Disparition de l’écrivain et scénariste Victor Mora à l’âge de 85 ans

18 août 2016 14 commentaires
  • C'était un grand d'Espagne, un créateur qui incarna toute une génération : celle qui avait eu à souffrir du Franquisme et qui en avait brisé les chaînes, celle aussi qui sut passer de la bande dessinée populaire, dont il fut la figure de proue avec son "Captain Trueno", à une bande dessinée plus adulte et plus littéraire qui naquit dans les années 1970 à 1980. Avec sa disparition, c'est une page majeure de la bande dessinée espagnole qui se tourne définitivement.
Disparition de l'écrivain et scénariste Victor Mora à l'âge de 85 ans
El Capitan Trueno de Victor Mora et Ambros. Sa vente moyenne en Espagne était de 300.000 exemplaires.

De son nom complet, Victor Mora Pujadas, Victor Mora est né à Barcelone le 6 juin 1931, il passa son enfance en France où ses parents avaient dû émigrer à cause de la Guerre d’Espagne. Il y revint en 1941 et commença à travailler à l’âge d’onze ans.

Le créateur du Capitaine Trueno

Après avoir exercé divers petits métiers, il rejoint les éditions Bruguera et y crée en 1956, parmi d’autres (notamment El Jabato), le personnage du Capitaine Trueno dessiné par Ambros (alias Miquel Ambrosio) [1] qui remporte un immense succès (jusqu’à 300.000 exemplaires par numéro), y compris à l’international. Capitaine Trueno fut adapté au cinéma en 2011 (Le Capitaine Trueno et le Saint-Graal) par le réalisateur Antonio Hernández avec l’acteur Sergio Peris Mencheta dans le rôle-titre.

Dani Futuro avec Carlos Gimenez dans Tintin

Mora entre au Parti communiste de Catalogne (PSUC) en 1956 et se trouve arrêté à ce titre par la police franquiste dès l’année suivante. Emprisonné avec sa petite amie comme communiste et comme franc-maçon (alors qu’il ne l’était pas), il est tabassé et dut finalement la vie sauve, nous avait-il confié, à la notoriété de son personnage. Sorti de prison au bout de six mois, il continue son activité d’écrivain et de scénariste, notamment pour les éditions Bruguera, mais, opposé au régime de Franco, il choisit en 1962 à nouveau le chemin de l’exil jusqu’en 1976.

Il travailla notamment pour Pif (dès 1956) avec les séries Les Compagnons d’Univerzoo (1974), Amicalement vôtre (1975), Oujourou (1975), Taranis, fils de la Gaule (1978) ; pour les éditions Mon Journal sur les titres Akim, Atoll, Brick, Ivanhoé, Marco Polo ou Whipii ; pour Tintin : Dany Futuro (1971) ; Spirou : Commandos de la nature (1973) ; Pilote : Félina (1972), Chroniques de l’innomé (1973), Anges d’acier (1988) ; Super-As : Gigantik (1979) ; Charlie Mensuel : Les Inoxydables (1982) ou l’éphémère revue Virus : Tequila Bang (1980). On lui doit aussi une contribution à l’Histoire de France en bandes dessinées chez Larousse

Victor Mora.
Photo DR
Felina avec Annie Goetzinger dans Pilote

Il introduisit en France les plus grands auteurs espagnols : Victor de la Fuente, Carlos Gimenez, Alfonso Font, Arthur Aldomà Puig, Antonio Parras mais travailla aussi avec des dessinateurs français : Annie Goetzinger, bien évidemment, mais aussi Philippe Cardona ou Joseph Garcia.

Traducteur d’Astérix en Espagne

Les Inoxydables avec Parras dans Pilote.

Auteur de nombreux romans à succès, Victor Mora était aussi le traducteur d’Astérix en Espagne et l’un des principaux acteurs de la diffusion de la bande dessinée franco-belge dans la péninsule. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il fut élevé au rang de Chevalier des Arts et des Lettres par le gouvernement français en 1998, recevant par ailleurs la Croix de San Jordi du gouvernement catalan.

Ces dernières années, sa santé déclinant à la suite d’un AVC (il raconta son expérience dans un journal), il vivait à Barcelone, et faisait régulièrement des résidences à l’Escala, dans la région de Barcelone, où est établie sa Fondation laquelle conserve ses archives et sa bibliothèque riche de plus de 10.000 volumes. C’était un personnage érudit et charmant, il nous manquera beaucoup. Nos condoléances vont à sa famille et à ses proches.

Documents
Les Anges d'acier avec Victor de la Fuente dans Pilote.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Edité en France sous le titre "Trueno le paladin" chez Vaisseau d’argent.

 
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14 Messages :
  • Dani Futuro était dessiné par Gimenez et non par Font.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 18 août 2016 à  13:45 :

      Bien évidemment. C’est corrigé. Merci.

