"Gentlemind" et Antonio Lapone se dévoilent chez Champaka

14 octobre 2020 0 commentaire
  • Étonnant et passionnant récit que propose Dargaud pour cette rentrée : une incursion dans le New-York des années 1940, portée entre autres par le dessin de Lapone qui s'est littéralement surpassé. La galerie bruxelloise "Champaka" propose d'ailleurs d'en découvrir les planches et quelques inédits jusqu'au 24 octobre.

Avec les mesures qui s’intensifient, des moments d’évasion dans des espaces peu bondés deviennent salutaires pour garder le moral. Pourquoi alors ne pas profiter de l’exposition qui se déroule jusqu’au 24 octobre au sein de la galerie bruxelloise Champaka ? La grande série de planches et de dessins d’Antonio Lapone pour Gentlemind s’avère un dépaysement garanti pour s’envoler vers le New-York des années 1940, ses affiches multicolores, et ses magazines populaires.

Si vous n’avez pas encore découvert la première partie de ce diptyque intitulée donc Gentlemind paru fin août chez Dargaud et scénarisé par Juan Díaz Canalès (Blacksad, Corto Maltese) et Teresa Valero (Curiosity Shop), Antonio Lapone nous a expliqué comment cette aventure avait débuté : « Je suis très connu des adeptes de la Ligne claire, qui portent la parole du grand Chaland, de Serge Clerc et des autres. À cela, mon éditeur François Le Bescond avait le souhait de toucher également un public plus large. Il a donc montré mon travail à Juan et Teresa, ils ont cogité et en réunissant nos différents centres d’intérêt, ils ont écrit "Gentlemind". »

"Gentlemind" et Antonio Lapone se dévoilent chez Champaka

Antonio Lapone
Photo : CL Detournay.

Et de continuer : « On y retrouve une inspiration issue de la série "Mad Men" que l’on a beaucoup apprécié tous les quatre, mais si l’on était aussi tous d’accord pour avouer que son intrigue était parfois tirée en longueur. Nous voulions donc plus de suspense, et Teresa a rajouté ce personnage féminin fort (Navit) qui entraîne tout le récit à sa suite. Au sein de Gentlemind, on retrouve finalement plusieurs grands piliers : cette héroïne au tempérament affirmé (même si c’était assez inusuel pour l’époque), la ville de New York, et ce dessinateur d’affiche dénommé Arch, mais aussi d’autres surprises. L’histoire ne joue pas la carte de la facilité, en s’ouvrant à des degrés divers comme une série télé actuelle. Et nous avons aussi choisi un ton doté de plusieurs niveaux de lecture. »

La variété des styles graphiques

Le récit écrit à quatre mains par Juan Díaz Canalès et Teresa Valero s’est révélé un pernicieux défi pour Antonio Lapono, car il est très riche et très dense. Par exemple, une planche de onze cases présente un personnage charnière, avant qu’on ne le mette de côté pendant plusieurs séquences. Pour le dessinateur plus habitué aux grandes illustrations, il a fallu modifier sa façon de travailler et soigner particulièrement le storyboard. Au point d’apporter alors une grande variété de mise en page, jusqu’à donner le sentiment qu’il n y a pas deux pages construites de la même façon. Cette clé pour casser toute lassitude du lecteur permet d’entrer dans l’histoire, avant d’en profiter pleinement dès la seconde partie. Lapone a également la volonté de cadrer sur les personnages dans les moments importants, ce qui permet de générer une plus grande profondeur de ceux-ci, en dépassant le cliché du récit d’époque.

« Le scénario de Juan et Teresa est parfois très dense, nous confirme Lapone. On retrouve souvent plus de dix cases par page, et encore, nous avons coupé car le découpage initial allait beaucoup plus loin. Comme cette densité aurait pu paraître parfois lourde avec mon style de dessin, j’ai trouvé l’astuce de changer de couleur en fonction des mises en scène pour apporter plus de fluidité au récit. »

« Pour plus de lisibilité, je joue sur les bleus, les jaunes, les marrons, etc. Les roses correspondent par exemple au club », explique le dessinateur.

La question de la méthode graphique fut également évoquée, car les auteurs désiraient différencier le récit en lui-même des véritables couvertures de magazine présentées dans le récit. Comme continue à nous l’expliquer Antonio Lapone : « Avec François, nous nous sommes dit que la Ligne Claire était bien entendu formidable, mais que pour dessiner cette histoire, il fallait quelque chose de différent : un style un peu plus frais, à savoir à l’aquarelle. Ce qui permet de distinguer les éléments du récit : le déroulé de l’histoire est à l’aquarelle, tandis que lorsqu’Arch, le dessinateur d’affiche de l’histoire va dessiner, il le fera avec mon style. Je me suis dit que je pouvais parvenir à mêler les deux car j’avais déjà travaillé l’album "La Fleur dans l’atelier de Mondrian" à l’aquarelle. »

L’un des rôles principaux est aussi tenu par la ville de New-York, dont le lecteur appréciera les différentes restitutions, car comme les autres personnages de la série, celle-ci se modifie avec le temps, changeant tour à tour de visage et d’atmosphère, pour mieux s’imposer.

