Jeremiah dans La Grande Bibliothèque (Niffle / Dupuis) : au plus près de l’original

2 février 2019 1 commentaire
  • Les éditions Dupuis proposent ces jours-ci une intégrale de Jeremiah, le chef d’œuvre d’Hermann, en grand format, dans leur collection « La Grande Bibliothèque ». Une occasion de relire différemment un dessinateur-scénariste au trait époustouflant.

L’année qui a suivi le Grand Prix remis à Hermann à Angoulême, les festivaliers avaient pu admirer plus d’une centaine de planches originales de l’artiste primé. Ils ont pu apprécier ses qualités de styliste virtuose, dans un registre réaliste unique et personnel.

Jusqu’à Jeremiah, il était resté dans la voie classique, travaillant avec un scénariste -le tout-puissant Greg dans le studio duquel il était incorporé- et dans un registre graphique à la plume et au pinceau qui s’inscrivait dans le sillage du duo Gir-Charlier sur Blueberry.

Jeremiah dans La Grande Bibliothèque (Niffle / Dupuis) : au plus près de l'original
L’art d’Hermann
© Dupuis

Soudain... Jeremiah

Le milieu des années 1970 marque un tournant. D’abord parce que le Lombard a perdu de sa superbe. Dans le duo que Raymond Leblanc formait avec Georges Dargaud, le rapport de force s’inverse : Astérix a renversé la table, les best-sellers se font à Paris. Greg l’a d’ailleurs compris qui migre aussitôt vers ce nouvel Eldorado en 1974. Ce faisant, ses nouvelles fonctions font qu’il néglige ses partenaires bruxellois. C’est le moment où un Jean Van Hamme et un Jean Dufaux entrent dans la danse. Ils assureront brillamment sa relève.

Pour Hermann, c’est une sorte de trahison. Il est meurtri mais, juste à ce moment-là, une opportunité se présente à lui : l’éditeur Koralle Verlag, une filiale du groupe Axel Springer, lance en quatre langues -un fait unique dans l’histoire de la BD européenne !- le magazine Zack (Super As en français ; Wham ! en néerlandais) ; Zoom en Finlande. À la manœuvre, outre une direction germano-italienne située à Hambourg, un certain Jack (Joseph) De Kezel. Ancien directeur commercial du Lombard en charge des partenariats avec l’étranger, il avait occupé la même fonction chez Dargaud avant de se mettre au service des Allemands, lesquels payaient des droits de publication supérieurs à ce que les auteurs touchaient à la planche.

L’idée vint de s’adresser directement à eux et de se passer des intermédiaires Lombard et Dargaud. Jean-Michel Charlier embarqua avec lui Tanguy et Laverdure, Blueberry et Barbe Rouge, Jean Graton vint le rejoindre avec Michel Vaillant, Albert Weinberg avec Dan Cooper et bien d’autres, tandis que Hermann arriva avec une série originale, Jeremiah, dont il est aussi le scénariste. Le voici devenu totalement indépendant, et de Greg et de n’importe quel scénariste.

Un graphisme fulgurant

Chronique d’un monde « après la bombe » (Hermann ne cache pas ses emprunts au romancier René Barjavel et au dessinateur Claude Auclair), Jeremiah devint le moteur de Zack/Super-As et du catalogue Novedi, un label fondé par De Kezel et Jacques De Meester, ancien directeur financier du Lombard.

Cette édition publiée dans la collection remarquable "La Grande Bibliothèque" compile les cinq premiers albums : « La Nuit des rapaces », « Du Sable plein les dents », « Les Héritiers sauvages », « Les Yeux de fer rouge », « Un Cobaye pour l’éternité » et « La Secte », publiés entre 1979 et 1982. On y retrouve la faconde d’Hermann, sa virilité exacerbée, sa misanthropie chronique (il faut dire que ce contexte apocalyptique n’a rien de réjouissant) mais surtout son fabuleux trait.

© Dupuis

La publication des planches en noir et blanc fait le constat de l’apport fondamental du coloriste de la série à ses débuts : Raymond Fernandez alias Fraymond, qui travailla aussi pour Dany et Cosey, et qui est l’un des meilleurs coloristes de son époque. Sans lui, le dessin d’Hermann est nu.

Mais cette nudité est intéressante car on y découvre sa manière : au pinceau, comme Gir, dans les deux premiers albums, au Rotring ensuite -technique qui laisse précisément au coloriste le moyen d’opérer pleinement. Cela donne des planches splendides où l’art narratif d’Hermann est à son zénith. Un art -on ne le décèle pas forcément au premier abord- extrêmement cérébral et où s’exprime une énergie, une volonté de puissance dirait Nietzsche, qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Inaltérable masterpiece.

Documents

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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