Israël, une Terre enragée

22 juin 2006 0 commentaire
  • « Une bande dessinée sur Israël, est-ce vraiment une bonne idée ? » s'interroge Uri Fink. « Qui ça intéresse ? » La réponse fuse : « Tout le monde, on dirait... » Et de fait, dans l'histoire de la BD, de la Palestine à Israël, de Tintin au dernier opus d'Yslaire, "Le Ciel au-dessus de Bruxelles", le sujet continue d'intéresser les auteurs, d'une façon plus ou moins engagée.
Israël, une Terre enragée
Tintin au Pays de l’Or noir (1939-1948)

Le dessinateur israélien Uri Fink a raison de le souligner dans son album publié à compte d’auteur, Histoires d’une région enragée [1], ce sujet touche le plus grand nombre : il suffit d’allumer une télé . « Dans n’importe quel pays dans lequel je me suis rendu, écrit-il, un zapping rapide me faisait toujours tomber assez vite sur un sujet qui concern[ait] mon petit pays. » Dans la BD, le conflit du Moyen-Orient a mis un certain temps à émerger. Souvenez-vous dans Tintin et l’Or noir, qu’Hergé avait entamé en 1939, c’est la Palestine mandataire qui est représentée. Les Anglais sont malmenés par les attentats des activistes sionistes. L’album, achevé en 1948, année de la fondation de l’état d’Israël, est déjà obsolète... En 1969, après la Guerre des Six Jours, la version palestinienne n’était plus tenable. Pour l’édition anglaise, Hergé modifia profondément cette édition, supprimant notamment les allusions à la lutte des organisations juives (groupe Stern, Hagannah, Irgoun) contre l’occupant britannique, avant l’indépendance d’Israël. Prudemment, il simplifie une situation politique complexe en la traduisant par une simple rivalité entre Bédouins. Pour ce faire, il invente une Syldavie moyen-orientale en toc : le Khemed. Sauf qu’en faisant d’Israël un état arabe, il ne fait pas que des heureux et se prend à nouveau les pieds dans le tapis... d’Orient.

Un bon sujet

Les Scorpions du désert (1977)
par Hugo Pratt- Ed. Casterman

On reverra Israël à plusieurs reprises, de façon anecdotique, dans la bande dessinée. Par exemple, dans Les Scorpions du désert de Pratt (1977, Casterman), dans L’Histoire des 3 Adolf d’Osamu Tezuka (1983, Tonkam), dans Le Poignard d’Istambul de Jorge Zentner et Ruben Pellejero (1986, épuisé), ou mieux encore dans la série Les Olives noires (2001, Dupuis) dans laquelle Sfar et Guibert font dire à un Zélote qui prend les traits de Lewis Trondheim (là, c’est un peu moins anecdotique) que la terre d’Israël n’appartient à personne. Dans Largo Winch (Dupuis), le pilote du milliardaire en blue-jeans est un ancien soldat de Tsahal, et dans Les Éternels (Dargaud), Yann n’hésite pas, dans le tome 4, à imaginer le général Moshe Dayan, le vainqueur de la guerre de 1967, traficoter des antiquités. Un discours ambigu au bord du dérapage comme Yann le pratique de temps en temps... JuifsArabes de Farid Boudjellal (Futuropolis), dont l’humour renvoie les protagonistes dos à dos, donne l’impression que les revendications des Palestiniens ou des Israéliens sont au mieux des enfantillages, au pire des histoires de bigots.

Un pastiche de Maus

Une Région enragée
par Uri Fink Gabriel Etinzon.

Mais revenons un instant sur l’ouvrage d’Uri Fink et de Gabriel Etinzon, Histoires d’une région enragée (janvier 2006, chez l’auteur). La couverture est sans équivoque : une colombe tient, dans un bec garni de crocs, une branche d’olivier. L’ouvrage est particulier. Au format « comics », il est composé de courtes histoires de styles disparates, des parodies de BD de superhéros, de séries d’humour typiquement américaines comme Archie ou encore de pastiches dignes du National Lampoon. Celle qui accroche l’œil, d’entrée, c’est la parodie de Maus d’Art Spiegelman (Flammarion), intitulée Hummaus. Une famille traditionnelle de Juifs ashkénazes - des souris, suivant le code graphique de Spiegelman - est en train de dîner un soir de Shabbat.

Hummaus
la parodie d’Uri Fink.

Soudain, le mur s’écroule. Une sorte de robot à tête de buffle surgit et crie : « Armée israélienne ! Ne bougez pas ! ». Les soldats envahissent la pièce et fouillent partout sans ménagement, détruisant une Menorah [2] en demandant si c’est un objet de valeur. L’un d’eux revient avec une bouteille de vin : preuve ultime, s’il en est que ces « terroristes » fabriquent des cocktails Molotov. Le chef est content, il appelle le quartier général et demande d’envoyer les bulldozers... Mais l’un de ses soldats qui a quelques souvenirs de jeunesse l’arrête : il semblerait que la dite bouteille soit du vin pour le Kiddoush, un breuvage que l’on prend au moment de la prière de sanctification du Shabbat et des jours de fête. Il en a vu une semblable chez ses grands-parents. Confus, les soldats se retirent non sans se montrer menaçants...

Dialogue entre Uri Fink et son père
(c) Uri Fink.

Quelle colombe suis-je ?

