Gilles Ratier ("Jean-Michel Charlier vous raconte…") : « Mon livre se veut aussi foisonnant que la carrière de ce digne héritier des romanciers populaires du XIXe »

26 mai 2014 4 commentaires
  • Auteur d’une superbe monographie sur l’un des plus grands scénaristes de BD francophones du XXe siècle, notre confrère passe en revue une carrière qui passe de Spirou à Pilote, de la bande dessinée à la télévision. Cet ouvrage qui multiplie les entrées est aussi abordable que complet. Déjà une référence.

Cet ouvrage est la prolongation de l’exposition éponyme qui a trouvé place d’octobre à décembre 2011 à Chambéry. Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce livre par la suite ? L’engouement du public ? La demande de Philippe Charlier ?

Il se trouve que j’ai toujours été passionné par l’œuvre de Jean-Michel Charlier et, si j’ai lu très tôt des bandes dessinées (surtout humoristiques, notamment par l’intermédiaire des journaux Vaillant et Spirou), Fort Navajo, le tome 1 de Blueberry, a même été le premier album que j’ai découvert enfant : je devais avoir à peine dix ans, et j’ai été complètement sous le choc.

Gilles Ratier ("Jean-Michel Charlier vous raconte…") : « Mon livre se veut aussi foisonnant que la carrière de ce digne héritier des romanciers populaires du XIXe »

Au début des années 1980, mon ami angoumoisin François Defaye n’était pas encore directeur artistique d’un fameux festival de la bande dessinée, mais il connaissait ma passion pour ce scénariste dont j’avais, entre-temps, découvert les autres travaux (Barbe-Rouge que je considère comme l’une de ses meilleures séries avec Blueberry, Tanguy et Laverdure, La Patrouille des Castors, Marc Dacier, Jacques Le Gall, Guy Lebleu, Les Gringos ou encore Buck Danny, pour ne citer que les plus célèbres.

Contacté par le CNBDI (ancêtre de la Cité de l’image d’Angoulême), il m’embarqua alors dans la réalisation du documentaire vidéo Un Réacteur sous la plume : un portrait de Jean-Michel Charlier produit par le Centre National de la Bande dessinée et de l’Image d’Angoulême, le Centre d’Action culturel Les Plateaux d’Angoulême, le quotidien La Charente libre et les éditions Novedi, en 1987 ; une version remaniée passera même sur la chaîne de télévision La 7, en 1989.

Je vais donc conduire les interviews de ce documentaire et passer trois jours formidables en compagnie de Jean-Michel Charlier, dans son appartement de Saint-Cloud, chez Dargaud, au Bourget et dans l’atelier de montage de ses documentaires pour la télé. J’ai ensuite remis en forme cette série d’entrevues que j’avais préparées pour le n° 44 de Hop ! spécial Jean-Michel Charlier (en 1988), puis pour mon ouvrage Avant la case aux éditions PLG, en 2002 (réédition revue et complétée chez Sangam, en 2005).

Comment l’idée de réaliser l’exposition de Chambéry était-elle alors née ?

Jean-Michel nous a quittés en 1989… En 1995, François Defaye, devenu donc directeur artistique du festival d’Angoulême, m’a chargé du commissariat de l’exposition qui devait lui rendre hommage et qui reprenait le titre du documentaire vidéo : Jean-Michel Charlier, un réacteur sous la plume. C’est ainsi que j’ai participé à l’ouvrage éponyme de Guy Vidal (aux éditions Dargaud) : une biographie de l’auteur qui sert alors de catalogue à l’expo et à laquelle je fournis la bibliographie, documentation et information.

L’exposition a tourné dans quelques autres lieux, dont le salon du Bourget l’année suivante. C’est ainsi que j’ai pu entrer en contact avec la veuve de Jean-Michel et, surtout son fils, Philippe, avec lequel j’ai sympathisé. L’idée d’une biographie de son père me trottait dans la tête depuis cette époque-là, mais je ne l’avais jamais évoquée.

Après diverses expériences dans l’administration de salons et l’audiovisuel, il se trouve que François Defaye décide de devenir éditeur, créant la société Sangam ; au départ, il ne voulait pas se limiter à un seul domaine, mais comme il voulait rééditer mon livre Avant la case consacré aux scénaristes de BD, je lui ai soumis divers projets concernant le 9e art : dont une Collection Jean-Michel Charlier qui rééditerait les séries oubliées du maître — celles qui ne sont pas au catalogue des éditions Dargaud ou Dupuis, pour faire simple — et pour laquelle je rédigerais les dossiers de présentation. François connaissait bien Philippe Charlier et s’enthousiasme de ma proposition. Il contacte rapidement les ayants-droit et l’affaire est aussitôt faite : Philippe se trouvant en confiance avec François et même avec moi, car il avait apprécié mon travail dans Hop ! et sur l’expo d’Angoulême.

