Hermann et Pedrosa : Deux superbes expositions au Sablon de Bruxelles

  • Alors que l'exposition-vente de [Schuiten & Obolensky continent de cheminer jusqu'au 18 octobre suite à l'ouverture du TrainWorld->art18501], la fameuse place bruxelloise du Sablon accueille deux nouvelles expositions avec des auteurs aussi différents que remarquables : Hermann & Cyril Pedrosa.

À Bruxelles, les expositions de qualité se suivent, mais ne ressemblent pas ! L’on vient à peine d’inaugurer l’exposition Jannin et nous, trop de tout au Centre Belge de la Bande Dessinée, que deux autres expositions viennent de s’ouvrir sur la Place du Sablon, aux côtés de celle d’Obolensky & Schuiten qui demeure accessible jusqu’au 18 octobre.

Hermann : un monstre sacré en perpétuelle réinvention

Sans jeter un regard en arrière sur ces cinquante ans consacré à la bande dessinée, Hermann continue de réaliser plus de deux albums par an. Si cette course de fond l’entraîne à modifier sa technique en permanence, elle ne le porte pas spécialement à évoquer sa carrière, ce qui explique sans doute le peu d’expositions qui lui sont consacrées. Pourtant, ce travailleur acharné ne se cantonne pas à dessiner ses albums, et continue de développer son style dans des recherches personnelles, qu’il expose ici pour la première fois !

Hermann et Pedrosa : Deux superbes expositions au Sablon de Bruxelles

"Depuis trois ans, je travaille mes personnages dans une tendance multiforme car je me lasse d’une parfaite proportion des physiques, nous explique Hermann. Je m’inspire d’Egon Schiele en leur faisant prendre des postures inhabituelles, en laissant apparaître le squelette et la part osseuse, tout en amplifiant parfois une partie de leur corps. Egon Schiele n’était pas un peintre de taches, mais de traits : à ce titre, il se rapproche de la bande dessinée. Je désire atteindre l’aspect humain et vivant, au-delà de son esthétisme et de son anatomie, tout en la respectant. Je ne travaille sur ce style de recherche que pendant quelques jours, avant de revenir rapidement à la bande dessinée, mais il s’agit d’une progression que je continue à faire évoluer. Je cherche à savoir jusqu’à quel point puis-je réaliser une œuvre qui n’est plus caractéristique de mon style, même en mettant en scène mes personnages ! Je veux m’éloigner de ma voie principale pour créer de nouvelles sensations, afin d’éviter de me scléroser et tenter de m’étonner moi-même. Ainsi, je désire l’amplifier un trait malheureux plutôt que de le camoufler, afin qu’il soutienne ce que je désirais exprimer, sans être pourtant toujours fidèle à l’anatomie. Selon moi, l’anatomie elle-même n’est finalement qu’une base qu’il faut oser pouvoir utiliser et déformer."

Philippe Defaye, créateur et gérant de la Galerie Bruxelles-Paris nous explique comment il a été amené à exposer ces travaux d’Hermann : "L’éditeur de produits para-BD Bruno Graff était en collaboration avec Hermann et m’a alors proposé de réaliser une exposition conjointe, sur laquelle nous avons finalement travaillé deux années avant de l’ouvrir au public ! Hermann désire montrer des travaux qu’il réalise à côté de la bande dessinée, et nous avons donc choisi une vingtaine de dessins qui reflètent ce travail actuel. Il fallait aussi présenter un florilège de ses planches dans des séries bien définies. Nous avons donc choisi ce qui était le plus représentatif de son œuvre, sans oublier ses changements de techniques. Rien qu’avec l’encre de chine, il est passé de la plume au rotring, avant de revenir à la plume. Ses planches en couleurs directes ont parfois été rehaussées d’encre de chine, avant de passer uniquement au crayon et à l’aquarelle. Nous avons donc rassemblé quelques étapes de ce perfectionnement en continu, et le choix restrictif ne fut pas aisé !"

