Fatma au parapluie – Par Mahmoud Benamar et Soumeya Ouarezki – Éditions Alifbata

9 août 2019 0 commentaire
  • Lors du 6e Festival International de la Bande Dessinée d’Alger (FIBDA), notre collaborateur Laurent Mélikian nous rapportait une photo des vainqueurs du prix du meilleur projet pour « Fatma parapluie », Mahmoud Benamar et Soumeya Ouarzeki. Le journaliste nous résumait ainsi leur projet : l’histoire d’une femme devenue folle se promenant nue à Alger pendant la Seconde Guerre mondiale. Six ans plus tard, et grâce au travail des éditions Alifbata et de la traductrice Lotfi Nia, l’album arabophone, initialement paru en 2014 aux éditions Dalimen à Alger, est disponible en français !

Le projet éditorial Alifbata, issu de l’association éponyme, est né d’un esprit de transmission culturelle et de diffusion de la bande dessinée méditerranéenne et plus particulièrement arabe.

La jeune maison, créée en 2014, entend faire découvrir ce pan émergent du 9e art à un public francophone qu’elle espère avide de découvertes culturelles. La directrice éditoriale du projet, Simona Gabrieli, nous confiait l’affection toute particulière qu’elle porte à ce mode d’expression en plein essor.

Lors d’un entretien téléphonique, elle nous a raconté les difficultés éditoriales que pouvaient rencontrer certains auteurs arabes de bande dessinée et espère pouvoir aider à la réalisation de leurs projets artistiques et personnels.

Le biais le plus évident d’une telle démarche serait de verser dans le néocolonialisme, mais conscientes de ces dérives potentielles, les éditions Alifbata travaillent au développement de projets de coédition avec des acteurs locaux, parmi lesquels nous pourrions citer le collectif libanais Samandal comics, récompensé cette année à Angoulême et à l’Unesco.

Fatma au parapluie – Par Mahmoud Benamar et Soumeya Ouarezki – Éditions Alifbata
La mystique Lalla Houm et son effrayante demeure...
© Éditions Alifbata

Le projet de traduction de Fatma au parapluie découle donc directement de cette volonté de transmission culturelle, mais est également le résultat du hasard, celui d’une rencontre humaine forte ayant abouti à l’album que nous nous apprêtons à vous présenter.

Le couple d’auteurs algériens nous propose ainsi une plongée au cœur de la kasbah d’Alger, là où les ruelles étroites et tortueuses empêchent le soleil d’atteindre le sol, laissant seulement filtrer les regards, curieux, désintéressés, amusés ou encore accusateurs des habitants. C’est d’ailleurs là tout le propos du scénario déployé, la présentation des mécanismes sociétaux à l’œuvre dans la vieille ville de la capitale algérienne des années 1940, traitant du poids de la rumeur et du contrôle en résultant. Certaines de ces mœurs sont toujours d’actualité.

Au beau milieu de cette fresque maghrébine datant du siècle précédent, où l’on retrouve les hommes au café, les enfants jouant dans la rue, et les femmes sur les terrasses, deux drôles de dames vont venir alimenter l’imaginaire collectif : la vieille Lalla Houm et la distinguée Fatma au parapluie. La première est à la fois rapiéceuse de souliers et « sorcière » du quartier, à l’allure horrifique une fois la nuit tombée. Sa science lui permettant de prédire l’avenir ou encore de confectionner toutes sortes d’élixirs la rend indispensable aux femmes de la citadelle bien qu’elle soit crainte et l’objet de nombreux racontars.

L’élégante Fatma au parapluie et sa maison au parapluie
© Éditions Alifbata

La seconde, Fatma, est une femme chic et indépendante, pleine d’aplomb, faisant fi des contraintes sociales, et n’hésitant pas à franchir la porte du café où les travers masculinistes de l’époque sont mis en évidence. Déambulant dans ce dédale qu’elle connaît par cœur, la femme au parapluie passe ses journées à commercer toutes sortes de produits, avec un faible pour les parapluies et ombrelles. Ces derniers illustrent métaphoriquement la friable carapace que s’est constituée la jeune femme face aux quolibets et ragots circulant à son sujet, qu’elle sait malheureusement inévitables.

Ces deux femmes, tout en échappant aux normes, intriguent et effraient. Elles n’en sont toutefois pas moins essentielles au bien-être de la communauté locale, remplissant des rôles bien définis et ancrés dans le paysage social de la kasbah. Ces définitions de leurs fonctions sont accentuées par leurs caractérisations respectives que le dessinateur Mahmoud Benamar parvient à rendre très claires. Bien que son trait puisse, dans certains cas, paraitre assez brut, presque sketchy, le talent est indéniable. Les architectures élégantes, de même que l’encrage réalisé par Soumeya Ouarzeki, viennent rehausser l’aspect incisif du dessin.

© Éditions Alifbata

Ce travail, en tout point collaboratif, basé sur des anecdotes familiales, met en lumière la scène dessinée algérienne émergente et résonne comme une invitation à en découvrir plus. Les éditions Alifbata sont à remercier pour la découverte de cette pépite à l’édition remarquable, notamment de par sa couverture soignée et très réussie donnant instantanément envie au lecteur de plonger au cœur des ruelles de la capitale algérienne en compagnie de ces deux femmes pour le moins originales. Nous attendrons, bien évidemment, la suite avec impatience du fait du malicieux cliffhanger mis en scène en fin d’album…

(par Thomas FIGUERES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Fatma au parapluie - Mahmoud Benamar & Soumeya Ouarzeki - Traduit de l’arabe par : Lotfi Nia - Éditions Alifbata - Sortie : 3 mai 2019 - Prix : 18 euros.

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