Clyde Fans : l’opus magnum de Seth

22 juillet 2019 0 commentaire
  • 20 ans : c’est ce qu’il aura fallu à Seth pour nous livrer « Clyde Fans », une histoire familiale de près de 500 pages. Pour l’auteur canadien, ce pavé sombre et intimiste est assurément l’œuvre d’une vie.

Il arrive, chez ActuaBD, que l’on doive absolument vous parler d’œuvres qui ne sont pas encore disponibles en français, mais qui font déjà l’objet de toutes les attentions en Amérique du Nord et au Royaume-Uni. De livres dont il faut surveiller la parution prochaine en Europe francophone ou au Québec.

C’est notamment le cas de Clyde Fans, dont la première édition intégrale est parue au printemps 2019 aux éditions Drawn and Quarterly (Montréal). Publiée de manière épisodique – deux premiers tomes sont déjà parus chez le même éditeur et plusieurs chapitres ont été publiés dans Palookaville (Drawn and Quarterly), le périodique de Seth, l’œuvre peut enfin être lue dans son entièreté en langue originale anglaise.

Les deux premiers chapitres, traduits sous le titre Le commis voyageur, ont également fait l’objet d’un volume publié chez Casterman, et une version française de l’intégrale est à paraître prochainement chez Delcourt.

Comment décrire Clyde Fans ? Cet objet insaisissable raconte au final bien peu de choses. C’est l’histoire de deux frères, Abe et Simon Matchcard. Copropriétaires de Clyde Fans, un fabricant de ventilateurs, les frères Matchcard sont deux misanthropes qui mènent une existence parallèle. L’aîné, Abe, est un patron autoritaire et arrogant. Le cadet, Simon, est un introverti paralysé par l’anxiété sociale.

Leur entreprise – fondée par un paternel qui les a abandonnés – a du plomb dans l’aile. Le long déclin des ventilateurs Clyde (au profit des unités de climatisation) semble refléter l’état d’esprit des frères Matchcard. Car au-delà du scénario, Clyde Fans est avant tout une bande dessinée d’ambiance, un ouvrage consacré à la vie intérieure de ses personnages. En effet, de l’avis d’Abe lui-même, sa vie et celle de sont frère sont monotones et sans importance : « Simon and I, our lives didn’t seem to have much of a plot. Perhaps all lives are like that – just a series of events with little meaning [1]. » (« Nos vies à Simon et moi n’avaient rien d’intrigant. Peut-être toutes les vies sont-elles comme cela : une suite d’événements dénuée de sens. »)

D’ailleurs, Seth lui-même le concède dans un entretien accordé à Eric Hoffman et Dominick Grace en 2013 : l’intrigue de Clyde Fans est plutôt mince. Cela s’explique par le fait que l’album est un ouvrage qui porte avant tout sur le récit narratif lui-même, sur la façon de raconter des histoires en bande dessinée : « The very point of Clyde Fans was probably more about narrative storytelling than it is about story. The story is a very thin story, if you boil it down to a couple of sentences of what it is about [2]… ». (« L’intérêt de Clyde Fans réside davantage dans la façon de raconter que dans l’histoire elle-même. L’intrigue est très mince, si on doit la résumer en quelques phrases… »)

Clyde Fans : l'opus magnum de Seth
Clyde Fans par Seth, 2019.
© Drawn and Quarterly.

À cet égard, l’auteur innove beaucoup, notamment dans le premier chapitre, où l’entièreté du scénario passe par le dialogue. Pendant près d’une centaine de pages, on y suit un vieillard (Abe) qui se promène dans les différentes pièces de sa maison. Celui-ci s’adresse directement au lecteur afin de raconter l’histoire de l’immeuble, de son entreprise et de sa famille. Un pari audacieux qui permet à l’auteur de disloquer complètement le texte de l’image. Dans les chapitres subséquents, Seth réussit à imposer un rythme très particulier à son récit, notamment au moyen d’analepses, de répétitions et de cases purement textuelles venant interrompre l’action. Une variété de techniques qui favorisent l’installation d’une lenteur contemplative.

Toronto, 1957-1997

C’est en se promenant à l’angle des rues Sherbourne et King, à Toronto, au milieu des années 1990, que Seth a remarqué un édifice délabré. Le commerce qui l’occupait avait fermé boutique depuis longtemps. Seules les lettres « Clyde Fans » apparaissaient sur la vitrine. L’idée lui est alors venue d’imaginer la vie de ce commerce et de cet immeuble, qui se retrouve également sur la couverture de l’album.

C’est donc ainsi que Clyde Fans s’amorce 1997 à Toronto, dans l’édifice Clyde (déplacé aux fins de la fiction au 159, rue Queen). Abe Matchcard réside désormais seul dans l’immeuble où habitaient autrefois son frère Simon et leur mère. Le lecteur parcourt alors chacune des pièces tandis que le vieillard ressasse son passé de commis-voyageur. Si Abe est habité par le regret, celui-ci semble toutefois s’être quelque peu réconcilié avec Simon.