L’auteur nous explique alors ce qui l’a poussé à modifier si fréquemment sa technique. On aurait pu croire qu’il avait lui-même eu la volonté de se lancer de nouveaux défis, mais le point de départ de ces changements graphiques demeure surprenant !

"Est-ce la chance, ou le hasard des choses ?, s’interroge Hermann : Au cours des années, j’ai souvent eu un ami ou une connaissance qui m’ont apporté tantôt un pinceau, tantôt une plume assez spéciale. Par exemple, récemment, quelqu’un s’était acheté des pastels, mais a rapidement abandonné, et me les a proposés plutôt que de les jeter. Je les ai essayés à tout hasard, et après avoir travaillé, je me suis rendu compte que cela pouvait enrichir la mise en couleurs à l’aquarelle. Cela apporte le visuel d’un filtre, comme en photographie. Il en est de même pour tous les outils que l’on m’a offerts : je les ai toujours essayés, et cela m’a apporté une approche différente, une psychologie dans le trait. Attention, ma préoccupation n’est surtout pas d’analyser mon travail : j’obéis à mes envies, elles existent en moi sans formulation textuelle. Je ne veux pas qu’on étudie mes préoccupations ! Cette ignorance de mon inconscient fait que je suis ce que je suis. À trop être catalogué et étiqueté, ces barrières vous entraîne à cesser d’être original ! Je dis souvent qu’il ne faut pas avoir trop de culture pour pratiquer l’art : il vaut mieux être ignorant ! Même si leur travail peut en rappeler celui d’un autre, ou un courant, cela ne serait jamais le identiquement même, et ils pourront alors réaliser une œuvre sincère. Mais si on se remet en question en permanence en imaginant que ce type de trait pourrait trop rappeler tel auteur ou tel peintre, on se trahit soi-même en produisant un dessin qui pourrait être ignoble ou inintéressant car il se veut uniquement différent."

Cette exposition est donc le fruit d’une collaboration avec l’éditeur Bruno Graff. Celui vient de publier deux petits portfolios A5 qui reprennent les études "déformées" des personnages caractéristiques d’Hermann : Comanche, Kurdy, Red Dust, Jeremiah, Bois-Maury, Barney Jordan, Ten Gallons et les autres. L’éditeur para-BD vient de également publier quatre nouveaux tirages de têtes : Retour au Congo, Station 16, Sans Pardon ainsi que le Jeremiah : un gros chien avec une blonde. Outre le contenu de l’album, on retrouve dans ce dernier quantité d’études, d’affiches et d’ex-libris en couleur. Quant à ceux des trois derniers albums réalisés avec Yves H., ils contiennent aussi la totalité des story-board, une véritable mine d’or pour les passionnés d’Hermann !

"Je ne suis pas éditeur, à chacun son métier !, explique l’auteur. Maintenant, on me demande toutes mes pages de story-board en plus des planches finalisées, afin de comprendre comment je construis mon récit. Tant mieux si cela intéresse le lecteur ! En deux mots, lorsque je reçois le récit d’Yves, chaque page fait l’objet d’une recherche sur une simple feuille A4. Je ne détaille pas les personnages, car dès que j’ai pu en trouver leur physionomie sur un coin de papier, je préfère les préserver pour la phase finale. J’alterne donc les étapes afin de maintenir de la découverte et de varier les plaisirs : je ne lis ainsi qu’une page de scénario après l’autre, et pour chaque page, je réalise le crayonné, puis la mise en couleurs directes avant de passer à la suivante. Concernant mes propres scénarios, je sais bien entendu où je désire aller, mais je veux éviter de parcourir un chemin trop balisé et sans surprise. Je laisse donc de l’espace à de nouvelles trouvailles qui émaillent le récit sans en modifier la trame profonde. Mes propres scénarios sont des slaloms [1] : je choisis mon chemin de porte en porte, et j’ai assez confiance en moi pour apporter de l’imprévu dans chaque espace intermédiaire et qui me fera plaisir. Je nourris alors moi-même mon désir de rencontrer ces éléments, et je tente de traduire ce sentiment dans mes planches."

