Coup de coeur : "300 grammes" de Damien Marie & Karl Tollet (Kamiti)

9 octobre 2020 0 commentaire
  • Thriller ésotérique, fantastique, historique, épistolaire ainsi que maritime, l'étonnant et captivant "300 grammes" est tout cela à la fois... Et même plus ! Une réussite due au talent des auteurs et à l'œil du pourtant jeune éditeur Kamiti ? Sans doute l'ensemble des deux...

Être un jeune éditeur devant faire face à l’énorme production actuelle, mais pourtant essayer de faire connaître son nom et d’exister, tout cela n’est déjà pas une chose aisée à l’époque actuelle. Mais lorsque le Coronavirus vient bousculer le monde de l’édition, continuer à prendre des risques tient d’un véritable travail d’Hercule !

Quoiqu’il en soit, contre vents et marées, la petite maison d’édition Kamiti que nous avions présentée en tout début d’année continue de tenir bon.

Après avoir rempli sa campagne de financement avec 300% du montant requis, l’éditeur a publié juste après le confinement le second tome de Red Sun, ce diptyque de science-fiction réalisé par Louis & Alessandra De Bernardis. Ce récit, qui mêle exploitation d’exoplanètes, conflit de civilisations ainsi que rapport à l’ordre et à la religion, mérite vraiment votre attention. Mais la véritable prouesse de Kamiti provient d’un très surprenant album, réalisé par deux compères qui collaborent depuis une dizaine d’années : Damien Marie & Karl T.

Coup de coeur : "300 grammes" de Damien Marie & Karl Tollet (Kamiti)

300 grammes

Notre récit "commence" en 1643, alors qu’Agnès, une gamine des rues d’Amsterdam tente de survivre en vendant de l’épicine. Mais tout dérape quand elle ne peut plus rembourser les 300 grammes de drogue qu’elle doit au Prêteur ! Et beaucoup trop de monde s’intéresse à la petite droguée car il y a bien plus de 300 grammes en jeu. Il y a un grand secret dont elle serait la clé...

Et pour cause, en 1788, Jack Stultman cherche lui aussi à comprendre ce qui s’est passé au XVIIe siècle. En mettant la main sur d’anciens manuscrits écrits par son arrière-arrière-grand-oncle, il tente de dénicher un fabuleux trésor et s’approche sans le savoir du célèbre Hollandais volant. Comme il l’explique au travers des lettres qu’il écrit à sa promise, en les envoyant de France, d’Angleterre et des Caraïbes.

Ne vous laissez rebuter par le visuel d’introduction, et jeter un œil sur cette vidéo de l’éditeur

Damien Marie
Photo : Charles-Louis Detournay

« L’album est né avant tout du mélange de différents éléments qui font partie d’ambitions de création et d’écriture, et qui se sont un moment combinées pour fusionner, nous explique le scénariste Damien Marie. Enfant, j’étais comme tous, passionné par les cow-boys et les pirates. Plus tard, j’ai voulu me frotter à la piraterie, et dans cette thématique, j’ai été interpellé par le Hollandais volant, un pirate qui a perdu son âme. Or un pirate est normalement intéressé par l’or, des trésors,… Je me suis donc demandé qu’est-ce qui pourrait faire basculer un homme de ce type pour le pousser dans une situation où il perd son âme ? Et comment ce damné doit partir à la recherche de celle-ci, coincé entre la vie terrestre et un ailleurs. À cela est venu s’assembler mes connaissances ésotériques, notamment concernant le livre d’Enoch. Puis, à ces deux éléments, un pirate damné et entre autres le livre d’Enoch, j’ai voulu apporter un peu de fragilité par le biais de notre héroïne, Agnès, qui s’avère pourtant plus forte qu’on ne le croit, comme le découvre le lecteur au fur et à mesure. »

Comme on s’en compte rapidement grâce aux commentaires de Damien Marie, 300 grammes n’est pas un album de 46 pages qu’on lit rapidement sur un coin de table. Non, il s’agit d’un livre dense, qui surprend déjà dans ses thématiques, avec d’un côté cet Hollandais volant, et de l’autre les éléments tirés du Livre d’Enoch, un livre qui a été retiré de l’Ancien Testament par les Chrétiens et de la Bible hébraïque par les Juifs.

