Bernard Soetens (Belgian Fine Comic Strip Gallery) :"Ce qui m’épate chez Hergé c’est la force graphique de son trait"

2 février 2019 0 commentaire
  • Comme chaque année, entre la fin du mois de janvier et le début du mois de février, se tient à Bruxelles la BRAFA : la foire internationale des antiquaires. Au cours de cet événement, nous avons fait la connaissance de Bernard Soetens, le représentant de la "Belgian Fine Comic Strip Gallery". Bernard Soetens est considéré comme l’un des plus grands experts internationaux spécialisés dans l’œuvre graphique d’Hergé. Rencontre.
Bernard Soetens (Belgian Fine Comic Strip Gallery) :"Ce qui m'épate chez Hergé c'est la force graphique de son trait"

Pourriez-vous vous présenter ?

Bernard Soetens : Je m’appelle Bernard Soetens et je suis exposant à la BRAFA pour la troisième année consécutive.

La BRAFA est une foire qui regroupe environ cent trente exposants dans des spécialités différentes. Excepté la galerie Huberty & Breyne, je suis le seul représentant de la bande dessinée présent à cet événement. C’est d’ailleurs le seul événement auquel je participe, car mes activités ne me laissent pas le temps d’assister à d’autres expositions ou de tenir en permanence une galerie d’art.

Ma collection à la BRAFA est composée de dessins originaux et d’objets rares provenant de collections de BD. C’est à dire, venant d’auteurs qui sont des chefs de file du neuvième art. Une bonne partie de mon stand est consacré à Hergé. Et l’autre partie est composée d’œuvres d’auteurs belges ou des auteurs ayant publié en Belgique tels que Franquin, François Walthéry, Eddy Paape ou encore Albert Uderzo. Il y a également plusieurs planches de Corto Maltese car Hugo Pratt a aussi publié en Belgique.

D’où vient votre passion pour la BD et comment êtes-vous devenu exposant ?

Pendant près de trente ans, j’ai été banquier privé dans une institution bancaire importante qui a des activités internationales. Ce qui m’a poussé à devenir membre du comité de direction d’une banque à Madrid et aussi patron des crédits au Luxembourg. Donc, j’ai mené une double vie. Je suis rentré comme jeune analyste financier en 1986 et c’est en 1989 que j’ai commencé à m’intéresser à l’oeuvre d’Hergé. J’ai surtout procédé à l’acquisition de dessins originaux de l’auteur de Tintin, exclusivement. J’ai également développé un réseau qui m’a permis d’acheter et d’échanger certains dessins originaux et des albums rares tels que des éditions numérotées en cent exemplaires ou des albums en noir et blanc d’Hergé que tout le monde connait. Des œuvres qui sont régulièrement passés en vente publique à Paris chez Artcurial, Sotheby’s ou Christie’s. De fil en aiguille, j’ai patiemment conservé des dessins originaux pendant cinq ou dix ans. Je les ai ensuite présentés aux Studios Hergé ou à la Fondation Hergé pour procéder à leur authentification. Ce qui est très important car cette procédure nous donne accès à un certificat d’authenticité. C’est une garantie qui situe l’oeuvre dans son contexte. Et surtout, quand on veut permettre aux gens de se constituer un patrimoine familial, il faut savoir identifier les bonnes œuvres.

Quelques œuvres de Eddy Paape, Albert Uderzo, Hermann et Hugo Pratt
"Corto Maltese" par Hugo Pratt

Peut-on surenchérir sur une oeuvre exposée durant la BRAFA ?

Non. Le principe de la BRAFA c’est que l’on montre les œuvres mais il ne s’agit pas d’une vente aux enchères. J’ai eu un cas l’année dernière, au cours duquel deux collectionneurs ont manifesté de l’intérêt pour le même crayonné d’Hergé. J’ai donné la priorité au premier collectionneur puisqu’il a eu la gentillesse de me laisser des pièces en dépôt afin que je les lui vende. L’idée était que je lui vende une de ses œuvres afin qu’il puisse acquérir le crayonné. Mais si à la fin de la BRAFA, je n’ai pu vendre l’oeuvre qu’il m’a confiée, je pourrai alors proposer le crayonné au second collectionneur. C’est pour cela que ce fut un des rares cas où j’ai eu deux points rouges [1] sur la même oeuvre.

Pour en revenir aux œuvres d’Hergé, une des raisons qui m’ont motivé à les publier dans le catalogue de la BRAFA était de montrer -y compris à des conservateurs de musées- la force graphique de son trait. Hergé est devenu un géant mais en faisant souvent des réalisations de petites tailles. Il illustrait soit des planches originales, soit des couvertures de magazines, comme c’est le cas avec cette couverture du Petit Vingtième réalisée le 14 juillet 1938. Il s’agit d’une variation de l’annonce de Tintin en Syldavie. Hergé dessinait ses planches pendant la semaine. Le mercredi soir, il sélectionnait une de ses planches intéressantes pour en faire la couverture du Petit Vingtième. Et pendant la nuit du mercredi au jeudi, on imprimait ces revues pour les distribuer à tous les jeunes lecteurs qui avaient congé le jeudi après-midi. En 1944, il proposera une version plus aboutie de cette même couverture.