Le deuxième chapitre, qui se déroule en 1957, se focalise sur Simon alors que celui-ci effectue un voyage d’affaires désastreux à Dominion [3]. En dépit de son agoraphobie et de sa timidité maladives, ce dernier a convaincu Abe de lui laisser tenter sa chance comme commis-voyageur. Abattu par ses piètres résultats et redoutant l’autorité écrasante d’Abe, Simon est emporté par une crise de nerfs au cours de laquelle il vit une épiphanie. Sa décision est alors prise : il vivra désormais en retrait du monde, « protégé » par les murs de l’édifice Clyde.

Près de dix ans plus tard, en 1966, Simon réside toujours avec sa mère au 159, rue Queen. S’il semble avoir abandonné toute velléité au sein de l’entreprise, celui-ci est désormais accaparé par les soins qu’il prodigue à sa mère, atteinte de démence. Abe décide néanmoins de placer cette dernière dans une maison de retraite, laissant Simon complètement seul.

Enfin, l’action reprend en 1975, alors que la fabrique de pièces pour les ventilateurs Clyde est au bord de la faillite et que les jours de Clyde Fans sont comptés. Dépité par sa vie personnelle et professionnelle, Abe effectue un voyage introspectif à Dominion au cours duquel il a lui aussi une révélation qui le pousse lui aussi à se réfugier dans l’immeuble Clyde.

Une histoire du temps qui passe

Dans Clyde Fans, l’action n’a presque jamais lieu en temps réel. Tout est abordé à l’aide d’un regard tourné vers l’arrière, ce qu’Abe lui-même reconnaît : « You see, for a man working in a forward-looking business, a business based on progress… for that man to turn a blind eye to the future – Well that man has lost the battle without even knowing it. […] I thought I was a man in step with my times. I didn’t realize I was looking backward [4]. » (« Quand un homme qui travaille dans une entreprise tournée vers l’avenir et dont la raison d’être est le progrès, quand cet homme ferme les yeux sur son avenir, eh bien il a perdu la bataille sans même s’en rendre compte. [...] Je pensais que j’étais un homme de mon époque. Je n’avais pas réalisé que je faisais partie du passé… »)

Cette perspective du rétroviseur favorise ainsi les nombreuses observations sur le temps qui passe. C’est ainsi que dès le premier chapitre, Abe admet être dépassé par son époque : « You know, when you get older, you don’t change. […] No, it’s the world that changes. The places you know disappear. The buildings get knocked down, the restaurants change hands or close, the streets are rerouted or renamed… the people die. Eventually, it’s only a world of memory. People, places, feelings – all existing somewhere in here. [5]. » (« Tu sais, on ne change pas lorsque l’on vieillit… [...] C’est le monde qui change. Les endroits que vous avez connus disparaissent peu à peu. Les bâtiments sont détruits, les restaurants changent de propriétaires ou ferment, les rues sont déviées ou rebaptisées... les gens meurent. Finalement, ce monde n’existe plus que dans les mémoires. Les gens, les lieux, les sentiments - tout cela, [dit-il en pointant son cœur] existe quelque part ici. »)

Quant à Simon, celui-ci cherche en vain à se soustraire au temps, une pensée qui l’obsède depuis l’enfance. C’est donc avec stupeur que celui-ci découvre, en 1966, qu’il a vieilli. Séparé de tous ceux qu’il a connus par des « murs temporels » (« time walls »), ce dernier ne peut échapper à ses « incarnations passées » (« earlier selves ») ni à l’oubli inévitable que lui réserve l’avenir : « I suffer from the actions (or more accurately, inactions) of those earlier selves. I am tied to them (and the future selves) in an unbreakable chain. All of it leading inevitably to some dull oblivion [6]. » (« Je souffre des actions (ou plus exactement de l’inaction) de ces personnages du passé. Je suis lié à eux (et à leurs futurs) dans une indéfectible chaîne. Qui se dissout dans un oubli inévitable et ennuyeux. »)

À la lumière de ces réflexions, le lecteur l’aura compris : Clyde Fans n’est pas un ouvrage qui transpire la joie de vivre. En plus de nourrir une certaine rancœur réciproque, les frères Matchcard sont des personnages amers et impuissants, animés quasi exclusivement par le regret et le ressentiment. Cette attitude pessimiste étalée, sur 488 pages, s’avère d’ailleurs assez lourde à porter.

Or, si la lecture de l’intégrale est parfois laborieuse, celle-ci est essentielle à la bonne compréhension de l’œuvre. Car au final, Clyde Fans demeure un ouvrage excessivement construit, où chaque scène est minutieusement calculée. C’est d’ailleurs dans cette optique que les révélations respectives d’Abe et de Simon, avec leurs récitatifs quasi identiques, prennent tout leur sens. Une fois rassemblées, celles-ci transforment le récit fragmentaire de Clyde Fans en un tout magistral et cohérent.

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Clyde Fans (intégrale), par Seth, Montréal, Drawn and Quarterly, 488 pages. Parution en langue originale anglaise le 30 avril 2019 (Amérique du Nord). Traduction française à paraître chez Delcourt.

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[1Seth, Clyde Fans (intégrale), Montréal, Drawn and Quarterly, 2019, p. 95.

[2Eric Hoffman et Dominick Grace (dir.), Seth : Conversations, Jackson, University of Mississippi Press, 2015, p. 181.

[3Ville fictive au cœur de l’univers Seth.

[4Seth, op. cit., p. 48.

[5Ibid., p.56.

[6Ibid., p. 201.

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