« Au travers des deux livres, nous allons passer des années 1930 à 1970, nous dévoile le dessinateur. Les détails de chaque case ont leur importance pour cadrer avec l’époque où se déroule la séquence. Le physique des personnages et leurs habits se modifient également au cours du temps. Même des seconds rôles rapidement dessinés vont prendre une importance plus grande dans le tome deux. Je ne peux donc rien laisser au hasard. Je me suis d’ailleurs beaucoup investi dans le travail du story-board pour transformer le texte de mes deux scénaristes en images pour la planche. Heureusement, Juan et Teresa m’ont apporté beaucoup de photos, de documentation, et même des vidéos traitant par exemple de la vente des bons de guerre, comme on le présente dans l’album. »

« J’ai aussi rassemblé beaucoup de documentation par moi-même, rajoute Lapone, Puis je m’en suis détaché quelque peu, car je me suis rendu compte que je ne réalisais pas non plus une fresque historique, et que le plus important résidait dans les personnages et l’atmosphère au sein de laquelle ils évoluaient. »

Un hommage aux magazines de l’époque et à la création

Certaines pleines-pages réalisent de salutaires temps d’arrêts dans ce récit assez dense. Tout en permettant de profiter du talent d’affichiste de Lapone !

Si plusieurs personnages bénéficient d’une belle profondeur, de quoi les rendre savoureux, ce premier tome est tiré par l’humaine et passionnante Navit, qui monopolise l’attention de sa superbe. Même si cela ne s’arrête pas là, comme nous le détaille Lapone : « De manière générale, "Gentlemind" raconte l’histoire d’une femme, mais aussi le récit de toute une rédaction. Tout ce qui tournait autour du magazine devait donc être mis en valeur, à commencer par les couvertures, emblématiques de l’époque, et qui permettent d’avoir parfois une mise en page plus aérée. »

En effet, les auteurs placent habilement certaines ellipses dans leur récit, soit pour avancer dans le temps, ou pour rendre compte de l’impact d’une affiche sur les New-yorkais et leur état d’esprit. Autre astuce, une double-page composée uniquement de couvertures, ce qui permet à la fois de profiter du talent de Lapone, mais aussi de raconter les différentes étapes de la vie d’un couple en fonction des reportages réalisés par les tabloïds.

« Au travers les couvertures, nous avons également souhaité raconter une histoire : la lune de miel de Gina et Monsieur Powell », explique Antonio Lapone.

Et de poursuivre : « L’histoire de cette femme qui s’émancipe se rapproche d’une part de nos vies plus actuelles, sans doute également par ses histoires d’amour pas vraiment interrompues. On dépasse d’ailleurs le cadre du récit romantique pour parfois aller jusqu’au drame, comme on pourra le voir dans le tome deux. Nous avons donc souhaité trouver le graphisme qui conviendrait au mieux à ce récit riche et fort d’émotions très différentes. En discussion continue avec Juan et Teresa, j’ai dessiné des situations complètement nouvelles pour moi, même si j’ai par moi-même opté pour des cadrages américains, car le Comics reste une part de mon influence naturelle. »

Antonio Lapone visait juste avec les différents degrés de lecture de Gentlemind : si l’on peut déjà se satisfaire de certaines prouesses graphiques réalisées par le dessinateur, après un tiers du livre, on se passionne pour le destin de cette femme, décidée à se battre contre des kyrielles d’avocats et autant d’idées reçues, pour créer le magazine qui incarnera l’air du temps. Par ce biais, un nouveau niveau de lecture se dévoile, celui qui rend hommage à tous les auteurs, par la mise en avant du dessinateur Arch, de l’écrivain mystère John Doe mais également de la réalisation du magazine en lui-même.

« Un hommage à tous ceux qui ont créé des récits qui nous ont accompagné et nous ont permis de nous évader, précise Lapone, Ce qui est très actuel, car avec le confinement, nous avons tous retrouvé des livres oubliés chez nous. Et il y a plein d’écrivains magnifiques qui ont écrit des histoires pour les journaux, mais qui sont souvent restés dans l’ombre. Prenons l’exemple d’ "Esquire" qui comprenait chaque mois près de vingt récits, ce qui représentait le feuilleton télé pour nous, avec une équivalence à l’époque avec les grandes planches complètes de bande dessinée qui paraissaient dans les quotidiens du dimanche. »

Un pari osé, mais réussi

Moins manichéens que les récits de l’époque, Gentlemind dresse le tableau de personnages plus profonds et ambigus, en évolution permanente et pour lesquels les traits d’Antonio Lapone s’accordent avec talent. Le dessinateur se met réellement au service de l’histoire, sans tenter d’éblouir le lecteur par son graphisme, mais en parvenant dès lors à nettement dépasser ce qu’il avait réalisé précédemment.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Antonio Lapone entre une planche et l’une des illustrations réalisées spécialement pour Champaka, et qui viendront s’ajouter à une version spéciale du récit qui sera publiée en 2021
Photo : Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Gentlemind T. 1 - Par Antonio Lapone, Teresa Valero & Juan Díaz Canalès - Dargaud

Lire également notre critique de ce premier tome de Gentlemind et notre preview : Juan Díaz Canales bientôt de retour en collaboration avec Antonio Lapone et Teresa Valero !

Exposition Lapone & Gentlemind à la Galerie Champaka du 1er au 24 octobre
Rue Ernest Allard, 27
1000 Bruxelles
Tel : +32 2 514 91 52
sablon@galeriechampaka.com
Mercredi à samedi : 11h00 à 18h30

À propos d’Antonio Lapone, découvrir sur ActuaBD :
- Son interview : "L’oeuvre d’Yves Chaland m’a fait prendre conscience que, moi aussi, je pouvais faire de la BD" (mars 2015)
- l’interview de Gihef (2/2) : « Antonio Lapone et moi partageons le même engouement pour les comédies américaines des années 1950-60 »
- Adam Clarks et le retour du Style Atome
- Antonio Lapone : Un Italien féru d’École belge

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