« Kamui-den » 1/2 : une lecture indispensable pour mieux connaître le manga !

5 mars 2011 0 commentaire
  • La traduction, attendue, de {Kamui-den} de {{Sanpei Shirato}} (Kana/Sensei) permet enfin au lecteur francophone d’accéder à un chef-d’œuvre du manga historique de samouraïs, version adulte.

À travers la geste d’un ninja, un de ces fameux agents secrets et assassins mercenaires, guerriers de l’ombre de l’époque féodale japonaise, c’est en fait toute son essence constitutive qui est proposée à notre compréhension. Car son protagoniste, un paria, est entré dès la naissance en résistance contre le système coercitif de castes de la période d’Edo (1603-1868).

Jamais une pastille publicitaire comme celle qui orne la couverture de Kamui-den n’aura été autant justifiée ! Car il s’agit effectivement, comme annoncé, d’un manga culte. Au Japon, plus encore qu’ailleurs, la bande dessinée de genre, tout comme le cinéma de genre, les deux s’influençant étroitement, tiennent une place primordiale. Le western états-unien y trouve ses équivalents dans le jidaigeki, histoires d’époque en costumes, traitant souvent de samouraïs, voire dans le chanbara, le film de sabre. Or, lors du tournant des années 1950-1960, le manga se décide enfin à considérer le sujet de façon vraiment adulte, au moyen d’un récit et d’un dessin beaucoup plus réalistes. Sanpei Shirato apparaît comme l’artisan décisif de ce changement.

Le maître du gekiga

Noboru Okamoto, alias Sanpei Shirato, né en 1932, est le fils d’un peintre « prolétarien », Tôki Okamoto. Il passe sa jeunesse, semblablement au cinéaste Akira Kurosawa, dans une atmosphère proche des milieux intellectuels de gauche. Il ressent durement les effets de l’oppression croissante causée par le nationalisme des militaristes nippons, sans pouvoir réellement s’y opposer.

Après leur déconfiture finale, à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, Sanpei Shirato pratique l’art déclinant du théâtre de papier des rues du kamishibai. Il se reconvertit ensuite, devenant mangaka vers 1957, mais pour le système parallèle des librairies de prêt (kashibon). Où, contre une somme modique, on « louait » alors des bandes dessinées.

Son passage par ces deux filières fait de Sanpei Shirato un auteur très représentatif du gekika [« images dramatiques »], qui est lié à elles. Cette forme adulte du manga, comportant plus de réalisme narratif et graphique, de sexe et de violence, émerge dans ces années 1950.

« Kamui-den » 1/2 : une lecture indispensable pour mieux connaître le manga !
Kamui commence son initiation dans l’art guerrier du ninja (ou shinobi) et ses contraignantes exigences.
© 2010 Sanpei Shirato & Kana

L’expert des ninjas

De 1959 à 1962, Sanpei Shirato commence à se faire remarquer avec la publication de Ninja Bugeichô [« Chroniques des accomplissements militaires d’un ninja »]. La première fresque épique en 17 volumes de ce précurseur du roman graphique narre, comme son titre l’indique, les exploits d’un de ces célèbres espions et assassins nippons. Masqués et vêtus généralement de noir pour des attaques de nuit, ceux-ci maîtrisent l’escrime et des armes non conventionnelles, le déguisement et les techniques de dissimulation. Ils ont, entre autres, frappé durablement l’imagination des Occidentaux et continuent aujourd’hui à inspirer des mangas (voir Naruto).

À la différence près que le protagoniste de Ninja Bugeichô ne se présente pas comme un simple mercenaire et aventurier : doté d’une conscience sociale, il dirige la révolte de paysans contre les seigneurs féodaux (daimyô) des guerres civiles de la Sengoku Jidai (XVIe siècle).

Malgré un personnage principal de fiction, le souci de reconstitution historique déployé se révèle très représentatif des rapports ambigus entretenus avec les ninjas à l’époque par le plus puissant de ces potentats, Nobunaga Oda, puis ses successeurs Hideyoshi Toyotomi et Ieyasu Tokugawa. En effet, pour réussir à faire l’unité du Japon, ils utilisèrent ou se défirent, au gré de leurs ambitions opportunistes, des plus fameux d’entre eux, ceux des régions centrales montagneuses d’Iga et Koga.

Le matérialisme historique illustré

Après son coup d’essai magistral, Sanpei Shirato approfondit la veine du ninja redresseur de torts et résistant à l’oppression car placé dans un contexte social fort. En 1964, il contribue, y compris financièrement, à la parution du magazine manga d’avant-garde Garo de Katsuichi Nagai. Où il crée Kamui-den [« La Légende de Kamui »].

Sa trame se développe autour de trois personnages. Le premier, Kamui, est un paria. Au milieu du XVIIe siècle, il est placé au plus bas de la pyramide sociale strictement hiérarchisée de la période d’Edo. Elle voit une minorité de clans de samouraïs des fiefs seigneuriaux (han), sous la férule des shoguns Tokugawa, descendants de Ieyasu, tenir militairement le pays. Ils divisent, pour mieux régner, la masse des paysans, producteurs de la manne rizicole nourricière du pays. Brimé, mais doté d’une exceptionnelle capacité de résistance, Kamui, quitte à être totalement marginalisé, préfère devenir un ninja, un puissant guerrier de l’ombre.

