Vertigo : Requiem pour le label indépendant de DC Comics

9 août 2019 4 commentaires
  • "Faire quelque chose de différent dans la bande dessinée et aider le médium à grandir", voilà l'ambition que Karen Berger, fondatrice de Vertigo, s'était fixée au début des années 1990. Près de 30 ans plus tard, force est de constater que ce rêve est devenu réalité, où du moins l'a été, car après le départ de Berger en 2012, le label a connu quelques années difficiles, qui ont amené DC, en pleine restructuration éditoriale, à annoncer la fermeture de l'imprint en juin dernier.

Créé à l’origine pour garantir une plus grande liberté aux auteurs et offrir des contenus plus adultes au lectorat, le label Vertigo a publié certaines œuvres majeures du monde des comics. Mais en pleine politique de simplification éditoriale, DC Comics annonce vouloir se recentrer autour de trois labels : DC Kids (8 à 12 ans), DC (à partir de 13 ans) et DC Black Label (à partir de 17 ans).

Vertigo : Requiem pour le label indépendant de DC Comics
Le (bat)pénis de la discorde
© DC Comics

Les titres actuellement publiés sous le label Vertigo - qui ne sont pas annulés - se verront donc transférer au sein du DC Black Label, un imprint lancé en 2018 pour offrir des histoires plus matures des personnages de l’éditeur aux deux lettres. Mais le label a connu des débuts compliqués, notamment à cause de la polémique du "bat-zizi. Le premier numéro de Batman : Damned nous présentait en effet le Chevalier noir dans son plus simple appareil, ce qui n’a pas manqué de faire réagir certains appelant à l’interdiction et d’autres dénonçant cette censure. Malheureusement, c’est l’intolérance qui triompha. Des personnes de toute évidence très intéressées par la liberté artistique et concernées par ce label.

Autant dire que pour un imprint "pour adulte" garantissant une plus grande liberté à ses auteurs, c’est un départ sous pression qui n’annonçait pas grand-chose de bon pour les futurs titres du label... Surtout que le lancement de Vertigo s’était fait lors d’une période de relative liberté de ton dans le monde des comics, et avait été un symbole d’une maturité atteinte pour la bande dessinée américaine.

Durant les années 1970, et ce que l’on appelle l’Âge de Bronze, les comics avaient commencé à grandir : Gwen Stacy, la petite amie de Spider-Man décédait, Iron Man sombrait dans l’alcoolisme, Batman redevenait un héros ténébreux tandis que Green Lantern et Green Arrow sillonnaient les États-Unis pour affronter de nouveaux types de menaces : le racisme, la drogue...

Deuil, alcoolisme, drogue... dans les années 1970, la thématique des comics commence à gagner en maturité.
© Marvel / DC Comics

Cette mutation de la bande dessinée américaine accélèra dans les années 1980, en particulier au moment de ce que les commentateurs appellaient la « British Invasion » : une arrivée massive d’artistes britanniques dans le monde des comics américains. Alan Moore, Grant Morrison, Neil Gaiman, Brian Bolland ou encore Dave Gibbons en sont quelques-uns des représentants les plus célèbres. À la fin des années 1980, ils réalisent certaines des œuvres qui changeront à jamais la face des comics : The Killing Joke, Sandman, Arkham Asylum, Hellblazer, The Saga of the Swamp Thing et bien évidemment Watchmen.

Le Green Arrow de Mike Grell.
© DC Comics

Même si les artistes américains participent aussi à cet effort de rénovation on pourrait citer Mike Grell et son Green Arrow : The Longbow Hunters et bien sûr l’inévitable Frank Miller avec Batman : Year One et The Dark Knight Returns. Les comics semblaient arriver à maturité et commençaient enfin à être pris au sérieux, le fameux Comics Code Authority, organe d’auto-censure créé en 1954, sombra corps et biens.

En réponse à ce phénomène, DC Comics lanca en 1993, l’imprint Vertigo sous la direction de Karen Berger, qui avait rejoint la maison d’édition en 1979. Grande amatrice de cette British Invasion, l’éditrice trouvait que les artistes britanniques apportaient "une sensibilité et un point de vue rafraichissants, différents et plus intelligents que ceux de la plupart des scénaristes américains". Logiquement, la plupart des séries écrites par ces « envahisseurs britanniques » seront transférées au sein du label Vertigo : Animal Man, Sandman, Swamp Thing, Hellblazer, Doom Patrol, V for Vendetta et Shade the Changing Man. Viendront ensuite les premières séries créées entièrement sous le label, comme Enigma, Black Orchid ou encore Kid Eternity. Vertigo était né et le monde des comics ne serait plus jamais le même.

Le Swamp Thing d’Alan Moore.
© DC Comics

La deuxième moitié des années 1990 vit arriver une nouvelle vague d’auteurs britanniques tels Warren Ellis, Garth Ennis et Mike Carey ainsi que des œuvres cultes comme Preacher, The Invisibles ou Transmetropolitan.

