L’Alpha et l’Oméga de Gaston Lagaffe

28 octobre 2018 3 commentaires
  • Meuh non, l'Alpha et l'Omega ne sont pas deux modèles de voitures possédées par le gaffeur sans emploi ! Mais bien les tous premiers et derniers gags de Gaston, que Dupuis rajoute à sa nouvelle anthologie de 2018 ! Sans oublier le festival de gaffes organisé par la Ville de Charleroi en hommage à Gaston !

La série Gaston Lagaffe peut certainement se prévaloir d’une impressionnante série de records dans le monde de la bande dessinée franco-belge : le record d’inventions farfelues, le plus grand nombre de costumes fantaisistes, de contraventions dressées, etc. Mais le summum reste certainement les diverses éditions erratiques, qui ont rendu fous plusieurs générations de lecteurs. Pourtant, bon nombres d’éditeurs ont tenté d’y mettre bon ordre !

Avouons que Gaston lui-même n’y est pour rien car, pour ses premiers pas (bleus) début 1957, le rédacteur-en-chef du Journal de Spirou Yvan Delporte et son auteur André Franquin ne l’avaient créé que pour dynamiter la mise en page trop sage de leur hebdomadaire. Gaston n’aurait d’ailleurs jamais du connaître de publication en album !

Faux départ pour Gaston

Mais comme les interventions de cet hurluberlu plurent aux lecteurs, il connut ses premiers gags, réalisés par Franquin et Jidéhem fin 1957, comilés dans son premier album à l’étonnant format allongé, avec un strip par page en 1960, probablement imprimé sur des chutes de papier d’imprimerie. Déstabilisés par cette présentation hors-norme, beaucoup de libraires l’avaient distribué gratuitement à leurs clients. (Pour la petite histoire, les libraires Canal BD ont rétabli l’équilibre en 2017 en rééditant un fac-similé de cet album.)

L'Alpha et l'Oméga de Gaston Lagaffe
Le fac-similé du tout premier Gaston, publié par Canal BD en 2017

En 1963, Dupuis sortit un second album, logiquement numéroté T. 2, et privilégieait désormais un format à l’italienne, conformes aux gags en une demi-planche publiés dans le journal. Puis tout continua presque normalement avec l’arrivée des tomes 3 et 4, suivi du tome... 1 !

Et oui, voyant que les lecteurs recherchent le premier tome, épuisé, Dupuis décida de reprendre la numérotation au 1 en annonçant rassembler les premiers gags en leur rajoutant les suivants. Mais en réalité, ces premiers gags ne sont pas repris dans ce faux cinquième tome. D’ailleurs, un vrai tome 5 est publié en 1967, toujours au format à l’italienne, mais sans les premiers gags du premier album. Le mal de tête commence... [1]

La saga des R

Le changement de maquette du Journal de Spirou incita ses auteurs à adopter bientôt le format de gag en une planche. Mais il fallut attendre 1968 et le sixième tome de Gaston pour que Dupuis privilégiât pour Gaston le format standard de ses albums. Suivi bientôt par les tomes 7 et 8...

On se croyait sortis de la zone tumultueuse, lorsqu’un éditeur n’ajoute son grain de sel : soucieux de proposer aux lecteurs les contenus des premiers tomes à l’italienne, maintenant épuisés, et d’uniformiser la série dans le nouveau format, Dupuis reprit les premiers tomes avec une numérotation "R". "R" pour "réédition". Le premier R1 parut en 1970, et regroupa les deux premiers albums à l’italienne, c’est-à-dire les tomes... 2 et 3 ! (vous suivez toujours ?...)

Puis la machine s’emballe : toujours en "grand format", Dupuis publie la suite des gags qui paraissent dans Spirou (les tomes 9, 10, etc.), en alternance avec les albums R. Le R2 reprend les tomes 4 et des inédits, le R3 regroupe les tomes 1 et 5, et le R4 rassemble des inédits et des récits de Delporte illustrés par Franquin.

La malédiction du tome 5

Après avoir publié huit tomes de Gaston en cinq ans (1970-74), Dupuis doit interrompre cette frénésie éditoriale. Deux raisons principales : la grande majorité des anciens albums et inédits ont été exploités ; et au même moment, Franquin diminue fortement sa production, car il s’investit dans divers projets, dont Le Trombone illustré et les Idées noires.

Conséquence : pas de nouvel album de Gaston pendant cinq ans, et surtout pas de numéro 5 (ou R5) en grand format, de quoi déconcerter les lecteurs ! Dans le Gaston T. 13 (1979), Franquin (et les éditeurs) tentent de remettre l’église au milieu du village, avec Prunelle comme porte-parole (voir ci-dessous) : "Il n’y a pas et il n’y aura jamais d’album n°5 !", affirme-t-il. Voire...