Couverture du "Petit Vingtième" consacrée à Tintin en Syldavie
Tintin au pays des Soviets

Vous proposez aussi des auteurs de BD plus contemporains tels que Munuera...

Oui mais c’est plutôt anecdotique. La démarche ici est de montrer comment des auteurs réussissent à moderniser un personnage tel que Spirou.

Quel est votre avis à propos du vieux débat sur la vente des planches originales ?

Ne perdons jamais de vue qu’il vaut mieux admirer l’oeuvre originale plutôt que sa reproduction. Qui aimerait mettre son œuvre sous le boisseau et ne proposer uniquement que des œuvres mal reproduites ? Tous les créateurs sont intéressés par l’œuvre qu’ils peuvent diffuser. Dans notre cas, il s’agit de la création d’un album. C’est de la fierté légitime. Hergé, lui, ne s’intéressait pas du tout à l’œuvre originale. Ce qu’il voulait, c’était la diffuser au plus grand nombre. Et pour cela, il était très exigeant vis-à-vis de Casterman pour la conception des albums. Hergé n’a jamais vendu de planches originales car il n’imaginait pas que les gens pourraient collectionner ce genre de travaux. Il donnait ses dessins, comme ce fut le cas avec la couverture originale de Tintin au Congo qu’il offrit à son collègue Raymond Macherot. Il était d’une générosité sans égale ! Si vous prenez des peintres aussi illustres que Manet, lui non plus ne pensait pas que son œuvre prendrait une telle valeur avec le temps. De son vivant, je suis persuadé qu’il n’a pas dû vendre très cher beaucoup de ses peintures. C’était la même chose pour Lucio Fontana ou les membres du groupe Cobra. Je pense que lorsqu’un artiste a du talent, ce genre de choses finit par arriver tôt ou tard. Je pense que ce sont de vieux débats. Les auteurs sont victimes de leur gloire. Je pense que celui qui s’intéresse à leur travail fera ce qu’il veut de l’œuvre. S’il a un album dédicacé, rien ne l’empêche de découper la page où se situe la dédicace, pour la faire encadrer et la fixer sur son mur, ou de la garder dans un coffre-fort dans une banque.

Le "Spirou" de Munuera
Bernard Soetens et Alexandre Claes (galerie Didier Claes)

La BRAFA accueille aussi de nombreuses écoles durant cette semaine d’exposition. Que pensez-vous de cette initiative ?

C’est une initiative admirable, qui est importante pour la culture générale de nos jeunes. Les gens n’ont pas la science infuse. On dit toujours : “un bon facteur génétique et un bon facteur environnemental”. Donner des éléments importants aux enfants, c’est comme cela que l’on développe leur curiosité. Nous sommes dans un pays très riche au niveau artistique, il y a aussi beaucoup de collectionneurs et de galeristes en Belgique. À ce propos, je me souviens d’une famille de galeristes spécialisés en art tribal qui disaient que leurs enfants se sont initiés à l’art en les aidant à monter une collection ici à la BRAFA. Prenez le collectionneur Bernard de Grunne, par exemple. Il a été initié à l’art tribal grâce à la collection de son père. Quand on naît dans un milieu intéressant et que l’on s’ouvre à l’art et au graphisme, il en reste toujours quelque chose. Il est donc important d’ouvrir cet univers au plus grand nombre.

La Belgique est un pays très riche en matière d’auteurs de bande dessinée. Nous avons deux écoles exigeantes, celle de Bruxelles avec Tintin et l’École de Charleroi -Marcinelle- avec Spirou. Tout le monde a lu ça et tout le monde a été sensible à la bande dessinée de qualité.

"Spirou" par Munuera et "Natacha" par Walthéry
Quelques œuvres issues du diptyque "Objectif Lune/On a marché sur la Lune"

Voir en ligne : BRAFA Art Fair 2019

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : Christian Missia Dio

BRAFA Art Fair
Du 26 janvier au 3 février 2019
Foire des Antiquaires de Belgique asbl
Tour & Taxis - Entrepôt Royal
Avenue du Port 86 C Boîte 2 A
1000 Bruxelles – Belgique
​​​​​​​TVA BE 0407 763 848

Pour contacter M. Bernard Soetens :
Bernard Soetens - Belgian Fine Comic Strip Gallery
Rue d’Arlon n°5, LU-8832 Rombach
Mail : bernard.soetens@icloud.com
TEL : +352 691 196 021

À lire sur ActuaBD.com :

[1Lors de la BRAFA, un point rouge signifie qu’une oeuvre est vendue, ndlr.

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