Intégrales et beaux livres à placer sous le sapin : Maestro Manara

19 décembre 2019 0 commentaire
  • Faut-il être tristement prude ou désespérément aveugle pour ne pas reconnaître le talent de Manara ? Heureusement, deux ouvrages publiés par Glénat vont rendre la passion aux premiers... et la vue aux seconds !

Intégrales et beaux livres à placer sous le sapin : Maestro ManaraSi vous n’avez jamais entendu parler du talent de Milo Manara, c’est que vous n’êtes pas régulièrement venus nous lire. Et si vous nous avez lu et que vous restez circonspect, la superbe monographie publiée par Glénat il y a quelques jours devrait largement vous convaincre du contraire.

D’emblée, l’épais volume impose : un grand format carré de 30 cm de côté, 512 pages de reproduction sur un papier de qualité, pour 3,5 kg au total. Dès la première page, une signature nous accueille, bien différente de celle qui clôture l’ouvrage : on comprend donc rapidement que l’on entame ainsi un voyage au gré des cinquante-deux ans de carrière du talentueux auteur.

Une odyssée graphique

Une introduction circonstanciée signée Claudo Curcio sert de préambule, intéressante mais au final assez succinte au regard des 500 pages de dessins et de peintures assez peu légendés. Le parcours biographique de l’auteur lui-même n’est survolé que par ses livres. Pour en savoir plus, il faudra nécessairement se référer à d’autres ouvrages, comme le très beau catalogue édité par le FIBD suite à l’expo qui était consacrée au maître italien l’année dernière.

La place est donc faite à l’image. Ainsi y retrouve-t-on normalement tous les œuvres reprises dans l’expo angoumoisine (et donc dans le catalogue précité), mais également une bonne part des peintures et dessins réalisées par Manara pour les expositions de ces dernières années : celle consacrée à Brigitte Bardot, les œuvres vendues récemment chez Christie’s, les signes du zodiaque ainsi notamment que les superbes nouvelles couvertures réalisées en 2018 pour la nouvelle édition de ses œuvres en Italie et exposées fin de l’année dernière chez Huberty-Breyne.

Évitant l’accumulation d’une unique chronologie trop remplie, l’ouvrage est charpenté en thématiques : chaque série ou sujet réalisé par Manara y est décliné, de manière à pouvoir facilement comparer des dessins réalisés il y a plusieurs dizaines d’années à de nouvelles couvertures plus récentes, afin d’analyser le perfectionnement de sa technique. Les chapitres sont néanmoins organisés chronologiquement, ce qui permet d’observer aussi l’évolution du trait tout au long de ces cinquante ans de travail.

Rajoutons que très peu de cases de bandes dessinées se retrouvent dans l’ouvrage. Hormis quelques superbes agrandissements de ses dernières séries (Borgia et Le Caravage, la très grande majorité des reproductions sont des couvertures (pour la plupart inédites en français), des croquis réalisés à diverses occasions (comme pour le film du Déclic), des extraits de portfolio (comme le sulfureux (Lettres d’une religieuse portugaise) ou des peintures à proprement parler.

Cette immersion donne envie de lire certaines bandes dessinées qui ne sont jamais parvenues jusqu’au public français, comme Jolanda, son récit anti-fasciste réalisé dans les Années de Plomb, et ses albums historiques peu connus pour l’Histoire de France. Heureusement, peu de reproductions s’étendent sur des double-pages, ce qui aurait pour effet de gêner leur étude. En revanche, le format carré est parfaitement adéquat pour présenter un tableau ou une planche, tout en laissant la place pour les références sur les côtés.

Si l’on aurait apprécié bénéficier de commentaires sur la méthode graphique utilisée pour chaque œuvre, le déroulé dans le temps permet capturer les différentes inspirations de l’auteur : des croquis très moebusien dans la fin des années 1970, l’aura d’Hugo Pratt dans les années 1980, puis l’influence de Fellini dans les années 1990. L’arrivée de la couleur directe donne également un nouvel élan aux créations de Manara, même si elles tranchent justement avec les superbes couvertures refaites en 2018 avec ce grain si particulier, sans doute l’un des joyaux de l’ouvrage. Surtout lorsqu’elles comportent quelques petites bavures ! On se croirait presque aux côtés de l’artiste, dans son petit atelier.