Dupuis persiste et signe en éditant le tome 14 de Gaston en 1982. Cela n’empêche pas le petit monde de la BD de comploter et d’éditer un album parodique Baston, réalisés par Armand, Baudoin, Bercovici, Berthet, Carali, Colman, Conrad, Cosey, Coucho, Dany, Deliège, Delporte, Denis, Derib, Dodier, Edika, Ferrandez, Geerts, Goossens, Harlé, Hermann, Hislaire, Jannin, Krebs, Louarn, Lucques, Macherot, Mako, Margerin, Pichon, Reiser, Schlingo, Solé, Tome, Janry, Ucciani, Volny, Walthéry, Wasterlain et Yann. Paru en 1983, cet album porte le... numéro 5, afin que les lecteurs puissent le ranger entre le R4 et le 6 ! Quelle blague !

Dupuis n’est pas en reste, et se décide (enfin) à reprendre les gags du tout premier Gaston (1960) avec les tous premiers dessins de Gaston parus dans Le Journal de Spirou. En tentant de rester cohérent, Dupuis numérote ce tome en "0" (1985), et publie finalement en 1986 un album R5 qui rassemble d’autres inédits ainsi que pas mal de gags publicitaires. Il y a donc maintenant trois tomes 5 (le 5 à l’italienne, le Baston 5 et le R5), mais surtout, histoire de calmer les collectionneurs devenus fous, Gaston étale ses mésaventures du tome 0 au tome 14, dans une nouvelle édition en grand format. Nous ne sommes cependant pas au bout de nos surprises !

De Dupuis à Marsu-Productions

Si 1986 est donc une date importante pour Gaston et la publication de ce tome 5, elle marque aussi un tournant pour Franquin, qui décide de quitter Dupuis et de confier le destin de ses personnages de papier à une nouvelle structure éditoriale : Marsu-Productions.

Franquin se focalise alors sur le lancement de la série du Marsupilami, avant de prendre ses distances et de la confier à Batem qui l’anime encore aujourd’hui. Les diverses activités du génial dessinateur belge, comme son investissement conséquent dans une série TV mort-née, Les Tifous, vont encore l’éloigner de Gaston. Si l’on fait abstraction des 17 albums réédités en format de poche (avec quelques inédits) entre 1987-1995, il faut attendre 1996 pour que paraisse chez Marsu-Productions le quinzième album de Gaston, un succès immédiat et mérité, dont Franquin ne profite que quelques semaines, car il décède le 5 janvier 1997.

Le tome 15 est édité par Marsu-Productions

Cette triste disparition ravive l’intérêt des lecteurs... et le fait que pas mal d’entre eux se sont perdus dans la publication complexe des albums de Gaston. Pour le 40e anniversaire de la naissance de Gaston, Dupuis et Marsu-Productions reprennent le contenu de ses albums et reclassent les gags chronologiquement dans une nouvelle collection de 18 albums, le dix-huitième correspondant au précédent T. 15, toujours estampillé Marsu-Productions.

Ouf, ça y est, les lecteurs sont réconciliés avec leur collection et s’y retrouvent enfin. Surtout que Marsu publie en 1999 un 19e tome, compilant une série d’inédits, les tous derniers gags de Franquin, ainsi que certaines demandes publicitaires (les piles et Fou du bus) qui restaient dans les tiroirs.

En 2009, Marsu-Productions ouvre le bal des compilations thématiques

Mais c’était sans doute trop simple car Dupuis décida en 2005 de rééditer les albums historiques "grand" format et dos rond, à savoir les 0, R1, R2, R3, etc. Puis rassemblant d’un côté ces fac-similés en coffret en 2006, avant de rééditer en 2009 les 19 tomes de la nouvelle numérotation de 1997 (dos carré), mais avec de nouvelles couvertures !

Toujours désireux d’accrocher de nouveaux lecteurs, Marsu-Productions puis Dupuis modifient également le concept en proposant des sélections des gags de Gaston sur des bases thématiques. Ainsi, à partir de 2009, paraissent des albums thématiques centrés successivement sur l’écologie, les chats, les inventions, la voiture, etc. vit le jour. Et toujours avec de nouvelles couvertures, bien entendu !

L’édition définitive !?!

On aurait pu croire que l’histoire s’arrêtait là... Pourtant, Dupuis décida en 2017 d’un nouveau grand coup (dans la pétaudière) et édita une nouvelle (et ultime ?) version de la série dans un coffret limité à 5000 exemplaires, célébrant cette fois les 60 ans de Gaston. L’éditeur expliqua que toutes les planches avaient été rescannées, remasterisées et recolorisées par un expert en la matière, Frédéric Jannin, fidèle conservateur des œuvres du maître. En plus de certains goodies, ces albums rajoutaient encore quelques "inédits" dans cette version chronologique qui porte la série au nombre de 22 tomes, numérotés de 0 à 21, donc trois albums "de plus" que la précédente version, des albums dotés de nouvelles couvertures pour une bonne partie.

