La bourlingue mélancolique de Dumontheuil

26 août 2009 6 commentaires
  • C’est un salaud, Dumontheuil ! Sans avoir l’air d’y toucher, il vient de tranquillement ridiculiser la plupart des auteurs de BD voyageurs qui, le carnet de croquis à la main, s’envolent vers des pays ensoleillés ou poussiéreux, des mégapoles extrêmes ou des bleds oubliés avec l’ambition « d’en faire quelque chose ».

Il n’a pas trouvé intéressant de publier les habituels crobards tremblés de dessinateurs intimidés qui veulent à tout prix fixer l’instant . On les imagine suant à grosses gouttes, planqués à l’ombre tentant de capturer l’atmosphère, les couleurs, la lumière. Ils deviennent alors des apprentis Titouan Lamazou, utilisant classiquement l’espace avec les mêmes crayons gras, les mêmes aquarelles, la même encre un peu impersonnelle.

Le premier plaisir en lisant ce livre est de se rendre compte que Dumontheuil, lui, a choisi de front son média, la bande dessinée, pour raconter et sublimer son expérience. Et il le fait avec une vigueur euphorisante et jouissive.

Il suffit de citer les narratifs de la page 15 pour savoir le ton du livre : « Il s’est gorgé de visions, d’odeurs, de couleurs, de chants… de tout ce qui comble et étonne… »

En ça, il est l’anti-Tintin au Congo. Ce n’est pas un blanc qui transforme tout sur son passage . C’est au contraire l’Afrique qui modèle le personnage principal, un Français cultivé qui va se découvrir lui-même avec ses failles et ses contradictions. Dumontheuil se réjouit de lui faire vivre mille aventures formidables ou anodines. Jamais on ne tombe dans le cliché du héros européen ou occidental, le blanc en balade, le civilisé face au monde sauvage. Cette impression désagréable trop souvent ressentie devant des travaux d’artistes pourtant sincères. On pense à cette tradition du récit d’aventures où le héros supérieur traverse des contrées hostiles. On pense aussi aux photos misérabilistes de la plupart des globe-trotters : un petit garçon pieds-nus, un vieux noir ou une Asiatique saisis dans leur labeur, leur pauvreté. Capturés par l’objectif, ils deviennent des objets de curiosité, des trophées dignes du colonialisme.

Pour ce récit dont c’est le premier tome, ces erreurs sont évitées avec maestria. L’auteur a créé un personnage haut en couleurs qui vit intensément les humeurs du touriste : un mélange d’appréhension, de condescendance, de frilosité ( sous ces latitudes !), de curiosité, de candeur…

Un seul bémol : le personnage est sans cesse ridiculisé, malmené au-delà des limites .Dumontheuil est sans pitié, presque sadique. Il se régale des coups qu’il distribue à son “nanti héros” calé entre sa bonne volonté et la maladresse : un vrai Gascon Lagaffe.

Qui est ce Jean-Dextre Pandar de Cadillac ? Un noble lettré, un intellectuel qui se voit confronté aux forces naturelles d’un pays, d’un continent où tout est piquant, dangereux et enivrant…

Dumontheuil aligne avec gourmandise les situations outrancières. On use là d’un ressort un peu “grossier” mais régulièrement tempéré par des retours immédiats à une poésie bienveillante et ce grâce à une prose gracieuse ; louons d’ailleurs le talent d’écriture de l’auteur. Cela dit, c’est un grotesque assumé : tout nous indique que nous sommes dans le pastiche, la caricature. Pour preuve, le gros nez du personnage central, référence et hommage autant à une certaine forme de bande dessinée humoristique franco-belge( on pense aussi à Pétillon ou à Rochette) qu’à l’appendice nasal du plus célèbre des Gascons.

La bourlingue mélancolique de Dumontheuil
Le Landais volant, conversation avec un Margouillat – Par Nicolas Dumontheuil
Éditions Futuropolis

Un album essentiel

Malgré cette accumulation de péripéties, on est conquis par ces paysages, ces ambiances, ce spectacle. Tout est drôle et nostalgique. Outre le regard bourré d’empathie pour le genre humain (et même pour la faune et la flore, le sous-titre cite un margouillat considéré comme un interlocuteur normal), l’auteur en profite pour prouver sans esbrouffe ses talents de dessinateur. Quelle aisance dans les cadrages et les atmosphères ! Les nuits, les jours, le mystère, la fatigue, le désordre… Tout est montré avec générosité ; les véhicules, les animaux sont croqués avec le même bonheur ; on est bien dans le plaisir pur. La bonne humeur se teinte pourtant de cette mélancolie qui vient après la bourlingue. Cette fatigue enfantine, l’homme redevient un naïf quand il voyage, il s’émerveille, s’esbaudit avant de s’endormir épuisé par son propre enthousiasme.

Cet album est essentiel pour cette raison ; les données classiques sont de mise mais ce n’est pas Tintin qui va vers cette Afrique, c’est l’Afrique qui vient à Jean-Dextre. Elle coule littéralement en lui, l’irriguant, le transformant. Dumontheuil prend le récit d’aventures et le transforme en une quête psychologique et initiatique (rigolote en plus ! ) mettant à mal le principe même de la littérature de voyage où curieusement le sage académisme l’emporte trop souvent.