Satires et inédits

L’imposant volume recèle également de trésors qui feront rêver jusqu’aux plus grands connaisseurs de Manara. Ceux qui connaîtraient déjà toute la série des dessins publiés dans la revue Corto Maltese seront forcément surpris de découvrir des projets inédits, débutés par l’auteur, puis remisés dans des cartons pendant de longues années avant que cette anthologie ne les exhume. Les dessins ne sont d’ailleurs pas toujours sexy, l’Histoire ainsi que la société italienne y sont largement représentés.

On découvre également des publicités italiennes, des illustrations destinées à une revue automobile, une grande série de dessins satiriques, ainsi que des hommages à presque tous les plus grands auteurs de bande dessinée dont Manara a repris les personnages. Il en manque pourtant, comme cette magnifique représentation de Bouche Dorée couchée (personnage de Corto Maltese) ou ce grand tableau inspiré par Mucha que l’artiste conserve chez lui, qu’il garde pour lui comme un dernier secret...

D’autres éléments sont aussi manquants, comme les couvertures du magazine Glamour International ou celles les hommages féminisés des comics Marvel, certainement pour des questions de droits. Cela ne retire aucune valeur à cette somme, au regard des illustrations qui sont présentées, dont certaines sont sans conteste muséales, et des quelques courts récits inédits, comme celui en hommage à Jacques Glénat. Et même si elles ne sont pas traduites, on profite également de quelques lettres que lui a écrites Hugo Pratt, un beau témoignage. Sans oublier les autres sujets chers à l’auteur, comme Mozart, Aphrodite, Klimt, Mucha, Casanova & Venise, Roméo & Juliette, etc., bref la quintessence de Manara.

En définitive, cet ouvrage s’avère être le parfait pendant du catalogue édité par le FIBD, véritable complément grâce à son abondance de dessins. Les lecteurs qui ne voudront pas vraiment savoir quel courant suivait Manara telle année n’en ressentiront d’ailleurs aucun manque, éblouis par la prouesse constamment reproduite de l’auteur. Le tout est proposé au prix de 49 €, un vrai cadeau pour le passionné !

Le Caravage : le chef-d’œuvre de Manara au lavis

Pour les lecteurs plus férus de bande dessinée que d’illustration, Glénat vient également de publier un second ouvrage digne de la plus grande attention. Nous vous avions déjà présenté le diptyque du Caravage, que nous avons inévitablement qualifié de chef-d’œuvre. Loin de ses productions plus érotiques, l’auteur italien a réalisé une magnifique évocation de la vie du peintre bien connu. Que cela soit dans les rues romaines ou dans les différents lieux méditerranéens traversés par Le Caravage, Manara allie émotion et biographie réaliste, rajoutant la casquette d’historien de l’art aux nombreux talents qu’il possède déjà.

La couleur n’est pas le moindre des atouts des magnifiques reconstitutions de cet album. D’aucuns ont cru que cette intégrale en grand format (37x28 cm) annoncée en « noir et blanc » était sans intérêt. Qu’ils se trompent ! En réalité, Manara ne travaille pas directement sur sa planche à la couleur, mais il réalise tout d’abord ses cases au lavis, planches que l’on a eu la chance d’apercevoir à la galerie Huberty-Breyne. Ce travail au lavis lui permet de poser la lumière et l’ambiance de chaque case, éléments prépondérants pour conférer l’émotion nécessaire au récit.

Cette intégrale reproduit donc toutes les planches des deux albums de cette étape au lavis. Ce qui procure une lecture plus subtile du récit quii renforce la sensibilité de certaines scènes et achève de donner de l’émotion à une dernière planche des plus poignantes.

En éditant presque simultanément ces deux ouvrages, Glénat prouve toute l’attention qu’il porte à Milo Manara. Par-là même, l’éditeur grenoblois consacre également l’auteur, en imposant son statut de référence internationale dans le domaine de l’illustration, et ses indéniables historiques et artistiques. Une double réussite, qui permet sans doute à un public encore plus large de se laisser convaincre par la prochaine biographie sur laquelle l’auteur travaille actuellement, celle de la peintre Artemisia Gentileschi.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Toutes les illustrations sont : Manara, Glénat - 2019.

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