Après ce lancement en grande pompe, Dupuis consacra 2018 "année Gaston" et profita de la sortie du film pour rééditer en mars dernier vingt tomes de la dernière mouture en un seul coffret, sans les goodies : du tome 1 (à savoir les premiers "gags" de Gaston) au tome 20 et au gag 895. Le grand public put donc profiter de cette nouvelle et ultime (?) édition. Voici enfin que paraissent ces jours-ci les deux derniers albums de cette édition "ultime" : les tomes 0 et 21.

Le coffret anniversaire paru en 2017

Début et fin de Gaston Lagaffe

Sans surprise, ces deux albums hors-normes se comportent les premiers et les derniers dessins réalisés, car cette collection reste bien chronologique. Le tome 0, intitulé Les Archives de la Gaffe s’intéresse à tout ce qui précède les premiers gags que l’on retrouve dans le tome 1 de cette collection.

Comme expliqué au début de cet article, Gaston n’était alors présent que pour animer la mise en page quelque peu austère du Journal de Spirou. Cet album regroupe donc tous les dessins et articles où Gaston fait une apparition. À commencer par les deux premiers dessins, lorsque Gaston déboule sans crier gare au milieu d’un récit illustré par Morris. Si les dessins étaient connus, aucun album grand public ne les avait précédemment publiés dans leur contexte de l’époque.


Ce nouvel album "0" reprend tous les éléments du précédent n°0, mais avec une nouvelle colorisation qui désire se rapprocher le plus possible de celles des magazines de l’époque et des intentions de Franquin. Autre nouveauté : quelques articles absents de la précédente édition, dont la séquence complète de la "Grève de Fantasio". Cette demi-douzaine de pages contextualisent merveilleusement la tension que Gaston a générée malgré lui dans la rédaction, et le premier gag dans lequel Gaston « poinçonne » le pied de Fantasio.

Aux antipodes, le tome 21 reprend toutes les planches à partir du gag 895, compilant des éléments précédemment publiés. On y retrouve également la série publicitaire Fou du bus, des couvertures pour Le Journal de Spirou, ainsi que des dessins pour les piles Bidule et quelques costumes de bal de Gaston. L’éditeur a également ajouté les textes et illustrations d’En direct de la rédaction contemporains à la création de ces gags.

Enfin, cet album 21 Ultimes bévues se termine en même temps que cette collection chronologique sur la dernière planche sur laquelle travaillait Franquin. Retravaillée par rapport à la version présentée dans le précédent tome 19, elle démontre que Franquin n’avait rien perdu de sa force graphique, de son dynamisme et de son humour. Une conclusion pleine d’émotion qui clôture définitivement, on l’espère, la grande saga des rééditions de Gaston.

Gaffes sur la ville

Pour terminer cet article consacré au soixantième anniversaire de Gaston, intéressons-nous à une série de manifestations concoctées par la ville de Charleroi, berceau des éditions Dupuis. À partir de ce samedi 27 octobre, le centre commercial Rive Gauche et ses alentours accueillent une série d’animations :

• Une grande expo Gaston
• Des séances de dédicaces
• La présence de la voiture de Gaston
• Une bonne occasion (pourquoi se priver) de jurer un bon coup
• Des expositions
• Des conférences

Bref, un programme alléchant que vous pouvez télécharger ici , preuve que Gaston reste un héros indémodable !

Gaston anime la ville de Charleroi
Photo DR

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Visiter le site consacré à Gaffes sur la ville

[1Marsu-Productions et le Soir ont réédité ces cinq petits albums en 2006, ensuite repris par Dupuis en 2013.

 
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3 Messages :
  • L’Alpha et l’Oméga de Gaston Lagaffe
    30 octobre 17:29, par Oncle Daniel

    Ce n’est pas la première fois qu’on le signale sur ce site : Les Tifous ce n’est pas mort-né, je les ai vu à la télévision ces dessins animés. On attend d’ailleurs que Dupuis récupère les droits sur les milliers de pages réalisées par Franquin pour ces personnages.

    Par ailleurs, dire que Franquin est toujours au top de sa créativité dans les derniers gags est osé. On voit qu’il n’y arrive plus, qu’il essaie d’arriver au gag 1000 comme il l’a toujours souhaité, mais les personnages sont mal dessinés, toujours différents d’un gag à l’autre... Hélas. Même si l’émotion est là, en effet. Je ne critique pas, je regarde... Jannin déclarait la même chose...

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  • L’Alpha et l’Oméga de Gaston Lagaffe
    1er novembre 10:41, par Lusabets

    Tout à fait d’accord avec Sharles-Louis, les dernières productions de Franquin n’étaient plus au niveau.

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    • Répondu par lusabets le vrai le 1er novembre à  19:00 :

      Merci, triste inconnu, d’avoir emprunté mon pseudonyme sans mon accord. Désolé, je ne pense pas du tout comme vous, je ne me permettrai pas de sortir une chose aussi absurde sur André Franquin, j’ai trop de respect pour ce dessinateur disparu.

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