Guère mieux loti que lui, Shôsuke apparaît comme un fils de domestique, un genin [« les gens inférieurs »], serf qui aspire à s’émanciper en tant que paysan indépendant.

Ryûnoshin, quant à lui, né d’un haut fonctionnaire de fief, ne sera pas sûr de conserver son statut de privilégié.

Des séquences animalières d’un réalisme saisissant viennent appuyer le propos de Sanpei Shirato, une des « marques de fabrique » de l’auteur…
© 2010 Sanpei Shirato & Kana

Ainsi, la banale bande dessinée de genre ou l’histoire de samouraïs centrées sur l’action guerrière virent ici à la vaste chronique sociale explicative d’inspiration critique marxisante de la lutte des classes dans un Japon demeuré féodal. D’autant que l’âpreté et le poids du matérialisme historique pesant sur le destin de ses acteurs y sont liés, de manière hardie, à des séquences animalières aux accents darwiniens de struggle for life [combat pour la vie]. Sanpei Shirato s’y montre même de la trempe d’un Jack London et supérieur à ce qu’a pu faire un Jirô Taniguchi dans le domaine, à la traîne du maître du gekiga. Il y revint avec persévérance dans la suite de son œuvre.

Dernièrement invitée au Festival d’Angoulême 2011, Riyoko Ikeda, dessinatrice emblématique du shôjo manga, dans un échange avec Pascal Ory, a insisté sur l’importance revêtue pour elle, comme référence initiale, par Kamui-den. Elle s’en servit dans son évocation du contexte social de la révolution française de 1789 dans La Rose de Versailles (Kana). Comme elle, nombre de ses collègues nippons, des horizons les plus divers, ont été influencés par Sanpei Shirato.

La masse des paysans courbe l’échine devant les samouraïs et nourrit le pays…
© 2010 Sanpei Shirato & Kana

À l’encontre des idées préconçues des Occidentaux

Pourtant, à la base, le gekiga peina à prendre son impulsion avant les années 1960. Dans le registre des récits guerriers, il s’imposa finalement grâce à lui. Le duo Kazuo Koike et Gôseki Kojima, dessinateur au parcours assez similaire, contribua aussi à sa reconnaissance, avec Lone Wolf & Cub (Kozure Ôkami, 1970-1976/Panini, 2003) et Samurai Executioner (Kubikiri Asa, 1972-1976), variant autour du thème récurrent de la vengeance. Puis Hiroshi Hirata se distingua à son tour, d’abord grâce à sa série Satsuma, l’honneur de ses samouraïs (Satsuma Gishiden, 1977-1982/Delcourt-Akata, 2004).

Couverture de « The Legend of Kamui, Perfect Collection : The Island of Sugaru », volume I, une des continuations traduites en anglais (américain) de la série.
© 1990 Sanpei Shirato & Akame Productions/Shôgakukan, Inc. © 1998 Viz Communications

Selon Frederik L. Schodt, exégète américain du manga, ce dernier titre, indépendamment d’ailleurs des propres idées de son auteur, aurait fasciné Yukio Mishima. Remarquons néanmoins que le soupçon de dérive droitière que les Occidentaux, pour certains, associent souvent au traitement du manga d’époque mettant en scène des samouraïs est sérieusement désamorcé par le fait que c’est bien, paradoxalement, Sanpei Shirato et ses idées proches de l’extrême gauche qui constituent au Japon son principal « porte-étendard » ! Il a non seulement connu un très fort impact auprès de l’« intelligentsia » sympathisante de ses opinions, mais rencontré un large écho dans son pays agité lors de la décennie de création de Kamui-den par le renouvellement de son traité d’alliance avec les États-Unis, les révoltes estudiantines et le terrorisme de l’Armée rouge japonaise.

Le prestige dont jouit Sanpei Shirato auprès d’une certaine « élite intellectuelle » nippone est tel que Kazuo Koike en a relativement pâti. Face au père de Kamui, il serait de bon ton de le considérer davantage comme un simple « entertainer » [amuseur]. Une analyse toutefois à relativiser, au regard de l’influence mutuelle qui s’est exercée, au niveau des inspirations et du graphisme, entre le premier et le duo Koike-Kojima, les deux dessinateurs s’étant beaucoup apportés mutuellement. Elle est même démentie par la lecture de Path of the assassin (Hanzo no Mon, 1972-1984). Où les seconds décortiquent les rapports entre Ieyasu Tokugawa et son principal espion et garde du corps ninja, Hattori Hanzo, s’appuyant sur l’exploitation de faits réels dont tous sont friands. Au point que cette série mériterait pareillement à Kamui-den enfin une traduction en français !

(par Florian Rubis)

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En médaillon : couverture de « Kamui-den » T1
© 2010 Sanpei Shirato & Kana

« Kamui-den » T1 » – Par Sanpei Shirato – Kana (Sensei) – 1488 pages, 29 euros

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