D’ "Archie Cash" à "Cupidon", l’incroyable destin de Malik

12 décembre 2020 2 commentaires
  • Triste fin d'année 2020, avec un nouveau décès au sein du petit monde de la bande dessinée. Malik, infatigable dessinateur d' "Archie Cash", de "Cupidon", de "Johnny Paraguay", de "Blue Bird" et tant d'autres séries est décédé ce vendredi 11 décembre dans l'incendie de sa maison, à l'âge de 72 ans.

D' "Archie Cash" à "Cupidon", l'incroyable destin de MalikDès ses origines, la vie de William Tai, alias Malik prend les atours d’un roman. Petit-fils d’un ministre de Tchang Kaï-chek, son grand-père était diplomate et chinois, sa grand-mère belge. Sa mère, Eurasienne née au Mexique, avait épousé un Eurasien de père français. Malik était né à Paris, mais avait passé les premières années de sa vie en Indochine avant d’émigrer vers la Belgique et de poursuivre son enfance à Bruxelles.

À cheval entre les pays et les civilisations, il se forme autant à la tradition culturelle chinoise qu’en lisant les romans d’Alexandre Dumas ou Moustache et Trottinette de Calvo. Mais son livre de chevet demeure dans sa jeunesse les Souvenirs entomologiques de Fabre, comme vous allez vous en rendre compte.

Scolarisé chez les Jésuites jusqu’à l’âge de 14 ans, on dit de lui qu’il apprend à dessiner les saints du calendrier et les gamines de l’école d’à côté : petits et grands écarts... Autre fait surprenant, il hésite entre une carrière de boxeur et celle de dessinateur, et opte finalement pour la seconde sans savoir qu’il restera dix ans à l’Académie des Beaux-Arts.

À sa sortie, il débute avec un petit récit de quatre pages pour le Journal Tintin, intitulé Petit Minusset deviendra Grand en 1970 et signé sous le nom de William. De ce passage-éclair dans l’hebdomadaire des 7 à 77 ans,Malik garde surtout le contact avec le scénariste de ce récit, Jean-Marie Brouyère. Après avoir réalisé une Belle Histoire de l’Oncle Paul sur un scénario de Rosy (alors le passage presque obligé pour débuter dans le Journal de Spirou), celui qui signe désormais Malik dégaine une surprenante série d’action scénarisée par le même Brouyère : Archie Cash.

Ce héros au physique assumé de Charles Bronson et au caractère explosif surprend dans les pages de l’hebdomadaire de Marcinelle. Comme se le rappelle Olivier Van Vaerenbergh, le rédacteur en chef du Journal Spirou de 2005 à 2007 : « Malik fera toujours partie de mon petit panthéon personnel et subjectif, de ceux que l’on se construit pour toujours à l’adolescence. La violence et l’excès de son Archie Cash m’hypnotisaient, surtout dans ses derniers albums. Ce dessin de plus en plus huileux, glissant, poisseux. Sale. Ces mains de plus en plus filandreuses ! Cette planche où un gars est battu, torturé et obligé de boire de l’essence... Tout ça dans le même journal que "Boule & Bill" ! »

Incontournable Malik

De 1971 à 1987, Archie Cash reste effectivement une des séries marquantes de "l’hebdomadaire de la bonne humeur". Après huit tomes scénarisés par Brouyère, les lecteurs découvrent les histoires de Terence à partir du tome 9. Derrière ce pseudonyme se cache Thierry Martens, le rédacteur en chef du journal à cette époque, ce qui n’est pas forcément très bien ressenti par les auteurs. Martens assiste également Brouyère dans le même temps pour la fin du diptyque de Blue Bird. En 1977, Malik publie au bas mot l’équivalent de 140 planches pour le Journal Spirou. Une présence qui suscite la critique.

Pour les besoins du numéro 3058 du Journal de Spirou, Malik change de scénariste pour deux planches, qui mêlent de façon surprenante ses veines réalistes et humoristiques.

