Destination ailleurs : La Venise d’Hugo Pratt

11 août 2007 0 commentaire
  • « {Cette ville est très belle et je finirais par me laisser prendre par son enchantement} » disait déjà Corto Maltese dans «{ L’Ange à la fenêtre d’Orient }». Dans {Fable de Venise}, le lecteur devient très vite prisonnier des charmes de cette ville chargée de symboles et d’histoire(s).
Destination ailleurs : La Venise d'Hugo Pratt
"Fable de Venise : une lecture guidée à travers l’œuvre de Pratt" par Thierry Thomas
éditions Casteman

La Venise de Pratt est une ville où chacun s’épie : fascistes (nous sommes en 1921), franc-maçons, gnostiques,… jusqu’au lion grec de l’arsenal qui vous regarde l’œil en coin. La ville elle-même vous observe. Difficile d’accès, ne semblant s’ouvrir qu’aux initiés, elle reste rétive au regard, drape ses secrets de ses replis d’ombre profonde. Nulle part ailleurs que dans la Venise de Pratt, on a autant l’impression que la vérité est dans les détails : dans un symbole runique, dans le mystère d’une phrase poétique, dans le passage furtif d’une silhouette brièvement éclairée par un reflet de lune, dans la conversation presque toujours codée de chacun des protagonistes de ce petit théâtre. Le secret, commun à tous ces groupes et à leurs symboles, a un caractère parfois effrayant mais il est surtout promesse d’excitation et de découverte : « Je suis curieux. C’est un défaut qui risque de me coûter cher, mais c’est plus fort que moi » nous dit Corto dans Fable de Venise.

Les lions de l’Arsenal dans Fable de Venise.
© Cong SA et Casterman

La clavicule de Salomon

Que vient-il chercher dans la cité des doges ? « Ce n’est pas la première fois que je viens à Venise. C’est même la troisième, explique Corto à Bepi. J’y suis à cause d’un pari. » Le pari des deux Simon : l’apôtre Simon Pierre et Simon le magicien qui gagna un bareket, une «  clavicule de Salomon », en clair « une émeraude très pure et très belle. Voilà, c’est pour ça que je suis venu » dit Corto. Bepi pose la question : cette émeraude existe-t-elle ou n’est-ce qu’une fable ? « Je n’en sais rien, répond Corto. Moi, de toute façon, je crois aux fables. »

Fable de Venise
© Cong SA et Casterman

Salomon est une figure commune à bien des traditions et des civilisations qui se sont croisées autour de la Méditerranée : la tradition juive, la tradition chrétienne, la tradition musulmane, sans oublier la franc-maçonnerie dont le fondateur, l’architecte Hiram, est selon la tradition le constructeur du premier temple de Jérusalem.

Le commandant Corto Maltese est marin, ne l’oublions pas. Il est, comme il le dit lui-même, « d’aucun drapeau ». Contrairement à Pratt [1], Corto Maltese n’est pas franc-maçon ; il n’est d’aucune obédience et d’aucune patrie. En ces temps de nationalisme, c’est un peu risqué : « Je n’ai pas crié « vive quelqu’un » et je me suis rendu antipathique à quelqu’un d’autre » raconte-t-il dans cet album. Le fascisme venant d’arriver en Italie, les temps sont durs pour les hommes libres. Bientôt, ils le seront bien plus encore…

Une lecture « tossafistique » de Corto Maltese ?

« Les commentaires des Tossafot (ou Tossafistes) se trouvent sur la marge extérieure d’une page du Talmud, la marge intérieure étant réservée au commentaire de Rachi. Le mot Tossafot signifie « additions »… » nous enseigne Marc-Alain Ouaknin [2] Est-ce que ce sont les origines marranes d’Hugo Pratt [3] qui ont inspiré le livre de Thierry Thomas, Fable de Venise : une lecture guidée à travers l’œuvre de Pratt (Éditions Casterman) ?

Fables de Venise par Hugo Pratt.
© Cong SA et Casterman

Toujours est-il que c’est le principe tossafistique qui est ici adopté, chaque page de l’album recevant son lot de commentaires et d’éclairages qui prolongent d’autant le plaisir de la lecture. Ces additions ne sont pas seulement ponctuelles, explicatives d’un patronyme, d’une allusion ou d’un symbole, elles sont autant d’invitations à la relecture, insistant sur les procédés narratifs, sur le trait, sur tel choix de couleur, mentionnant parfois les différences avec les éditions précédentes. Un beau travail d’érudition, appuyé sur un plan de la ville qui situe chacune des scènes dans leur contexte géographique précis.

Si vos pas vous portent un jour à Venise, ne manquez pas d’emporter cet album, la ballade initiatique qu’il vous propose vous fera vivre la cité, mais aussi les aventures du célèbre marin maltais, encore plus intensément.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Hugo Pratt. Photo DR. (C) Casterman

[1C’est du moins ce qu’on apprend en lisant le témoignage d’un Frère sur le site du Grand Orient de France : « Il a été élevé au 4ème grade par la loge Ermete Trimesgisti, à l’orient de Venise, en novembre 1989 ».

[2in Marc Alain Ouaknin, Le livre brûlé – Philosophie du Talmud, Coll. Point Seuil, Paris, 1993, p. 63.

[3le marrane désigne un juif qui, contraint à se convertir au catholicisme à la suite de l’expulsion des Juifs sépharades d’Espagne et du Portugal en 1492, ont néanmoins continué à judaïser en secret.

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