents ouvrages des Éditions de la Cerise étaient des adaptations et des traductions, tels In-Humus de Linnea Sterte (2018) ou L’Amirale des mers du Sud de Carlos Nine et Jorge Zentner (2019), Les Quatre Détours de Song Jiang est avant tout un hommage à la littérature et aux arts graphiques chinois. Guillaume Trouillard dédie d’ailleurs ce livre à Dai Dunbang, peintre et illustrateur né en 1938 et qu’il a édité en 2018 avec Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes.

La trame est simple. Le sage Song Jiang - il est fictif - qui vit au centre de l’Empire accueille de vieux amis et fait un bout de chemin avec eux. Chacun arrive d’une extrémité du territoire selon les points cardinaux - l’atavisme d’Alex Chauvel pour la cartographie n’est pas nouveau - et sollicite les bonnes pensées de Song Jiang. Les Quatre Détours de Song Jiang rassemble donc quatre petits récits empruntant aux philosophies orientales et se déroulant dans des paysages magnifiés par le dessin de Guillaume Trouillard.

Les Quatre Détours de Song Jiang (volet 3) © A. Chauvel / G. Trouillard / Les Éditions de la Cerise 2020
Les Quatre Détours de Song Jiang (volet 4) © A. Chauvel / G. Trouillard / Les Éditions de la Cerise 2020

Les quatre histoires mettent en scène des personnages radicalement différents et font référence aussi bien à l’histoire qu’à la géographie de la Chine ancienne. Rien de très précis cependant. Mais Alex Chauvel s’est longuement documenté et parvient à rendre crédible tant le contexte que les anecdotes narrées par ses protagonistes. Le ton, parfois légèrement humoristique, renvoie surtout aux textes religieux et philosophiques de la Chine traditionnelle. L’ensemble rappelle un orientalisme autrefois à la mode et ici revisité avec le respect né de l’étude d’une civilisation.

Les Quatre Détours de Song Jiang (volet 5) © A. Chauvel / G. Trouillard / Les Éditions de la Cerise 2020

Les choix graphiques, mais aussi de fabrication, appuient encore la force de cet hommage. Guillaume Trouillard, après avoir expérimenté diverses techniques, a trouvé le papier adéquat dans un cahier de la première moitié du XXe siècle. Il a ensuite tâtonné pour parvenir à l’équilibre des couleurs, des textures et des formes. En mélangeant pigments bruts, encres de Chine et crayons aquarellables, il a réussi à retrouver un aspect renvoyant aux peintures chinoises traditionnelles tout en donnant une grande place à l’accident et au hasard.

Les Quatre Détours de Song Jiang (volet 6) © A. Chauvel / G. Trouillard / Les Éditions de la Cerise 2020

Refusant tout recours aux technologies numériques dans son processus de création, le dessinateur a dû peindre ses feuilles - des lés d’un mètre de large - et les découper pour pouvoir y inclure ses personnages. Ainsi, et cela se devine à peine, les couleurs des montagnes, des rivières et des brumes s’étendent-elles jusque derrière les maisons, les animaux et les personnages. Cela permet de ne pas casser la beauté des bruns-ocres et des turquoises qui donnent vie aux reliefs et aux perspectives cavalières.

L’objet lui-même se rapproche le plus possible des œuvres chinoises. Puisqu’il ne paraissait pas possible de publier un rouleau, le choix du leporello s’est imposé. Composé de vingt-quatre volets, soit six par récit, il permet aux paysages de se déployer en continu sur plus de six mètres. Grâce au collage manuel précis, effectué par une équipe de volontaires afin d’éviter une fabrication en Asie du Sud-Est, aucune rupture n’est visible. Les personnages se déplacent donc dans un paysage constamment différent mais très cohérent.

Une pochette, elle aussi collée manuellement, contient huit cartes dessinées qui présentent Song Jiang prononçant quelques aphorismes. Inspirées des trigrammes taoïstes liés aux éléments naturels comme la Terre, le Vent, le Tonnerre et le Feu, ces cartes contribuent à l’atmosphère dépaysante de l’ouvrage. Elles participent aussi de l’hybridation entre bande dessinée et arts graphiques chinois, qui est à la base du projet et qui rejoint les recherches artistiques de Guillaume Trouillard et Alex Chauvel.

Ce beau leporello carré, tout en couleurs, coûte trente euros. Pour un travail d’une telle longueur et d’une telle qualité, pour une fabrication intégralement réalisée dans le Sud-Ouest de la France, la somme n’est pas indue. La payer aidera, en outre, à la survie d’une maison extrêmement fragilisée par la crise actuelle. Et au maintien d’une réelle diversité au sein de l’édition française.

Les Quatre Détours de Song Jiang (volets 7, 8 & 9) © A. Chauvel / G. Trouillard / Les Éditions de la Cerise 2020
Les Quatre Détours de Song Jiang © A. Chauvel / G. Trouillard / Les Éditions de la Cerise 2020

(par Frédéric HOJLO)

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Les Quatre Détours de Song Jiang - Par Alex Chauvel & Guillaume Trouillard - Les Éditions de la Cerise - photogravure par Jimmy Boukhalfa pour Labogravure Image Bordeaux - 28,5 x 28,5 cm - leporello de 24 volets en couleurs avec 8 cartes insérées et bandeau - couverture cartonnée - parution le 23 octobre 2020.

Consulter le site d’Alex Chauvel & celui des Éditions de la Cerise (les commandes passées sur la boutique en ligne sont assurées même pendant le confinement).

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