Agnès : troublante héroïne et clé de voute du récit

Le récit ne se limite pourtant pas à tourner autour des livres apocryphes, il s’agit d’un véritable jeu que les auteurs tissent avec le lecteur. Un jeu qui serait resté purement cérébral sans l’intelligence de focaliser le récit sur le fil rouge qu’est Agnès, cette jeune femme ballotée par la vie et profondément attachante dans sa fuite en avant. Sans cela, le récit semblerait plus artificiel à cause du jeu d’écriture ; avec elle, le pari est gagnant. Son épaisseur et cette part de candeur qu’elle dégage génère beaucoup d’empathie avec le lecteur, même lorsqu’elle prend de la drogue, d’ailleurs toujours montrée comme un poison par les auteurs.

« Je voulais qu’Agnès avance en continu sur un sol précaire, nous détaille Damien Marie, Ce qui génère cette succession de cassures temporelles dans le fil du récit. En effet, elle-même n’a pas de temporalité, et je voulais que le lecteur ne soit pas dans un road-movie qui aille d’un point A au point B, mais que le récit soit hachuré, saccadé, comme elle l’est elle-même. La drogue qu’elle prend et dont elle est dépendante participe pleinement à cette fuite en avant et ce sentiment d’intemporalité, de morceaux de vie entremêlés. En définitive, j’ai voulu embarquer nos lecteurs avec un personnage qui leur permet d’avoir une empathie et de rentrer dans le récit, mais de se retrouver aussi bousculé comme elle. Très rapidement, on est amené à apporter un peu de temps à la compréhension du rythme, afin de s’accrocher comme elle aux événements qui la chamboulent. »

« C’est la seconde fois que je traite de la temporalité, poursuit le scénariste, Car j’avais déjà aligné les souvenirs qui revenaient apparemment aléatoirement dans la tête d’un malade d’Alzheimer dans « Ceux qui me restent », mais qui participaient pleinement à la construction narrative. Dans « 300 grammes », je présente la situation d’une droguée qui se fait tellement malmener qu’elle a une perception différente du réel. J’ai appuyé ce ressenti en saccadant les chapitres et en profitant de ces espaces entre ceux-ci pour rajouter un personnage extradiégétique qui a vécu 150 ans après les faits. Celui-ci confère pourtant du crédit à l’histoire. En effet, alors que l’intemporalité appartient à Agnès, ce second récit est quant à lui chronologique, et développe d’autres aspects, comme l’esclavage qui débute au temps du récit d’Agnès, et qui est encore présent 150 ans plus tard, dans l’autre récit. Le ton est aussi très différent, car le mode épistolaire me permet d’aborder des données plus historiques comme le Code noir par exemple. Ces parties réalistes ont d’ailleurs un intérêt, au-delà du récit en lui-même. »

Voilà l’un des autres surprises de 300 grammes : ce second récit épistolaire enchâssé dans le précédent dont on cherche à comprendre les raisons, même si la description des faits traitant de l’esclavage au moment de la Révolution Française sont passionnants. La réussite du récit tient aussi en ce qu’il bouscule en permanence le lecteur entre le réel et le fictif, entre cette drogue faite de vers qui grouille sur un homme, le Prêteur, alors que d’autres informations sont purement historiques.