Preacher, titre emblématique de Vertigo.
© Vertigo

À l’aube du XXIe siècle, une nouvelle batterie de séries incontournables vit le jour avec cette fois-ci bon nombre d’auteurs américains, voire d’autres horizons. DMZ de Brian Wood et Riccardo Burchielli, Fables de Bill Willingham et Mark Buckingham, Y the Last Man de Brian K. Vaughan et Pia Guerra, 100 Bullets de Brian Azzarello et Eduardo Risso ainsi que Scalped de Jason Aaron et R.M. Guéra. La dernière grande vague de titres Vertigo arrive au début des années 2010 avec les excellentes séries American Vampire de Scott Snyder et Sweet Tooth de Jeff Lemire. Mais coup de tonnerre, Karen Berger annonce quitter son poste en 2012, ce qui marque le début de la fin pour le label.

Vertigo ne se sera jamais remis du départ de Berger, surtout que toutes ses séries principales étaient arrivées à leur terme. On retient d’ailleurs peu de titres des dernières années du label, à l’exception de Sandman : The Overture prequel de la série culte de Neil Gaiman et le brillant Sheriff of Babylon de Tom King et Mitch Gerads. Cependant, c’est du côté du petit écran que Vertigo connait le succès avec des adaptations de Lucifer, Preacher, Constantine et iZombie, bien qu’assez éloignées du matériel original.

"Sheriff of Babylon", dernier chef-d’oeuvre de Vertigo
© Vertigo

Un relaunch de l’imprint aura bien été tenté en 2018, misant sur des licences phares de Vertigo comme Lucifer, Sandman et Books of Magic, mais cela ne prit pas. À cela se rajoutait le cas de Second Coming, série qui devait raconter la collaboration entre Jésus et un super-héros sous la plume du talentueux Mark Russel. Problème : une meute de conservateurs soutenue par des médias qui le l’étaient tout autant, réussirent à obtenir de DC l’annulation de la série. Coup dur pour Vertigo, désormais symbole dépassé de maturité et de liberté pour les auteurs, qui sont aujourd’hui de plus en plus séduits par l’éditeur indépendant Image Comics, nouvel Eldorado des artistes US, où l’on retrouve aujourd’hui un certain nombre d’auteurs venus de chez Vertigo.

Le relaunch de Lucifer en 2018.
© Vertigo

Quelques mois plus tard, DC Comics annonça la fin de Vertigo, et fit migrer ses publications sous le DC Black Label. La déliquescence de Vertigo ces dernières années rendait certes cette annonce moins douloureuse, mais cela n’en reste pas moins une grande perte pour les fans de bande dessinée.

L’imprint laisse cependant un héritage incroyable, dont on entendra encore parler longtemps, d’autant que certains titres Vertigo sont en projets d’adaptation côté séries TV. En attendant, vous pouvez vous replonger dans les grands classiques Vertigo, qui ont pratiquement tous été réédités par Urban Comics, qui a fait un remarquable travail sur ce label.

Il faut désormais espérer que ces changements éditoriaux réussissent et que la fusion entre Vertigo et le DC Black Label apporte une plus grande liberté. Mais il faudrait surtout que DC Comics assume ses choix éditoriaux et accepte de dire non à une frange intolérante et conservatrice de la population aux opinions parfois obscurantistes. Si l’on commence à leur céder une fois, jusqu’où cédera-t-on ?

Le relaunch de 2018 avait déjà été l’occasion de "DC-iser" le nom du label avec un nouveau logo.
© Vertigo

(par Vincent SAVI)

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4 Messages :
  • Je ne crains le pire pour DCComics tout court, l’article de FORBES n’est pas réjouissant pour la firme ...AT&T pourrait déclarer le pire ! La fin de Vertigo et MAD ne sont que le début d’une terrible annonce si ça se confirme plus d’ici là ... ?! https://www.forbes.com/sites/robsalkowitz/2019/07/31/where-does-dc-fit-in-atts-vision-for-warnermedia/#768c110c79b7

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    • Répondu par Vincent SAVI le 9 août à  14:41 :

      Je ne pense pas qu’ils touchent à DC, du moins qu’ils l’arrêtent. Trop d’argent est en jeu et la marque DC Comics rapporte énormément. Batman, Wonder Woman, Harley Quinn... tous ces personnages sont très vendeurs.

      Je pense par contre que l’on va perdre en création artistique pour plonger directement dans du contenu publicitaire destiné à la vente.

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      • Répondu par Julien le 9 août à  18:18 :

        Pas sur, vu que DCComics a eu un petit espace ridicule, comparé à MARVEL (le stand géant, pour les signatures, pour les jeux, la vente des comics, et l’émission en direct streaming sur Youtube ) ... Est ce que c’est normal de voir ça à San Diego pour le gros évènement américaino-mondial ?
        Les films rapportent plus que les comics ... ! à la limite ; ça servira à produire des comics issus des films, mais fini les histoires originales, BENDIS va retourner chez MARVEL...ou un autre éditeur comme BOOM !studio pourquoi pas ... ! Tristesse. Comme si Média Participation se séparait du Lombard, ou Dargaud... !

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        • Répondu par Vincent SAVI le 9 août à  19:10 :

          La San Diego Comic-Con n’est plus vraiment le lieu idéal pour la bande dessinée, mais plus pour ce qu’il y autour (films/séries).

          La New York Comic-Con, par contre, est vraiment le salon pour les comics, il faudra donc voir attendre novembre pour statuer sur l’avenir de DC Comics. On a quand même eu l’annonce du Adam Strange de Tom King, un beau projet !

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