En âge florissant : Histoire dessinée de la France T. 9 - Par Pascal Brioist et Anne Simon - La Revue dessinée/La Découverte

1er décembre 2020 0
  • Après une série d’albums consacrés au Moyen Âge, la collection Histoire dessinée de la France entre en Renaissance, ou du moins ce qu’on croyait être la Renaissance, car, comme toujours, tout n’est pas aussi simple… Bienvenue dans l’Âge florissant !

Arrivée à mi-parcours, la collection Histoire dessinée de la France entre dans ce que l’on appelle canoniquement l’époque moderne, qui s’étend de la Renaissance aux débuts de la Révolution industrielle, autrement dit la période 1500-1800. Il est donc nécessairement question de Renaissance ou plutôt du mythe historiographique de la Renaissance, dans ce beau volume dessiné par Anne Simon et scénarisé par l’historien Pascal Brioist, professeur à l’université François-Rabelais de Tours, spécialiste de la période.

En âge florissant : Histoire dessinée de la France T. 9 - Par Pascal Brioist et Anne Simon - La Revue dessinée/La Découverte
Pascal Brioist et Anne Simon à la manière d’Holbein
© A. Simon / La Découverte / Revue dessinée

Cet album reste fidèle à l’esprit de la collection, en s’ouvrant sur une querelle d’historiens anciens et modernes. D’un côté, deux historiens du XIXe siècle, le Suisse Jacob Burckhardt et le Français Jules Michelet défendent l’histoire de la Renaissance telle qu’on nous l’a longtemps apprise à l’école : un renouveau après les « temps obscurs » du Moyen Age, fondé sur la redécouverte et le perfectionnement des savoirs artistiques et scientifiques hérités de l’Antiquité. Face à eux, le grand historien des mentalités Jacques Le Goff (1924-2014), en chandail et pipe au bec, vient constamment relativiser la « rupture » de la Renaissance et rappeler qu’il ne faut pas négliger la continuité en tenant compte du temps long. Il est bien sûr fait référence ici à son livre-testament, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ? (Seuil, 2014), invitation à une lecture critique des périodisations classiques en histoire.

© A. Simon / La Découverte / Revue dessinée

Selon un procédé qui est la marque de fabrique de la collection, ces trois historiens vont servir « d’invités fil rouge », débattant et donnant leurs avis – souvent contradictoires – sur chaque thème ou événement abordé. Pour donner de la chair à cette grande fresque, le lecteur suit tout au long de l’album le destin d’Arnaud et de Bertille, deux orphelins de la peste, qui font fructifier leur héritage avec plus ou moins de bonheur dans des activités commerciales et bancaires, servant ainsi de témoins vivants de cet âge florissant. Sans oublier le géant Gargantua, qui fait quelques tonitruantes et réjouissantes apparitions pour corser le tout !

© A. Simon / La Découverte / Revue dessinée

Tous les thèmes majeurs de la période sont abordés : les relations internationales – principalement les guerres d’Italie –, le développement du « grand commerce » fondé sur la banque, l’imprimerie, la diffusion de la Réforme protestante et sa répression, et bien sûr les arts et les sciences, à travers l’évocation de figures connues comme Léonard de Vinci, Ambroise Paré ou Le Primatice.

© A. Simon / La Découverte / Revue dessinée

Le dessin d’Anne Simon est de style naïf, très inspiré par les enluminures et les gravures sur bois du XVIe siècle. On trouvera dans la bibliographie la liste des œuvres d’époque l’ayant inspirée, notamment les œuvres d’Holbein, de Botticelli ou du Primatice. Toutes ne sont pas mentionnées et l’amateur s’amusera à retrouver les originaux, comme les Quarante tableaux de Tortorel et Perrissin (p. 72). L’effet est très réussi et contribue à plonger le lecteur dans une atmosphère iconographique très « Renaissance », avec bien sûr tout l’effet de reconstruction subjective que cela implique.

© A. Simon / La Découverte / Revue dessinée

L’album remplit parfaitement sa mission didactique. Les situations sont évoquées avec beaucoup de clarté et avec une légèreté bienvenue. Si son contenu plutôt dense ne le destine pas à un jeune lectorat, il fera le plaisir des grands adolescents et des adultes désireux de renouveler leurs connaissances sur la période. Les cartes, les schémas et tableaux synthétiques sur une planche ou une double-planche qui jalonnent l’ouvrage sont précieux et devraient particulièrement intéresser les enseignants.

© A. Simon / La Découverte / Revue dessinée

Aussi riches soient-ils, ces documents intercalés constituent néanmoins un obstacle à la fluidité de la narration. La grande variété des thèmes abordés conduit par ailleurs à de fréquents allers-retours chronologiques qui nécessitent une grande attention. On touche là peut-être ce qui constitue, et ce n’est pas la faute des auteurs, l’une des limites de la collection : peut-on à la fois critiquer le découpage de l’histoire en tranches et proposer des tranches chronologiques finalement très classiques pour ne pas désorienter le lectorat ?

L’intention est certes de réconcilier les deux approches, en proposant de « l’histoire en tranche critique », mais cela oblige souvent les auteurs à aborder une grande multiplicité de thèmes en un format assez réduit. Le renouvellement historiographique est indéniable, mais on n’échappe pas ici à l’effet-vignette – la tendance à une juxtaposition de cases mettant en scène des situations indépendantes sur une même planche – de la BD pédagogique traditionnelle.

© A. Simon / La Découverte / Revue dessinée

Cet album reste cependant un vrai plaisir de lecture. Les deux auteurs ont fait preuve de la plus grande inventivité pour décrire des phénomènes complexes, comme la religion ou l’économie, en ne se départissant jamais d’un humour de bon aloi. La carte représentant le pauvre François Ier entouré de multiples têtes de Charles-Quint ricanant vaut tous les longs discours sur l’encerclement de la France par les possessions habsbourgeoises au XVIe siècle ! Cette histoire dessinée est aussi une histoire humaniste, qui donne corps et paroles aux oubliés de la « grande histoire », qui trouvent toute leur place dans cet « Âge florissant », dont les zones d’ombre ne sont pas esquivées. Comme dans les autres titres de la collection, le dossier historique en fin de volume est écrit dans une langue simple et accessible, permettant à tout un chacun de bénéficier d’une mise au point claire et efficace sur la période. Bref, une lecture hautement recommandable.

Voir en ligne : Lien éditeur

(par Paul CHOPELIN)

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