Killjoys - Par Gerard Way, Shaun Simon & Becky Cloonan (Trad. KGBen) - Delcourt

8 décembre 2014 0 commentaire
  • Il y a des années, les Killjoys, un groupe de héros, se lança dans une lutte contre la méga-corporation BL/Ind, qui se solda pour leur défaite. Aujourd'hui, Girl, unique survivante des Killjoys, est bien décidée à reprendre le combat et à abattre définitivement cette organisation maléfique et despotique.

Artiste multiforme, Gerard Way est d’abord connu comme co-fondateur et chanteur du groupe rock My Chemical Romance. Diplômé de l’École des Arts Visuels de New York, ayant effectué des stages chez DC Comics et Cartoon Network, Gerard Way n’a jamais oublié ses premières amours d’avant qu’il n’embrasse sa carrière musicale. C’est ainsi qu’en 2007, il se lança dans l’écriture d’une série comics, Umbrella Academy, dessinée par Gabriel Bà [1]. En dépit d’un accueil public et critique très favorable -la série fut récompensée d’un Eisner Award- seuls deux tomes furent publiés, alors que le projet initial ambitionnait d’atteindre au moins six tomes.

C’est à cette même époque, en 2009, suite à une discussion avec son ami Shaun Simon, ancien claviériste du groupe Pencey Prep, que naît le projet de Killjoys, dont Shaun avait imaginé les bases. Malheureusement, tout comme la suite d’Umbrella Academy, ce projet n’aboutit pas.. du moins immédiatement. En effet dès l’année suivante, en 2010, alors que Gerard Way travaille sur le nouvel album de My Chemical Romance, il appelle Shaun Simon pour lui annoncer de but en blanc que son groupe allait utiliser l’univers et les personnages de Killjoys pour leur nouvel album, qui allait désormais s’appeler Danger Days : The True Lives of the Fabulous Killjoys !

Deux clips furent réalisés, mettant en scène directement les Killjoys : Na Na Na et Sing, dans lesquels le vilain principal est joué par nulle autre que Grant Morrison, qui semble fort s’y amuser ! L’univers décrit dans ces clips, coloré et décalé, semble puiser tout aussi bien dans l’imagerie des super-héros américains que dans ceux japonais. En effet, avec leurs décors désertiques, leurs héros identifiés par des codes couleurs, leurs mises en scène et leurs créatures de série Z, ces clips ne sont pas sans rappeler les séries de Super Sentai, et plus généralement les séries TV Tokusatsu. Un mélange d’influences, conscientes ou non, qui n’en reste pas moins des plus étonnants et réussis.

Initialement le projet prévoyait un troisième clip qui ne fut pas réalisé, faute de budget. L’idée de faire à la place un comics s’imposa naturellement. Le titre fut annoncé au New York Comic Con de 2012. Co-scénarisé par Gerard Way et Shaun Simon, la partie graphique du comics est assurée par Becky Cloonan, connue entre autres pour la série American Virgin (Label Vertigo, chez DC Comics), mais également pour avoir été la première artiste féminine à dessiner un épisode de la série Batman (en 2012). Actuellement Becky Cloonan co-scénarise avec Brenden Fletcher la série Gotham Academy.

Killjoys - Par Gerard Way, Shaun Simon & Becky Cloonan (Trad. KGBen) - Delcourt
© Dark Horse / Delcourt

Les deux clips, différents en terme d’ambiance, se terminaient néanmoins sur une conclusion identique : la mort des Killjoys. Le récit du comics nous propose de découvrir la suite, des années après, et de suivre Girl, la petite fille que protégeaient les Killjoys. Devenue adolescente, elle erre dans un monde post-apocalyptique, composé d’une ville aliénant les individualités pour forger une société parfaite, entièrement dédiée à l’efficacité et la performance, et d’un désert peuplé d’irréductibles rêveurs insoumis.

