Coup de cœur de la rentrée : Laetitia Coryn transgresse les bonnes mœurs dans "Priscilla" (Glénat)

17 septembre 2019 0 commentaire
  • Par le truchement d’une famille de beaufs, Laetitia Coryn dresse férocement le portrait d’une certaine France, aux valeurs réacs et déviantes. On s’offusque et l’on rit. Âmes sensibles, s’abstenir !

La couverture de l’album présente admirablement bien son contenu : dans ce couple qui déborde de complicité et d’amour, le père fait boire sa petite fille qui n’a pas sept ans, tandis que la mère s’enfourne un gros paquet de saucisses (une allusion à peine voilée). Au milieu, la jeune Priscilla profite de ce bonheur familial, sans se rendre compte que ses deux parents sont des monstres d’égoïsme et d’immoralité.

Le look de ce portrait de famille donne un indice sur les années où se déroule cette satire sociale. À moins que cela ne soit qu’une façon de démontrer que certaines mentalités d’aujourd’hui sont parfaitement rétrogrades et s’apparentent à celle des années 1970 ? Au fond, qu’importe : la bêtise est universelle et intemporelle.

Coup de cœur de la rentrée : Laetitia Coryn transgresse les bonnes mœurs dans "Priscilla" (Glénat)

Une fois ce noyau familial présenté, Laetitia Coryn continue de déployer par le biais de ces saynètes de quelques pages les autres protagonistes de cette France caricaturale : l’oncle de Priscilla, dont la femme s’est suicidée, et dont le fils est perpétuellement malade, ce qui n’entame pas la bonne humeur du tonton ; l’ami de la famille qui s’intéresse surtout aux très jeunes filles (ou garçons) ; l’aristo de cette petite ville dont le compte en banque ne lui permet pas d’échapper au vice, etc. Tous ces personnages, plus ou moins innommables, sont confrontés à l’innocence de la jeune Priscilla, encore pétrie de bonnes intentions, jusqu’à ce que son entourage ne lui apporte leur vision du monde, raciste, pernicieuse et réactionnaire.

L’art de Laetitia Coryn s’apparente à une dénonciation par l’absurde, volontairement transgressive. Certes, une telle famille n’existe pas (du moins l’espère-t-on !), mais les réflexions que ses personnages déclament tout haut, sont parfois pensées très fort dans la vie réelle, voire même ouvertement partagées dans une certaine intimité. Pour les combattre, il faut donc grossir encore le trait.

Alors l’autrice y va, et pas avec le dos de la cuillère ! Ses thèmes de prédilections ? Le racisme, les préjugés, l’homosexualité, les idées préconçues, la pédophilie, la politique, la moralité à géométrie variable, etc. Plus que toutes, les valeurs séculaires familiales sont au cœur du débat. Car il y a de l’amour dans la famille de Priscilla, et une complicité entre ses parents qu’envieraient bien des couples. Mais l’amour n’excuse pas tout ! Surtout lorsque les valeurs sermonnées jour après jour bafouent la morale et l’ouverture d’esprit, dont justement la jeune Priscilla fait naturellement preuve avant que ses velléités ne soient progressivement étouffées dans l’œuf !


L’autre atout de l’album s’inscrit dans sa construction : après avoir présenté les différents membres de la famille nucléaire et démontré les liens qui les unissent, l’autrice développe progressivement l’univers avec l’arrivée de nouveaux personnages, ce qui produit de nouvelles réactions et interactions, tout en modifiant légèrement la situation initiale. Cette progression donne à penser que Laetitia Coryn ne cherche pas à accumuler de gratuites atrocités (même si certains débordements comme ceux avec l’enfant malade s’en rapproche furieusement). On regrette pourtant la conclusion de l’album, dont on n’espérait un final plus mordant et marquant.

Avec Priscilla, Laetitia Coryn fait mouche. Certes, pour être certaine de provoquer l’indignation de ces lecteurs et lectrices, elle pousse très loin dans la caricature. Pourtant, si cela continue de nous choquer et nous faire rire, c’est qu’il y a un fond de vérité… et qu’il faut donc continuer à se battre pour provoquer la réflexion et le changement. Assurément l’un des albums « coup de poing » de la rentrée, Priscilla n’est pas à mettre entre toutes les mains.

Oh, presque rien de graveleux dans les dessins de l’autrice, mais le propos est volontairement trash, et la violence insidieuse, comme dans bien des familles. Les adeptes de la transgression vont se ruer dessus, les lecteurs vite choqués devront passer leur chemin. Pour notre part, on espère que ce premier opus fera l’objet du suite, pour peu que Laetitia Coryn apporte du neuf, histoire de ne pas enfoncer le même clou...


(par Charles-Louis Detournay)

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Priscilla de Laetitia Coryn (Glénat) : à paraître ce 19 septembre 2019.

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