Avec Sangam, François développait aussi d’autres axes que l’édition, comme la communication et l’événementiel : d’où, naturellement, la réalisation d’une conséquente exposition consacrée à Jean-Michel, dont il m’a chargé des textes, du choix des documents et de la répartition chronologique, le tout sous la houlette bienveillante de Philippe Charlier…

L’expo, qui fut présentée à Chambéry, était basée sur le son (on y entendait, à chaque panneau, la voix de Charlier commentant la partie présentée de son œuvre) et eut un certain retentissement dans le milieu. Nous recevions régulièrement des félicitations pour le travail effectué. Et c’est là que François Defaye et Philippe Charlier ont eu l’idée de prolonger cette exposition par une biographie qui serait destinée à un grand public, pointue et sérieusement documentée : ils ont jugés que j’étais l’homme idéal pour sa réalisation… Il faut dire aussi qu’à côté, j’avais déjà la confiance de Philippe pour écrire les dossiers d’introduction aux intégrales La Patrouille des Castors chez Dupuis et une partie de ceux des intégrales Barbe-Rouge chez Dargaud…

Comme l’expo, vous titrez votre ouvrage « Jean-Michel Charlier vous raconte… » : une façon de laisser la « parole » à l’homme lui-même, par ses planches, ses tapuscrits et le biais de nombreux extraits d’interviews.

Comme je viens de l’expliquer, nous avions à notre disposition, de nombreuses heures d’interviews que j’avais préparées pour le documentaire vidéo Un réacteur sous la plume, et dont seulement une partie (importante, toutefois) avait été dévoilée dans le n° 44 de Hop ! spécial Jean-Michel Charlier ou dans mon ouvrage Avant la case. C’est donc l’intégralité de ces échanges qui ont été repris dans Jean-Michel Charlier vous raconte… Par ailleurs, pour l’expo, nous avions déniché, François et moi, d’autres interviews audiovisuelles peu connues : il aurait été dommage de se priver de toute cette documentation.

Et comme l’expo laissait déjà la parole en grande partie à Jean-Michel, c’est cet axe que j’ai privilégié dans l’ouvrage où j’ai inclus toutes ces discutions que j’ai complétées, quand besoin s’en faisait sentir, par quelques extraits d’autres entrevues que j’avais emmagasinées, depuis des années, au cours de mes recherches sur l’œuvre gigantesque de Jean-Michel Charlier. C’était donc bien une véritable volonté que celle de laisser la « parole » à l’homme lui-même et de montrer un maximum de documents : planches, tapuscrits et nombreux inédits ou documents peu connus.

J’imagine que les pistes devaient être nombreuses pour traiter la riche vie de Charlier. Pourquoi t’orienter vers la chronologie ? Est-ce une volonté de ne pas perdre le lecteur dans un production abondante ?

Le parcours de Charlier est comme son œuvre : foisonnant ! J’ai donc opté pour la traditionnelle chronologie, afin que le lecteur comprenne bien son cheminement : ce qui n’empêche pas les focus sur les grandes séries, comme je l’ai finalement fait… Quant aux grands chapitres qui découpent mon ouvrage, c’est ceux qui s’imposent quand on connaît la vie de ce grand scénariste. D’ailleurs, ce sont à peu près les mêmes que ceux que j’avais retenus pour le n° 44 de Hop ! et pour l’expo de Chambéry. Notons aussi que j’ai eu la chance de me faire conseiller par des spécialistes reconnus du sujet, à l’instar de Jean-Yves Brouard responsable du site jmcharlier.com.

On apprécie les parenthèses de couleur ocre que vous faites sur les séries elles-mêmes...

Là, il faut saluer le travail de l’excellent maquettiste Philippe Poirier de la maison Poaplume à Bordeaux : choisi par François Defaye, c’est déjà lui qui s’occupait de la maquette de la Collection Jean-Michel Charlier chez Sangam et qui fut le concepteur graphique de l’expo de Chambéry : c’est aussi un amateur de l’œuvre de Charlier et nous étions donc, tous, sur la même longueur d’onde. Nous avons vraiment travaillé tous les deux main dans la main, page après page, avec le souci constant d’améliorer la lisibilité de l’ouvrage.