Nous suivons la trajectoire de divers personnages, via des récits parallèles qui se rejoignent lors du final. Du côté du désert il y a donc Girl, qui tente de survivre tout en cherchant un moyen de se venger, et un groupe d’adolescents, auto-destructeurs et irresponsables, qui se revendiquent héritiers des Killjoys. Et du côté de la ville, nous suivons le parcours d’un couple de prostituées androïdes, luttant pour ne pas finir recyclées, ainsi qu’un « Épouvantail » (le personnage joué par Grant Morrison), qui exerce son travail de tueur tout en cachant le fait, terrible et interdit, d’aimer quelqu’un.

© Dark Horse / Delcourt

Le récit fait la part belle à la symbolique et à la métaphore. Il tisse ainsi un univers mêlant une ribambelle de concepts et d’idées : les draculoids transformant les gens en monstre sans âme, des pistolets-laser basés sur le pouvoir du « Blast », des boîtes aux lettres à destination de la Mort elle-même, des androïdes et le mythe d’un dieu-robot sauveur etc. Le tout se déroulant entre une dystopie digne de 1984 et un univers désertique, mêlant imagerie des super-héros avec celle du rock. Les personnages en eux-mêmes n’ont pas de nom, et se trouvent désignés par des surnoms ou par leurs fonctions.

Le comics peut se lire indépendamment de l’écoute de l’album de My Chemical Romance, mais il demeure fortement lié à ce projet artistique, et il n’est ainsi pas forcément évident d’en profiter pleinement sans lui. De plus l’aspect symbolique et métaphorique prend largement le pas sur l’intrigue, qui se révèle finalement assez mince, se concluant d’une façon simple et poétique mais néanmoins cohérente.

© Dark Horse / Delcourt

Les thèmes abordés, comme le passage à l’âge adulte et la rébellion contre une autorité castratrice, peuvent apparaître naïfs et simplistes aux esprits chagrins, tant le récit trace une ligne claire entre le bien et le mal, et se conclut de façon facile, une fois que Girl accepte son destin. Le récit se veut une ode poétique et lyrique, rappelant de ce fait sa source originale, mais surtout, il s’attache en premier lieu aux personnages, à leurs sentiments et leurs émotions, à leurs errances et à leurs épreuves, reléguant ainsi l’intrigue à un rôle secondaire, fonctionnel. Et sur cet aspect, les figures mises en scène, des écorchés vifs, se révèlent particulièrement réussies et touchantes. Leur cheminement constitue indéniablement le cœur du récit de Killjoys –et la chute de BL/Ind apparaît au final comme secondaire.

Cet univers improbable mais très complet est mis en images par une Becky Cloonan très inspirée, qui signe quelques pages efficaces d’une grande beauté, aidée en cela par les couleurs chatoyantes de Dan Jackson, qui apporte à l’ensemble quelque chose d’envoûtant.

Le titre sort sous le label Comics Prestige des éditions Delcourt, le proposant sous un format un peu plus grand que la norme classique (190 x 248 mm), doté d’une jaquette du plus bel effet, ce qui fait de cet album un très bel objet que les amateurs apprécieront.

Récit poétique, narrant une rébellion adolescente fantasmée, naïve mais sincère, Killjoys est incontestablement un titre un peu étrange, réservé à un public de rêveurs, qui a conservé cette pulsion, très viscérale, de jouer les héros, dans un univers un peu magique, et de botter les fesses à une société matérialiste qui ne les comprend pas !

© Dark Horse / Delcourt

(par Guillaume Boutet)

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Killjoys. Par Gerard Way (scénario), Shaun Simon (scénario) & Becky Cloonan (dessin). Traduction KGBen. Delcourt, collection "Contrebande". Sortie le 19 novembre 2014. 160 pages. 17,95 euros.

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[1Umbrella Academy (2007-2009) : deux tomes, publiés aux États-Unis chez Dark Horse et en France aux Éditions Delcourt.

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