Gentlemind T. 1 - Par Antonio Lapone, Teresa Valero & Juan Díaz Canalès - Dargaud

14 octobre 2020 0 commentaire
  • Annoncé il y a deux ans au FIBD d'Angoulême, "Gentlemind" présente un casting de choix pour nous séduire : un scénario signé Juan Díaz Canalès ("Blacksad") et Teresa Valero ("Curiosity Shop"), Antonio Lapone et sa patte graphique si attrayante ("La Fleur dans l'atelier de Mondrian"), ainsi qu'un univers passionnant mais peu abordé dans la bande-dessinée européenne: le New York des années 1940 … Alors, l’œuvre finale est-elle à la hauteur de nos attentes ?

En mettant en avant une self-made woman, Gentlemind dépoussière le rêve américain. L’histoire dépeinte ici est celle de Navit, magnifique jeune femme vivant dans les quartiers pauvres de Brooklyn à l’aube des années 1940. Son compagnon, Arch, est un dessinateur de presse très doué, ce qui ne l’empêche pas d’éprouver les plus grandes difficultés à trouver un emploi.

La situation change soudainement lorsque Arch, présentant ses dessins à la revue pour hommes Gentlemind, laisse échapper un croquis de Navit. Horace Powell, patron du magazine et vieillard lubrique, est immédiatement conquis par la beauté de la jeune femme. Par la suite, les choses s’accélèrent pour notre héroïne, et après quelques péripéties, elle se retrouve à la tête d’un bel héritage, et décide alors de reprendre la direction de Gentlemind, tombé en décrépitude. L’enjeu est de taille pour notre héroïne : comment réussir à redresser les ventes d’une revue de charme complètement surannée ; et surtout comment s’imposer en tant que femme dans ce milieu profondément patriarcal de la presse ? Le scénario est rythmé par ces interrogations et captive ainsi le lectorat.

Gentlemind T. 1 - Par Antonio Lapone, Teresa Valero & Juan Díaz Canalès - Dargaud
©Dargaud

L’ambiance d’époque, celle du New York des années 1940, est ce qui frappe de prime abord avec ce premier tome de Gentlemind. Le travail d’illustration d’Antonio Lapone contribue parfaitement à la mise en place de cette atmosphère séduisant le lecteur. Son trait évoque à la fois le dessin de mode par son élégance, mais rappelle également le style graphique des illustrateurs du magazine The New Yorker. Plus généralement, ses visuels nous renvoient à l’Art de cette première moitié du XXe siècle. Nous ne pouvons nous empêcher, par exemple, de penser aux compositions abstraites de Mondrian guidant les choix graphiques d’Antonio Lapone.

Sur le plan du scénario, plusieurs références viennent aussi donner plus de corps à cette atmosphère new-yorkaise des années 1940. Le cadre historique y est dépeint finement. La Seconde Guerre mondiale, bien que non-montrée, n’y est pas moins présente en toile de fond ; durant une représentation sur scène, Navit se retrouve à participer à l’effort de guerre, en incitant le public à acheter des obligations pour financer l’armée.

Les références des auteurs aux années 1940 ne s’arrêtent pas là. L’écriture des personnages s’inscrit dans la tradition du roman noir, genre littéraire popularisé à cette époque. Navit relève de l’archétype de la veuve solitaire, riche héritière qui doit renoncer à son amour de jeunesse, et l’avocat Trigo rappelle la figure de l’homme tentant d’échapper à sa destinée.

Pour parfaire l’ambiance new-yorkaise du milieu du siècle dernier, Juan Díaz Canalès et Teresa Valero n’hésitent pas à aller s’inspirer d’autres médias. Un parallèle peut être en effet dressé entre Gentlemind et la série télévisée MadMen : des bureaux peuplés uniquement d’hommes, jetant au départ un regard assez condescendant sur l’apport d’idées novatrices féminines.

©Dargaud

Mais au-delà d’un simple récit d’époque, Gentlemind offre l’occasion pour Díaz Canalès, Valero et Lapone de déclarer leur amour pour l’art populaire. Ainsi, en début d’album, une dédicace est adressée : « Aux femmes et aux hommes créateurs de fiction ». L’hymne à l’art accessible pour tous est bel et bien omniprésent dans cet ouvrage, tel un fil rouge. Lapone s’éloigne de la Ligne claire et opte pour une composition graphique et une mise en page en référence aux codes visuels de la presse illustrée de cette époque. Les clins d’œil à la revue pour hommes Esquire, la représentation de la radio, les récits de fiction publiés dans la presse … toutes ces évocations par les auteurs complètent l’hommage rendu à la vitalité de la culture populaire.

Ce premier tome Gentlemind réussit donc à transporter son lecteur dans un cadre flamboyant. La mise en place de cette atmosphère si saisissante a bien une contrepartie : le récit ne s’emballe réellement qu’à partir de la seconde partie de l’album. L’histoire nous tient alors en haleine jusqu’à la dernière page. Il faudra néanmoins attendre pour la conclusion de ce diptyque : la suite et fin de Gentlemind paraitra en 2021.

(par Adrien Bourrée)

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