Palestine, une nation occupée
de Joe Sacco. Ed. Vertige Graphic

Telle est la nature de cet album qui multiplie les bouffoneries critiques du même ordre : Les Foudémentalistes montrent les représentants des trois religions du Livre s’unir pour mieux imposer leur intolérance ; Hamasman, « le guerrier ultime de l’Islam » combat Rabbi Ben Mort, « un vrai colon en colère », avec chacun leurs super-pouvoirs et leur kit de gadgets « vus à la télé » ; un Bretzel pacifiste se fait traiter par son semblable de « traître, nazi pédé qui se fait enculer », etc. Le moment le plus touchant est celui où l’auteur se dessine en « colombe solitaire », désespéré par une escalade de la violence qui étouffe la paix en allongeant sans cesse la liste des victimes. « Quelle colombe, suis-je ? » se demande-t-il. Il interroge son père : « ―Hé, papa, tu t’es battu contre les terroristes juifs lors de notre combat pour l’Indépendance, Pas vrai ? ». « ― Ouais, bien sûr, lui répond son père. Il ajoute, en se remémorant la Shoah : « ― Quelles que soient les circonstances, il ne faut jamais perdre son humanisme. »

La Palestine sanctifiée

Torture blanche
de Philippe Squarzoni. Ed. Requins marteaux.

Il est clair que cet album volontairement complexe qui donne une vision contrastée de la société israélienne, et qui suscite les réactions les plus mitigées, est une réponse à Palestine, une nation occupée de Joe Sacco (2002, Vertige Graphic). Cet ouvrage, qui a eu un retentissement mondial, est un reportage saisissant de la réalité palestinienne pendant la première Intifada mais qui, bien évidemment, n’aborde le conflit israélo-palestinien que du point de vue de la Palestine. Plus tard, Torture blanche de Philippe Squarzoni (2004, Les Requins marteaux), raconte le parcours de l’auteur dans un tour-opérateur altermondialiste qui fait la part belle aux victimes palestiniennes. Ces deux ouvrages étaient restés sans réplique. Depuis, à part le joli livre de Jens Harder sur Jérusalem, La Cité de Dieu (2006, Editions de l’An 2) qui n’est rien d’autre qu’une carte postale relativement objective de ce qu’un touriste peut découvrir entre le Mur des Lamentations et le Saint-Sépulcre, la réalité d’Israël avait peu intéressé les auteurs de BD. Avec Une Région enragée, Uri Fink et Gabriel Etinzon rétablissent l’équilibre.

Information-spectacle

Le ciel au dessus de Bruxelles
par Bernar Yslaire. Ed. Futuropolis.

La publication récente du dernier ouvrage de Bernar Yslaire, Le Ciel au-dessus de Bruxelles, est un bon exemple des perceptions en surface qui persistent quand on évoque, dans une fiction, le conflit israélo-palestinien. L’auteur n’est suspect de partialité pour aucun des deux camps. Il est, comme beaucoup d’entre nous, exaspéré par ce conflit qui jamais ne cesse et qui met le religieux au centre de la politique internationale. Il raconte comment le Juif kazhar Jules Engell Stern rencontre Fadya, comme dit le communiqué de presse, une « beur, musulmane ». Il attend son frère ; elle attend sa sœur pour commettre un attentat dans une manifestation pacifiste, trois jours avant le déclenchement de la guerre d’Irak en mars 2003. Il l’en empêchera en lui faisant l’amour...
Plein de bonnes intentions, l’album accumule les naïvetés : dans les premières pages, il fait le lien entre la Shoah et Israël, comme si la « catastrophe » conditionnait l’existence de l’état juif ; le héros est un Juif khazar, histoire de laisser entendre qu’il est « à peu près juif » [3], alors que sa protagoniste, si elle est « à peu près arabe », n’en est pas moins clairement musulmane, prête à se sacrifier pour la cause de l’Islam ; c’est évidemment le mâle occidental qui séduit la belle orientale ; enfin, l’ouvrage sur-dramatise le conflit intercommunautaire en oubliant de préciser que la guerre d’Irak est avant tout une guerre américaine aux visées géopolitiques orientées et qui a essuyé la désapprobation de plus d’une nation occidentale. Ces critiques faites, il est bon de préciser qu’il s’agit du premier tome d’une série de plusieurs volumes et que les intentions de l’auteur restent encore à définir. En outre, c’est précisément le surgissement continuel de l’image télévisée qui sauve ce livre d’un naufrage annoncé. Yslaire montre bien comment la télé agit avec « un effet de loupe », combien les médias en arrivent à saturer l’esprit avec des images floues, pixelisées à l’excès et qui ne montrent rien, ne disent rien, sauf que des gens sont morts sous les bombes.

La vraie réussite de cet album, par ailleurs graphiquement impressionnant, est le contraste entre la relative pureté de ces Roméo et Juliette de papier et l’obscénité absolue de l’information-spectacle que nous assène le petit écran et qui produit une réalité qui n’est certes pas fausse, mais qui est constituée, ainsi que l’explique Baudrillard, de signes insensés. Les lecteurs de BD, habitués à décrypter l’image grâce à des oeuvres comme celles d’Uri Fink ou de Bernard Yslaire, sont finalement peut-être mieux immunisés que d’autres par rapport à certains développements grotesques de l’actualité.

Le Ciel au-dessus de Bruxelles
de Bernar Yslaire. Ed. Futuropolis.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Lire l’INTERVIEW D’URI FINK.

[1L’album a seulement été distribué à ce jour au dernier Festival d’Angoulême et n’est pas disponible encore en librairie.

[2Chandelier à sept branches, symbole du judaïsme.

[3la Khazarie est un royaume turkmène converti au judaïsme au 9ème siècle et disparu deux siècles plus tard, ce qui fait dire à certains Juifs sépharades que les Ashkénazes en descendent et seraient donc « moins authentiques » qu’eux.

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