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  • Disparition également de Devi
    18 août 2016 17:42, par MD

    L’auteur du magnifique Petit Duc !!

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    • Répondu par Coltrane le 18 août 2016 à  19:33 :

      Victor Mora n’est pas l’auteur de Petit Duc, c’était un italien je crois.

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      • Répondu par MD le 19 août 2016 à  20:32 :

        Je sais , le titre de mon message est Disparition également de Devi...
        C’est arrivé cette semaine aussi.

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        • Répondu le 20 août 2016 à  10:57 :

          C’est arrivé en Février en fait, mais on ne l’a su que cette semaine.

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  • Quand on pense à Victor Mora on pense forcément à cette merveilleuse école espagnole qui avait une identité plastique identifiable au premier coup d’oeil. Avec une façon de penser le trait, les aplats noirs, la gestion de la lumière et du blanc du papier qui faisait des ses artistes des maîtres dans le domaine du dessin réaliste.Des maîtres du noir et blanc ,bien sûr, mais aussi , à l’occasion, de la couleur, volontiers saturées pour gagner en expressivité et , appliquées avec une rare virtuosité ,pour assurer un équilibre que l’on devine délicat.

    Voir disparaître Victor Mora, et penser à tout ce que sa riche carrière représente, c’est un peu faire le deuil d’une certaine idée de la BD, qui enrichissait le paysage esthétique du médium . Aujourd’hui, avec un marché intérieur quasi inexistant, les artistes espagnols, toujours aussi virtuoses, sont devenus avec les italiens les chantres d’un style global qui leur permet de trouver du travail dans le monde entier.Les éditeurs de comics , entre autres,ne cessent de s’ en féliciter.

    C’est dommage, cette école espagnole, si typique, a produit des planches de BD, souvent dans des histoires de genre, assez uniques et absolument fabuleuses.
    Perdre peu à peu les créateurs espagnols de cette génération est toujours un peu douloureux pour un amoureux du 9 eme art qui aime visiter d’autres horizons.

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    • Répondu par Salinger le 20 août 2016 à  14:31 :

      « un amoureux du 9 eme art qui aime visiter d’autres horizons. »
      Justement cher plume occulte, nous sommes en 2016 et il y a bien d’autres horizons que ceux du 20e siècle que vous regardez dans un rétroviseur, l’offre en BD n’a jamais été aussi riche, il suffit d’être un peu curieux et de s’ouvrir au monde.

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      • Répondu par La plume occulte le 20 août 2016 à  23:58 :

        Le sujet n’est pas là, il s’agit plutôt de déplorer que le style "latin",un des plus puissants de l’histoire de la BD, soit sur le déclin miné par un style global qui, s’ il est très intéressant, uniformise les particularités qui font la richesse de ce média. Une saveur particulière qui disparaît appauvri l’ensemble de ce qui reste proposé au lectorat, à qui il manque un très utile élément de comparaison.

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        • Répondu le 21 août 2016 à  14:42 :

          Lisez Jazz Maynard de Raule & Roger, vous verrez que le "style latin" n’a pas du tout disparu.

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          • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 21 août 2016 à  17:57 :

            Je crois que Plumoc connaît très bien Jazz Maynard.

            Je suis d’accord avec lui : un certain dessin espagnol, celui des La Fuente, Luis Garcia, Jose Ortiz ou Esteban Maroto, souvent dédié aux publications anglaises et américaines dont la production locale était inspirée, est en train de laisser la place à une nouvelle génération "internationale".

            C’était déjà le cas avec Mariscal, Pellejero et Torrès (qui a beaucoup regardé Eisner et Chaland, mais dont l’influence -très locale pour le coup : Valencia- de Miguel Calatayud est souvent ignorée des experts).

            Mais c’est encore plus flagrant avec un Jose-Luis Munuera qui cumule les influences des mangas et des dessins animés américains, de Disney à Pixar et dont l’essentiel de la carrière se fait en France. Idem pour Juanjo Guarnido.

            En matière de BD, les frontières s’abolissent. Déjà, notre segmentation "BD" "Comics" "Manga" sur ActuaBD est de plus en plus souvent mise à mal.

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            • Répondu par MD le 21 août 2016 à  19:22 :

              Le problème, c’est qu’il n’y a plus de grands éditeurs de BD populaires en Espagne (à part celui de Mortadel et Filemon, mais bon... en revanche, les titres comics sont correctement proposés en kiosques) et la création coûte cher ! Donc les jeunes auteurs intéressants préfèrent parfois publier directement en France, notamment chez Dargaud. Ou alors aux Etats Unis comme Pacheco ou Aja !

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            • Répondu le 28 août 2016 à  18:18 :

              "En matière de BD, les frontières s’abolissent. Déjà, notre segmentation "BD" "Comics" "Manga" sur ActuaBD est de plus en plus souvent mise à mal."

              Ou se déplacent et d’autres se créent.

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