Le fait de placer tous les albums publiés par Charlier en une année est intéressant également.

C’est aussi l’une des très bonnes idées de Philippe Poirier qui l’avait d’ailleurs déjà utilisée pour l’expo de Chambéry. Cela donne, en effet, une vision de son étonnante production, sans tomber dans un listing bibliographique que certains auraient pu juger rébarbatif et que j’avais, de toute façon, déjà réalisé de façon détaillée dans Hop !

Entre les chapitres, les séries et les publications annuelles, on peut vraiment ouvrir votre ouvrage à n’importe quelle page pour entamer sa lecture.

Absolument, on a procédé ainsi de bout en bout. C’est plutôt ce que je conseille, d’ailleurs, car j’ai vraiment essayé de raconter sa vie comme un roman – c’était facile, car sa vie est un roman ! —, en illustrant les faits biographiques par des extraits d’interviews. Mais on peut en effet se contenter de picorer et entamer la lecture à n’importe quelle page.

Comment avez-vous fait votre choix pour les originaux, les documents extraits des périodiques, les essais pour telle page ou couverture ?

Là encore, cela a été un travail de tous les jours réalisé en osmose, et avec passion, avec le maquettiste Philippe Poirier : en partant des documents que j’avais accumulés ou qui nous ont été fournis par Philippe Charlier ou par différents collectionneurs, lesquels sont tous cités dans les remerciements en dernière page. Nous avons surtout privilégié les reproductions des originaux possédés par Philippe Charlier et les documents inédits ou peu connus, toujours dans un souci de lisibilité extrême…

Lorsqu’on veut raconter toute la vie d’un homme qui a tant écrit, n’a-t-on pas une crainte de passer trop vite sur un grand nombre de sujets ?

Évidemment ! On pourrait écrire des dizaines de livres sur Charlier ! Je n’avais pas la prétention de tout dire sur lui en seulement 320 pages ! D’ailleurs, il existe des dizaines de livres sur Goscinny et des centaines sur Hergé ; or, là, curieusement, personne ne se pose la question de l’exhaustivité. Tout ce que j’espère, c’est que, justement, mon ouvrage permette un regain d’intérêt pour la vie et l’œuvre de Jean-Michel et que les ouvrages se multiplient comme des petits pains afin de compléter le mien…

In fine, quel était le sentiment que vous vouliez faire passer au lecteur de votre ouvrage ?

Je voulais faire un beau livre érudit et passionné, mais qui ne soit pas rébarbatif, aussi foisonnant que la carrière de ce digne descendant des romanciers populaires du XIXe siècle a pu être prolifique : en le truffant de dessins, de planches, de photos et de documents divers pour qu’on se rende vraiment compte de son importance dans l’histoire de notre industrie culturelle. Car Jean-Michel Charlier, c’est un peu l’histoire de la bande dessinée francophone à lui tout seul : par la profusion de ses écrits, mais aussi de ses personnages (dont la trace est toujours aussi vive aujourd’hui, puisque certains poursuivent toujours leurs aventures avec d’autres auteurs) et de ses actions : mise en place du premier syndicat des auteurs du 9e art, cocréation de Pilote, ponts jetés d’un média à l’autre (ce qui a permis, par exemple, d’ouvrir les portes de la télé à la BD)…

Impossible de parler de cet ouvrage sans revenir à votre éditeur François Defaye. J’imagine que sa disparition laisse eun vide attristant.

J’ai rencontré François Defaye en 1983 (nous avions fêté nos trente ans d’amitié lors d’un dernier dîner en commun à Angoulême), nous n’étions alors que de jeunes fanzineux, lui avec son Tremplin, moi avec mon Dommage : je me souviens encore avec nostalgie de nos rencontres chez lui, à L’Isle d’Espagnac (dans la banlieue d’Angoulême, en compagnie d’autres futurs organisateurs du salon d’Angoulême [Yves Poinot, Hervé Boune, Hube…], pour essayer de trouver des solutions à la diffusion de nos supports respectifs.