L’alternance des chapitres épistolaires se succédant aux séquences dessinées génère des moment de répit, permettant de laisser le temps au recul et à la réflexion, en récoltant des informations, avant de replonger dans les pas d’Agnès, avant ou après le chapitre précédent, c’est selon. Comme nous l’explique le scénariste :

« De manière pernicieuse depuis quelques albums, je veux emmener mon lecteur dans ces questionnements : raconte-t-on la vérité, un fait historique ? Ou est-on passé dans le fantastique ? Je veux que cette frontière soit hasardeuse pour le lecteur. Voilà pourquoi je parle si sérieusement de l’esclavage, pour jeter le doute dans l’esprit du lecteur sur d’autres faits, comme l’épicine par exemple. J’ai envie que le lecteur s’accroche à ces faits historiques, aux habits et aux décors fabuleux dessinés par Karl, qu’il croie à l’histoire car il s’est fait embarquer à son bord, tout simplement. »

La force de l’encrage de Karl T.

Le pari très osé de 300 grammes bénéficie entres autres du très beau travail de Karl Tollet. Le dessinateur n’a pas ménagé sa peine : chaque mise en page est soignée, étudiée, jusqu’aux cadrages volontairement biaisés pour accentuer une perspective humaine. Ses magnifiques planches jouent sur les masses de noir, mais aussi les espaces laissés au blanc, sans oublier la myriade de détails. On profite d’ailleurs d’autant plus des quatre très belles illustrations pleine pages qui terminent l’album après la fin du récit, histoire de retomber sur ses pieds après s’être fait retourner dans tous les sens au sein des précédents chapitres.

« Ce dixième album en commun représente trois ans de travail pour Karl, nous confie le scénariste. Traiter d’un récit en costumes convient à son travail et le rend pertinent. Il a d’ailleurs profité de l’atmosphère du XVIIe siècle pour réaliser des clairs-obscurs à l’image des peintres de l’époque. Et je savais qu’il saurait magnifiquement faire vivre une héroïne de dix-neuf ans. De plus, nous avions l’ambition de démontrer dans ce dixième album toute la force dégagée par le noir et blanc de Karl. Cette volonté de réaliser un ouvrage épais sans couleur a été difficile à faire entendre aux éditeurs. Jean-Christophe Lambrois de Kamiti s’est montré le plus passionné par cette idée. Pour la première fois, Karl s’est débarrassé d’un élément qui l’engonçait depuis toujours, la couleur qui s’impose sur son encrage. Et je le dis avec humilité, car j’ai moi-même mis en couleurs deux de ses albums. Avoir l’autorisation de déployer la pleine puissance de son encrage l’a certainement libéré car il est nettement au-dessus de ce qu’il a pu réaliser précédemment. »

Vous l’aurez compris, 300 grammes est un album sans temps mort où le lecteur doit être actif et attentif. Un récit captivant dans les pas de la belle mais mordante Agnès. On vibre avec elle dans ce mélange d’aventures, de cavalcades, de duels de cape et d’épée, de pirates, et de récit à la fois ésotérique et historique où tout s’entre-mêle. Un album aussi ambitieux dans sa narration, son découpage que son graphisme ! Étonnamment mature pour un si jeune éditeur !

Le tirage de luxe

« Nous avons réalisé un crowfunding pour publier également un tirage de luxe, afin de proposer le livre ultime, termine de nous expliquer Damien Marie. Un très grand format sur un papier encore plus qualitatif, le dos toilé et un lettrage embossé sur la couverture. Et cela a fonctionné au-delà de nos espérances avec 430% de notre objectif. De plus, cela démontrait un engouement pour une œuvre qui "ne rentre pas dans les cases", pour reprendre les propos de autres éditeurs qui ont refusé l’ouvrage sous cette forme ! »

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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À propos de Kamiti, lire également :
- l’interview de l’éditeur de Kamiti, Jean-Christophe Lambrois : « Évasion et émotions sont les deux facettes de la nouvelle maison d’édition Kamiti »
- The Bridge – Par Peter J. Tomasi & Sara Duvall – Éditions Kamiti

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