Fin de "Loba Loca", le spin-off survolté de "Mutafukaz" par Run et Singelin

17 juillet 2020 0 commentaire
  • Après le succès tant critique que commercial qu'a été la série "Mutafukaz" (Ankama / Label 619), son génial auteur et créateur Run n'a eu de cesse de développer son univers, avec le soutien du Label 619, à la base une entité éditoriale d'Ankama qui a pris son indépendance en 2019. Après un film et un premier spin-off consacré au catcheur El Diablo "Puta Madre", Run est de retour aux côtés du dessinateur Singelin ("The Grocery", Ankama / Label 619) pour nous offrir "Loba Loca", une série en six courts volumes centrée sur la fille d'El Diablo. Une vraie réussite.

Fin de "Loba Loca", le spin-off survolté de "Mutafukaz" par Run et SingelinGuada est une ado comme tant d’autres : 17 ans, un peu paumée, elle traverse avec difficulté les aléas de la vie d’une lycéenne, entre première expériences amoureuses, relations houleuses avec ses camarades et conflits familiaux. Et lorsqu’à une soirée, elle couche pour sa première fois avec le beau gosse du bahut, c’est la goutte qui fait déborder le vase.

Jalousée par toutes les filles populaires, sa vie tourne au cauchemar sur fond de harcèlement et de racisme (la demoiselle est hispanique). Elle trouve alors refuge dans le passé mystérieux d’un père qu’elle n’a jamais connu, et qui n’est autre qu’El Diablo, le membre le plus illustre de la Lucha Ultima [1].

En quête de réponses sur son passé pour éclairer son futur, Guada va à la rencontre d’El Tigre, ancien ami et collègue luchadore de son père, qui la prend sous son aile pour faire d’elle la digne héritière du plus grand des rudos. De voyages en combats, entre showbizz, conflits familiaux et désir de justice, on suit le parcours initiatique d’une ado qui devient adulte et guerrière, et qui apprend à la dure à se connaître dans l’environnement hostile qu’est Dark Meat City.

La modernité de Loba Loca est sans aucun doute sa plus grande force. Il est impossible de ne pas noter que Guada est la première héroïne de l’univers de Mutafukaz, et il est plus que rafraichissant de suivre des aventures de baston, de gang et de catch à travers un prisme un peu moins phallo-centré. La question du rapport de Guada à sa propre féminité est d’ailleurs un enjeu majeur du récit, abordé sans fard et avec justesse dès ses premières pages.

En outre, on retrouve dans la série un discours sous-jacent sur le racisme et les stéréotypes, et les impasses auxquelles conduisent les préjugés, peu importe envers quelle communauté ils sont dirigés. Mais attention ! Loba Loca n’est pas qu’une histoire politique, c’est aussi, et avant tout, une aventure.

La violence graphique et verbale du récit le classe indéniablement dans la catégorie "adulte" de nos bibliothèques, aux côtés des précédentes œuvres des auteurs. D’ailleurs, si elle s’inscrit dans le même univers que Mutafukaz, en dehors de quelques clins d’oeil l’histoire se veut vraiment indépendante. Évidemment, on en comprend bien mieux les enjeux quand on connaît l’histoire de Lino et Vinz, mais on peut tout à fait découvrir l’univers de Run par cette porte d’entrée.

Les auteurs n’ont pas cédé à la facilité d’accumuler simplement les références à la série-mère pour faire du fan-service, et ils parviennent à construire un vrai récit riche de personnages neufs et forts. La majeure partie du récit tourne d’ailleurs autour de cette question d’héritage : les protagonistes cherchent à réunir une équipe aujourd’hui dissoute, réminiscence d’une gloire d’antan, avant de comprendre que la seule manière de créer un monde plus radieux est de se tourner vers l’avenir plutôt que de rester bloqué sur le passé.

Pour parachever ce principe, on retrouve le personnage d’El Tigre, ici mentor de Guada qui fait le pont entre les deux générations de justiciers. Tourmenté autant psychologiquement que physiquement par son passé, il tourne la page en décidant d’apporter sa sagesse d’ancien à la nouvelle garde, assumant ainsi sa dernière mission : celle de guider les jeunes vers leurs propres exploits.

Comme d’habitude avec Run, on est face à une série qui nous propose d’innombrables niveaux de lecture, du simple divertissement bourrin au discours politique voire moral, le tout baignant dans un humour un peu trash dans la même veine que celui de Mutafukaz, toujours aussi efficace. En outre, le dessin de Singelin porte à merveille le récit, dans un style un peu moins tranchant que celui de Run, mais qui laisse éclater toute sa puissance dans les scènes de baston.

Enfin, l’une des caractéristiques les plus emblématiques du travail d’auteur comme d’éditeur de Run, c’est le soin tout particulier qu’il a toujours apporté à la forme de ses ouvrages. Loba Loca ne déroge pas à la règle : dès le premier tome, on découvre une sorte de comic-book "à l’ancienne", titre accrocheur, couverture flashy, sur laquelle le fameux sigle signature du label 619 est estampillé : "disapproved by the comic code authority".

Une édition limitée du premier tome s’accompagnait d’ailleurs d’un coffret où ranger les suivants : on retrouve là encore la passion de Run pour le prestigieux et le collector. Les heureux propriétaires de l’objet peuvent d’ailleurs se réjouir : la cote du coffret accompagné de l’intégrale des volumes crève le plafond sur les sites de vente en ligne depuis la sortie du sixième tome. Le tome un est d’ailleurs en rupture du stock sur le site-même de l’éditeur, et aucune réimpression des volumes souples n’est prévue pour l’instant.

Comme on pouvait s’y attendre, une intégrale reprenant les six chapitres en un seul volume est prévue pour novembre 2020.


(par Jaime Bonkowski de Passos)

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Crédit illustrations : Mutafukaz Spin Off Loba Loca © Run / Singelin - Ankama / LAbel 619.

[1Dans Mutafukaz, la Lucha Ultima était une équipe de catcheurs mexicains, ou luchadores, qui, en plus d’assurer des shows télévisés, étaient dévoués à la lutte contre les forces du mal.

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