Courir deux lièvres. Un roman de peu de mots - Par S. Grennan - Les Impressions nouvelles

27 janvier 2015 0 commentaire
  • Une adaptation littéraire du romancier Trollope qui vaut surtout pour l’ambiance victorienne qu’elle transmet.

Courir deux lièvres est l’adaptation par Simon Grennan de John Caldigate, un roman de Trollope, l’un des romanciers britanniques les plus connus de la seconde moitié du XIXe siècle. Il met en scène John Caldigate, qui, après une brouille avec son père, part faire fortune en Australie. Il en revient effectivement riche, mais avec également dans ses bagages une femme qui se prétend son épouse et lui intente un procès qui le couvre d’infamie.
Le sous-titre de l’ouvrage, Un roman en peu de mots, s’applique assez bien à cette bande dessinée. Si certains dialogues sont trop littéraires, dans l’ensemble, l’œuvre n’est pas bavarde et prend le temps de s’arrêter sur des scènes anodines, pour mieux décrire le quotidien et faire éprouver au lecteur des ambiances, ce qui est particulièrement réussi par exemple pour les scènes de traversée vers l’Australie.

Courir deux lièvres. Un roman de peu de mots - Par S. Grennan - Les Impressions nouvelles
Une atmosphère victorienne bien rendue.

Le dessin est en revanche extrêmement figé, tous les mouvements sont d’une raideur absolue. À l’inverse de ce qui se fait dans la BD franco-belge classique, on ne trouve en effet ici aucune ligne de vitesse, aucun signe indiciel des mouvements ou des émotions des personnages, que l’on ne voit de toute façon jamais en gros plan. Les traits de couleur aplatissent par moment le dessin et rendent certains personnages peu différenciables. Toutes ces contraintes graphiques font que certaines scènes sont peu compréhensibles. Le découpage est lui-même rigide : de manière systématique S. Grennan divise sa planche en six cases de taille égale tout au long de l’album, ce qui nuit là encore au dynamisme de l’album.
L’auteur a adapté un long roman de plus de 500 pages, paru initialement en feuilleton. Il a donc choisi de ne garder que quelques éléments de l’intrigue, ce qui est tout à fait logique et nécessaire. Mais il représente en fait une succession de saynètes, d’une planche ou deux au maximum, quasiment sans lien entre elles, ce qui rend la narration hachée et par moment confuse. Bennan se réclame de Daumier et de Blutch, mais il est loin d’avoir la capacité du premier à rendre vivante une scène et le sens du rythme du second.

Un dessin raide, un découpage figé et une narration parfois chaotique.

Certains procédés narratifs et graphiques sont néanmoins très intéressants. Ainsi, la langue wiradjuri est traduite au sein même de la case, avec la présence d’une bulle en wiradjuri en haut et d’une bulle en français en bas de la case. Ce procédé, très original et novateur, coupe moins la lecture que les notes de bas de page que l’on trouve souvent (et qui peuvent même être parfois rejetées en fin de volume, comme c’est le cas dans La Petite Fille Bois-Caïman de Bourgeon par exemple), et permet de mesurer le degré d’éloignement de ceux qui s’expriment, davantage qu’avec une simple traduction.

Une utilisation originale et audacieuse des sous-titres.

On sent une volonté réelle de trouver des manières de représenter visuellement les particularités stylistiques de Trollope (ton narratif, réalisme, rythme). Mais à côté de ce grand respect de l’œuvre originale, S. Grennan a aussi opté pour de véritables innovations, comme l’intégration dans la trame narrative d’une histoire secondaire présentant un couple d’aborigènes polygames, qui rend le récit encore moins fluide et ne lui pas apporte pas grand-chose.
Cet ouvrage est issu d’une commande universitaire (Université de Leuven en l’occurrence), et cela se sent. Il intéressera sans aucun doute les universitaires travaillant sur le neuvième art, et plus particulièrement sur l’adaptation d’œuvres littéraires en bande dessinée. Tous les amateurs de l’époque victorienne y trouveront également leur compte, car l’atmosphère de cette-dernière est extrêmement bien rendue grâce à une documentation très maîtrisée. Il a pour cela été aidé d’un conseiller historique (de l’Université de Cardiff) et a su se détacher des nombreuses sources iconographiques victoriennes qu’il a consultées. Mais on peut douter que cette œuvre trouve un grand écho en France au-delà de ces cercles spécialisés.

(par Tristan MARTINE)

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