Pour parvenir à tenir ce rythme, Martens fait appel pour le scénario à son ami Jean-Claude Smit le Bénédicte, alias Mythic qui se rappelle pour nous cette collaboration avec Malik : « L’épisode "Archie Cash" a été relativement bref pour ma part, car il n’a duré que l’espace d’un album, et tout ou presque se déroulait par l’intermédiaire de Thierry Martens. De ce fait, nos contacts se sont limités à deux ou trois rencontres dont une à Tournai pour présenter un projet chez Casterman dont je n’ai plus le moindre souvenir (si ce n’est qu’il se déclinait sur le mode humoristique) car au vu de certains dessins parus chez Spirou, j’avais (nous avions) deviné qu’il s’y mouvait avec beaucoup d’aisance. En ce qui concerne le dessin réaliste, il est dommage qu’il n’ait pas pu se trouver un personnage plus "grand public" car il est sans doute l’un des seuls dessinateurs européens qui arrivait à mettre dans une case plusieurs actions successives, boostant d’autant le récit. Par exemple : l’homme ouvre la portière passager de la voiture qui roule à grande vitesse, saute en roulant sur lui-même tout en tirant plusieurs fois... »

Cette excellence dans la veine réaliste, Malik ne la réserve pas qu’à Archie Cash et Blue bird. Il réalise deux albums de Chiwana à la fin des années 1970, ainsi que deux tomes de Johnny Paraguay aux Éditions des Archers, débuté sous le scénario d’Yves Varende (un autre pseudo de Thierry Martens) et qu’il termine de réaliser seul au milieu des années 1980. Enfin, dès 1989, il adapte en deux tomes le roman Les Colonnes du ciel de Bernard Clavel chez Claude Lefrancq Éditeur. Mais aucune des trois séries n’atteint le succès d’Archie Cash.

Un poster géant du "Journal de Spirou" aux grandes heures d’Archie Cash

Malik dessinateur humoristique

Mythic fait bien de mentionner les différents styles auxquels Malik s’adonne sans difficulté. En effet, à l’époque, le dessinateur illustre également plusieurs romans, et réalise surtout de nombreux dessins pour animer les différentes rubriques du magazine.

Il change déjà de style en réalisant Big Joe pour Super As, l’hebdomadaire créé par Jean-Michel Charlier, Joseph De Kezel et Jacques De Meester pour le groupe Springer à la fin des années 1970. Malik qui scénarise également cette série (aidé un moment par Bom), la dessine jusqu’au dernier numéro de cette revue éphémère, cette série n’ayant d’ailleurs jamais été reprise en album. Mais elle lui permit de prouver qu’il était capable de sortir de la veine réaliste qu’il incarnait avec Archie Cash.

Cauvin et Malik mettent en scène le rédac’ chef Patrick Pinchart

Une pluralité de styles qui tombe à point nommé car le Journal Spirou qui se modifie en profondeur avec l’arrivée de Patrick Pinchart qui en prend la tête en 1987. Cette transformation radicale signe l’arrêt d’Archie Cash, et Malik change alors totalement d’orientation. « Malik était le premier à avoir illustré mes scénarios en 1987, se souvient Vincent Dugomier. Je me souviens de mes quelques visites chez lui : il y avait des dessins partout. Il n’arrêtait jamais de dessiner. Le "plus" lors des visites, c’était le tour des terrariums avec sa collection d’insectes et d’araignées dont certaines étaient dangereuses et qui courraient parfois en liberté. Heureusement, son chien les mangeait, qu’il disait ! C’était une sacrée personnalité ! »

Embûches de Noël - Par Malik et Dugomier
Vincent Dugomier
Photo : Charles-Louis Detournay.

En effet, outre la peinture, Malik avait une autre passion, bien plus étrange, à laquelle il aimait consacrer son temps : les araignées venimeuses et autres reptiles de redoutable réputation. Souvenez-vous de son livre de chevet : les Souvenirs entomologiques de Fabre. D’après les Éditions Dupuis, il « prétendait avoir élevé les trois-quarts des mygales de Belgique, et était très fier d’avoir réussi à faire se reproduire la célèbre Lycose de Narbonne, "l’araignée-loup", une tarentule chasseresse décrite par son cher Fabre... »

« Je n’oublierai jamais cette visite chez Malik !, se rappelle Pascale Musette secrétaire de rédaction du Journal Spirou à la fin des 1980 et au début des 1990. Ah, La mue de mygale sur sa table à dessin ! Et l’autre mygale qui s’était échappée et qu’il n’avait pas encore retrouvée ! » « Il disait que soit son chien l’avait mangée, comme des tas de bébés mygales échappées d’un terrarium brisé , renchérit Dugomier. Ou alors, elle avait passé l’hiver près de la chaudière pour survivre, et alors, gare à son retour ! »

Cupidon, le sacre humoristique

Ce changement de cap évoqué par Mythic et Dugomier, il l’opère dès 1988 avec Cupidon, une série scénarisée par l’incontournable Raoul Cauvin. Ce Cupidon gaffeur qui décrit notre société par ses bons côtés, et parfois ses travers, est empreint d’humour et de poésie. En 1996, Malik dessine un album de Gertrude, un personnage créé pour ses sketches par l’humoriste Stéphane Steeman qu’il incarne dans une émission de télévision populaire belge.