Que cela soit pour profiter de la diversité et de qualité des planches proposées ou pour s’intéresser à la légère déstructuration que l’auteur impose à ses personnages pour continuer à progresser, cette exposition s’avère incontournable pour les amateurs d’Hermann ! On pourra d’ailleurs également y acheter les portfolios et tirage-de-tête que Bruno Graff lui consacre.

Cyril Pedrosa : la multiplicité des techniques

Quatre années après Portugal, l’auteur de Trois Ombres revient avec un très dense ouvrage qui s’intéresse au questionnement personnel et au sens de la vie ! Nous reviendrons très prochainement sur cet événement, mais notez déjà que la Galerie Champaka de Bruxelles expose la couverture et une cinquantaine des planches de cet étonnant et bouleversant ouvrage qui compte plus de trois cents.

Trois éléments rendent cette exposition absolument incontournable pour les amateurs de bande dessinée ! Tout d’abord, la qualité graphique avec laquelle chaque planche a été traitée : les sentiments à faire passer au lecteur, le jeu de lumières, et la mise en page.

De plus, la multiplicité des techniques utilisées surprend autant qu’elle fascine ! Pedrosa alterne les planches à l’encre de chine et au pinceau, avec d’autres réalisées entièrement soit aux crayons de couleurs, uniquement au crayon simple, ou encore à l’encre et à l’aquarelle ! Cette diversité de technique permet non seulement de se rendre compte de sa maîtrise, mais rassemble bien des styles dans le même lieu permettant de comparer les ambiances qu’elles génèrent. Un cours de dessin, en somme !

Enfin, même si le travail réalisé dans la publication de l’album des Équinoxes demeure d’une bonne facture, l’ouvrage peine à restituer la force de chaque planche. Le rendu graphique face à l’œuvre originale sidère et captive, voilà donc une visite qu’il ne faudra pas manquer !


Si les musées et galeries bruxelloises rivalisent actuellement pour démontrer le talent des auteurs, une autre exposition vient d’ouvrir à quarante kilomètres de là, et laisse pantois face à la quantité et la richesse des originaux présentés ! Il s’agit du Musée Hergé qui accueille une incroyable exposition dédiée à Hugo Pratt : nous allons vous en parler très prochainement...

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire notre article concernant l’exposition d’Hermann à Versailles

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Les Equinoxes de Cyril Pedrosa du 1er octobre au 3 novembre 2015
à la Galerie Champaka de Bruxelles
27, rue Ernest Allard
B-1000 Bruxelles
Tel : + 32 2 514 91 52
Fax : + 32 2 346 16 09
sablon@galeriechampaka.com
Horaires : Mercredi à samedi, de 11h00 à 18h30

Exposition - vente : Hermann du 2 au 18 octobre 2015
à Galerie Bruxelles-Paris
9, rue de la Paille
1000 Bruxelles. Belgique
GSM : +32(0)483.00.13.17
Skype : galeriebruxellesparis
contact@galeriebruxellesparis.com
www.galeriebruxellesparis.com

Schuiten & Obolensky à Bruxelles du 12 septembre au 18 octobre
à La Galerie HUBERTY & BREYNE
8A rue Bodenbroeck
Grand Sablon
1000 Bruxelles
Tél. +32 (0) 2 893 90 30
Mobile +32 (0) 478 319 282
www.hubertybreyne.com
Ouvert du mercredi au samedi de 11h à 18h,
le dimanche de 11h à 17h

Toutes les photos sont : CL Detournay

[1NDLR : les amateurs de skis interpréteront cette métaphore comme un Super G.

 
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