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Frank Dumouilla - "Le 36ème Juste T.1 : Les Jumeaux" (Editions Paquet)

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 2 juillet 2003                      Lien  
Malraux laissait entendre, dans une de ses réflexions un peu fumistes, que « le 21ème Siècle serait un siècle de spiritualité, ou ne le serait pas ». La BD s'encanaille pas mal dans la spiritualité depuis près d'une décennie : du « Chat du Rabbin » au « Troisième Testament », de « Spawn » en général des enfers jusqu'au « Décalogue », il n'est pas un courant de la BD contemporaine qui ne puise aux sources du mysticisme. On ne voir pas pourquoi un jeune auteur comme Frank Dumouilla y échapperait.

Son album fait appel à un classique de la mystique juive : Le Sefer-Ha Zohar ou plus simplement « Le Zohar ». Appelé aussi, dans sa traduction française, le « Livre de la splendeur », il est paru en Castille en Espagne vers 1275. Il est, nous dit Marc-Alain Ouaknin, « le seul ouvrage, dans toute la littérature rabbinique post-talmudique, à être considéré comme un texte canonique ; pendant plusieurs siècles, il eut le même rang que la Bible ou le Talmud ». C’est un roman mystique mis en forme par un kabbaliste espagnol du XIIIème siècle, Moïse de Léon. Il rapporte l’enseignement d’un « maître de la Michna » du IIème siècle : Rabbi Chimone Bar Yohaï. C’est dans ce livre que le père de Rivca, héroïne de l’album, rabbin de son état, trouve la « prophétie » des 36 justes, ces individus qui sont les piliers de l’humanité. S’il en manque un, l’équilibre du monde s’en trouve menacé. L’histoire raconte comment Omraam, qui a perdu son frère jumeau, réalise qu’il est le 36ème juste de la prophétie.

Si l’album est plaisant à lire et constitue le premier tome d’une saga très prometteuse, il pêche cependant par sa naïveté, et pas seulement graphique. Même si l’auteur paraît bien renseigné sur la mystique juive (on voit çà et là des reproductions d’arbres séphirotiques et les graphies hébraïques ont l’air correctes), on sent bien que ces éléments ne sont pas utilisés en pleine compréhension de leur portée symbolique. Pour un Juif, voir un élu enterrer son frère agenouillé sur la terre face à une tombe ornée d’une croix, ou encore recevoir comme acquis une prophétie et porter une amulette miraculeuse comme une vulgaire idole, apparaissent comme des naïvetés évidentes qui ne crédibilisent pas un récit qui aurait gagné à soigner ce genre de détail. L’accumulation de clichés, certes bien intentionnés (les héros, pourvus d’un affreux bec, sont poursuivis par des espèces de brutes habillées comme des nazis, élu messianique, etc), a au moins cet avantage : en quelques pages, la situation et les personnages sont posés. Mais, par voie de conséquence, cette première histoire reste sans surprise. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : la suite sera peut-être plus subtile que ces prémisses.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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3 Messages :
  • Je voudrais apporter quelques "réponses" aux critiques faites par Didier Pasamonik à l’album "le 36eme Juste". Vous me dites que je ne maitrise pas la pleine portée symbolique des éléments de la mystique juive, mais je ne les utilise pas dans l’album, je les dessine uniquement pour le décor du lieu de prière et d études du rabbin.Donc comment pouvez vous dire si je les connais ou pas ? De toute façon qui peut prétendre les connaitre complètement (même M.A Ouaknin, n’a pas cette prétention). Et la vraie connaissance est, me semble-t-il, ce que nous explique Abraham lorssqu’il "connu" Sarah, le reste n’est que théorie ( n’avons nous pas trop de théoriciens qui savent tout sur tout, et pas assez de "pratiquants"). A moins que vous soyez au niveau de Kéther, et que vous ayez une vision que les autres non pas.
    Ensuite si vous avez bien lu mon album, il n’est écrit nulle part que les jumeaux sont juifs, tout simplement parce qu’ils ne le sont pas. Donc rien d’étonnant à voir une croix sur la tombe de Petros. Car je rappelle que les 36 juste ne sont pas tous forcément juifs (c’est le cas dans cette histoire).
    Ensuite l’allumette, n’est là que pour guider Omraam, ne l’influence pas dans ces choix (il a son libre arbitre) mais lui indique si oui ou non il a pris le bon chemin (c’est un parti pris scénaristique).
    Quand aux becs des deux personages, il n’est pas en rapport avec les nez caricaturaux juifs, mais ça je l’expliquerai dans le deuxième tome (soyez patient).
    Pour conclure, je dirais que ce n’est pas une histoire sur le monde juif et sa mystique, mais l’histoire d’un personnage qui rencontre un rabbin kabbaliste.
    De grace, n’ais-je pas le droit en tant que créateur d’histoire de prendre des chemins de traverses qui ne plaisent pas aux puristes ?
    Voila, j’espère que vous relirez mon album avec une nouvelle lecture.
    Franck Dumouilla

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    • Répondu le 10 juillet 2003 à  17:41 :

      En tant que créateur, vous avez tous les droits (sauf les limites imposées par la loi, je suppose). En tant que journaliste, il me revient de faire partager à mes lecteurs mon opinion sur votre ouvrage. Comme vous exprimez votre opinion sur mon article dans ce forum. Vous utilisez la mystique juive dans votre scénario puisque c’est le Zohar qui fonde la prophétie. Cette approche me semble naive et réductrice par rapport à la richesse symbolique de vos sources. Comme votre récit est fortement métaphorique (allusions aux nazis, récit messianique, etc), on est donc en droit de faire une interpétation. Vous détaillez ici des éléments qui n’apparaissent pas dans l’album. Très bien. Cela ne me retire pas le malaise que je ressens devant ce remixage symbolique. D’autres que vous le font à l’envi. Personnellement, je trouve cela dommage. Mais je ne vous impose rien : j’exprime mon opinion. Je ne voulais pas vous blesser, tout cela (relisez-moi à votre tour) n’était pas bien méchant d’ailleurs. "sans la liberté de blâmer il n’est point d’éloge flatteur" : Ce n’est pas là votre opinion aussi ?

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      • Répondu par Franck Dumouilla le 11 juillet 2003 à  16:19 :

        Bien sur que je respecte votre travail de journaliste, mais pour une fois (et je remercie sincèrement actuabd) qu’un auteur peut répondre à un journaliste pour que les lecteurs puissent ne pas avoir qu’un seul son de voix me parait bénéfique pour tout le monde Quand à la discussion sur le Zohar, peut-être, si vous venez sur certains festivals, pourront nous nous rencontrer et discuter sur ce sujet.
        Amicalement...

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