« Le dessin humoristique a libéré Malik d’une sorte de carcan « ethnique » - c’est du moins ce que certains ont évoqué - et permis de s’adresser à un très très large public avec bonheur, nous explique Mythic. Un souvenir me revient : je me souviens de son excitation au festival d’Audincourt lorsque l’on inaugura le MacDo dont il avait décoré les murs avec son personnage de Cupidon. Nous partagions la même table : il nous racontait par le menu les boires et les déboires de l’entreprise dont les discussions entre MacDo USA et lui à propos du sexe des anges et la présence shocking d’un "zizi" sur un mur de cette chaîne pour ados... »

Raoul Cauvin
Photo : Charles-Louis Detournay.

Cupidon reste la seconde très grande série de Malik. L’angelot est l’un des personnages-piliers du Journal Spirou où il subsiste pendant près de 25 ans. Mais en 2010, les Éditions Dupuis décident d’arrêter la série, ce qui a beaucoup ébranlé le dessinateur. Raoul Cauvin : « J’ai passé de merveilleux moments avec lui jusqu’au jour où la maison Dupuis a décidé d’arrêter la série. William a voulu à ce moment-là que j’arrête toutes mes autres séries pour que la maison Dupuis revienne sur sa décision. Bien sûr, à l’époque, je n’ai pas pu le faire. Je ne pouvais pas le faire. J’ai bien été trouver la direction, discuter avec eux, ils pourraient d’ailleurs encore en témoigner, mais ils n’ont rien voulu entendre. Du coup, j’ai dû laisser tomber mais depuis ce moment-là, Malik ne me l’a jamais pardonné. Et pourtant, depuis, j’ai gardé beaucoup d’estime pour lui, pour son travail et tout le reste, mais il était têtu, rancunier comme pas deux. Bref, je n’avais plus aucun contact avec lui, ce que j’ai toujours regretté. »

Après vingt-et-un tomes édités chez Dupuis, Malik reprend le personnage pour éditer un 22e tome chez Joker, puis un 23e chez Noir Dessin Production. Mais le public ne suit pas vraiment… Loin de se laisser abattre, il rebondit pour mieux se diversifier. Outre une série de collectifs auxquels il participe, il réalise Avec Vauban aux Éditions du Triomphe un album historique, réaliste et… en couleurs directes ! Une technique qu’il avait déjà expérimentée en 2005 dans un album publicitaire produit pour la Province du Brabant Wallon, dans un style plus humoristique car il y intégrait son personnage de Cupidon.

Même sous le pseudo de Phénix, Malik joue la carte de l’autodérision dans cet album érotique
Le logo de la maison d’édition de Malik

Autre veine moins connue, entammée cependant aux éditions des Archers : il a réalisé en 2004 un album érotique sous le pseudonyme de Phénix. Il a également assisté son ami Louis-Michel Carpentier dans l’illustration des Chansons Cochonnes, quatre albums entre 1990 et 2014, qui mettent en scène de grivoises chansons estudiantines et populaires belges.

À la fin des années 2010, Malik crée sa propre maison d’édition pour autoéditer et diffuser ses albums. Sous le nom évocateur des Éditions du fourbe chinois, Malik propose des « ventes directes sans intermédiaire ». On y retrouve les deux derniers Cupidon dont il a récupéré les stocks, ainsi que le seizième tome d’Archie Cash qu’il réalise en 2019, toujours sur un scénario de Brouyère, pourtant disparu depuis, mais qu’il avait retrouvé dans son « fouillis ». Les passionnés qui lui commandent l’un ou l’autre album ont le plaisir de découvrir les superbes dédicaces qu’il a faites pour eux dans leur ouvrage. Fidèle à la passion qui l’a toujours habité, Malik continuait de se donner sans compter.

Trente ans après dessiné son dernier album, Malik a retrouvé Archie Cash en 2019, comme si c’était hier, preuve de son indéniable talent.

À la nouvelle de ce décès dans l’incendie de sa maison d’Huppaye en Belgique, hier à l’aube, de nombreux auteurs et lecteurs lui ont rendu hommage, preuve qu’il était et qu’il reste pour eux un grand dessinateur de bande dessinée, qui a su les faire trembler, vibrer, mais aussi les toucher, grâce à l’étendue de ses talents.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : Nicolas Anspach.
Photo de survol : DR.

 
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