Infirmier de profession, François était aussi, éventuellement, animateur d’une émission sur la BD sur la radio locale Radio Marguerite : nous avons d’ailleurs collaboré sur plusieurs émissions et même réalisé un quotidien de cette radio pendant les quatre jours du Salon de la BD, en 1987. Quand François est devenu directeur artistique et des programmes du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême [de juillet 1991 à mai 1998], il a repris contact avec moi pour me charger de l’écriture des communiqués de presse ou autres rédactionnels du Salon, ainsi que du commissariat de nombreuses expositions, dont celle consacrée à Jean-Michel Charlier. Et quand il devint éditeur, il reprit à nouveau contact avec moi pour créer cette Collection Jean-Michel Charlier qui va bénéficier du soutien des ayants-droit de Jean-Michel et tout particulièrement de son fils Philippe : son but était de mettre à la disposition des nouvelles générations de lecteurs et des collectionneurs, les créations de cet immense scénariste de bandes dessinées qui n’avaient jamais été publiées en albums ou qui étaient épuisées depuis longtemps en librairie.

Les œuvres étaient à chaque fois accompagnées d’une introduction illustrée avec des documents rares ou inédits que je réalisais pour chaque album, ceci afin de permettre de restituer le contexte de leur réalisation, tant dans l’histoire du 9e art que de l’histoire tout court. Et on avait encore bien d’autres projets en commun…

Malheureusement, François décède le 4 mai 2013, victime d’une crise cardiaque, à l’âge de 56 ans, alors qu’il s’était associé pour la diffusion avec la maison d’édition littéraire bordelaise Le Castor astral, depuis 2012. Tout était bloqué juridiquement depuis son décès, mais en avril dernier, un liquidateur de la société Sangam a été nommé.

Voilà qui va, peut-être, faire avancer les choses et permettre à Philippe Charlier d’envisager d’autres rééditions ou projets de reprises des séries peu connues de son père : en d’autres termes, permettre de poursuivre la Collection Jean-Michel Charlier, Mais chez qui ?

Avez-vous d’autres projets en préparation ?

Oui : les éditions Dargaud préparent une nouvelle intégrale Tanguy et Laverdure. Pour en écrire les dossiers, Patrick Gaumer et moi-même avons été contactés. Malgré nos monstrueux emplois du temps à tous les deux, nous avons décidé d’unir nos forces pour pouvoir faire face aux impératifs de délais… À suivre….

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire également notre article Jean-Michel Charlier, "L’Alexandre Dumas de la BD"

 
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4 Messages :
  • Sans avoir lu ce bouquin, je suis tout à fait d’accord avec l’auteur. Ce monsieur manque cruellement au secteur. Dommage qu’il n’ait pas eu le temps de préparer un "héritier". Les repreneurs de ses séries, d’un point de vue scénario, "caricaturent" les aventures de ses personnages, tout comme pour les blake et mortimer

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    • Répondu par Christian Perrissin le 26 mai 2014 à  13:34 :

      Je partage le commentaire de cet anonyme. Je dois bien admettre que les 4 albums de Barbe Rouge que j’ai scénarisés ne sont pas à la hauteur de la série d’origine. (Je ne parle que du scénario, pas du dessin de M. Bourgne.) Je ne pense pas qu’ils soient tous mal écrits (j’assume pleinement les 2 derniers tomes) mais ils s’éloignent trop de l’esprit de J.M. Charlier. J’étais encore relativement jeune au moment d’écrire ces récits, je l’ai fait avec inconscience et sincérité, par pure passion pour cette série et l’épopée maritime en général. Cela m’a appris une chose essentielle, ne jamais reprendre la création d’un autre auteur. Il est nettement préférable, et bien plus passionnant, de chercher à créer sa propre oeuvre. Christian Perrissin

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      • Répondu le 26 mai 2014 à  14:36 :

        Le but de mon message n’était pas réducteur en terme de professionnalisme des repreneurs des séries de charlier. Néanmoins, il y a des codes à respecter comme pour les blake et mortimer .A titre d’exemple, dans l’oeuvre de Jacobs, la science et la science fiction tiennent une part importante. Il n’y a pas de redites chez Jacobs. Il parle de sur-être (Marque jaune), de voyage dans le temps, du contrôle de la météo, de l’émergence de la robotique (sato) ; il parle de grande guerre ou encore de l’égyptologie. tous les grands thèmes sont abordés. Tout cet aspect science est occulté dans les derniers albums de B&M. Même si j’apprécie ces derniers albums, l’oeuvre de Jacobs est dénaturée. Cela ne veut pas dire les nouveaux auteurs sont nuls. loin de là.

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      • Répondu par PALARD Michaël le 21 juillet 2015 à  16:05 :

        Personnellement j’ai beaucoup aimé ces albums, mon unique reproche est que la fin ne soit jamais parue...
        Sinon ça modernisait la série tout en restant fidèle à l’esprit, ce qui je pense est la meilleure option pour une reprise.

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