(par Sergio SALMA)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le Landais volant, conversation avec un Margouillat – Par Nicolas Dumontheuil - Éditions Futuropolis

Lire les 14 premières pages

Commander ce livre chez Amazon

Commander ce livre à la FNAC

 
Participez à la discussion
6 Messages :
  • La bourlingue mélancolique de Dumontheuil
    26 août 2009 14:51, par marcel

    Il n’a pas trouvé intéressant de publier les habituels crobards tremblés de dessinateurs intimidés qui veulent à tout prix fixer (...)

    J’ai adoré la sincérité avec laquelle vous commencez votre billet.
    Le travail de dumontheuil m’intéresse mais n’ayant pas lu ce bouquin je ne peux encore rien en dire.
    Donc, vous commencez avec beaucoup de sincérité par évoquer ce que j’appelle "le tout publiable", il y a pléthore de ces bouquins vite torchés qui font croire à toute une génération que faire un livre c’est facile (pardon les arbres), les qualités graphiques on s’en fout c’est un truc de vieux et pour le contenu ? Vous avez bien une formidable soirée pizzas à nous raconter...ces derniers temps l’inspiration nombriliste à atteinte des sommets d’ennuis digne de secret story.
    Merci pour votre sincérité, je ne jubile pas mesquinement que quelqu’un pense comme moi, mais comme c’est vous journalistes web presse écrites qui faites les modes, j’ose espérer que dans moins 3 ans vous contribuerez à l’essort d’un retour de la qualité en BD.
    Oui il faut savoir dessiner et raconter pour prétendre en publier.

    Répondre à ce message

  • La bourlingue mélancolique de Dumontheuil
    26 août 2009 14:57, par marcel

    Je viens de poster un commentaire et puis, j’ai la grande surprise d’apercevoir le nom de Monsieur Salma comme rédacteur de cet artice.
    Cette position de juge et partie est fort dérangeante, je me permets de vous le dire.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 26 août 2009 à  15:41 :

      C’est bizarre, mais nous, qu’un auteur de bande dessinée participe à notre équipe, cela ne nous dérange pas, au contraire.

      Dans le cinéma, Truffaut et Godard ont été critiques de cinéma. En littérature, c’est chose commune : de Saint-Beuve à Proust, de Sollers à Beigbeder...

      On peut estimer que M. Salma sait au moins de quoi il parle. Il ne se dissimule pas sous un pseudonyme. Et ce n’est pas moi qui descends régulièrement dans les forums qui vait lui empêcher de continuer à le faire.

      Ce qui compte, c’est la sincérité et, de notre point de vue, l’intérêt de nos lecteurs.

      Nous avons nous-mêmes sollicité la collaboration de M. Salma, constatant la pertinence et la qualité de ses interventions dans nos forums, même si parfois, nous ne sommes pas d’accord sur certains points (vraiment mineurs). Nous sommes contents de partager ses enthousiasmes.

      Alors, que cela vous dérange, c’est peut-être une bonne chose.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Artisan le 9 septembre 2009 à  21:17 :

        J’ai regardé les 14 pages offertes sur web et suis positivement impressionné, en plus du fait que l’article de Salma est bien écrit en effet (sans doute parce qu’il est justement auteur de ce médium lui-même... et particulièrement sensible)

        Là où je ne vous suis plus : Godard et Truffaut tout en étant des grosses légumes de la nouvelle vague, ne donnent pas à priori plus de crédibilité à un auteur de BD qui prend le temps (mais bon dieu ou ca ?) d’écrire cet article intéressant ...

        N’y a t il pas en effet certains auteurs ayant acquis une réputation solide qui pourraient faire des critiques simplement pour établir publiquement leur propre affiliation...?

        Répondre à ce message

    • Répondu par Sergio Salma le 27 août 2009 à  10:55 :

      Juge et partie ?!
      Je n’ai ni fait le scénario ni participé au dessin de ce livre !Je redeviens un simple lecteur, un amateur et j’ai eu envie d’exprimer mon admiration.
      On prend des risques c’est vrai , comme celui de se faire mal comprendre : je n’oppose pas Dumontheuil à d’autres auteurs de bande dessinée . Je notais seulement certaines faiblesses dans la pratique du croquis de voyage sans parler aucunement du manque de métier proprement dit . Je vous vois venir ; vous devez penser que je mets dans le même sac tous ces nouveaux auteurs minimalistes auxquels vous reprochez peut-être un dilettantisme. Pas du tout. Il y a des dizaines d’auteurs qui sont loin d’être des virtuoses du dessin à la Frazetta qui me touchent énormément.

      L’art de Dumontheuil est réjouissant et tranche dans le paysage où l’on sent trop souvent une application. Mais je sais aussi que ce sont des contraintes et que c’est un métier, j’en fais d’ailleurs partie ; il ne s’agit pas de mépris mais d’une constatation .
      Et puis il y a des personnalités , des talents dont l’apparente désinvolture fait tellement plaisir qu’il faut se réjouir qu’ils existent. Mon humble lecture tentait d’en rendre compte.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Pierre le 28 août 2009 à  19:41 :

        Ah ! Merci Mr Salma de braquer le projecteur sur un auteur dont on ne parle pas assez, et qui fait une oeuvre très personnelle ! (je pense, entre autres, à "l’enclave" ou à "qui a tué l’idiot ?" qui a eu le prix du meilleur album à Angoulême en son temps, si je ne m’abuse - mais ça ne veut rien dire..)
        Je trouve pour ma part intéressant que quelqu’un du métier fasse également oeuvre critique (d’autant plus - sans vouloir vous passer de pommade - que vos interventions sont toujours dénuées de fiel, ce que je trouve particulièrement appréciable..)

        Répondre à ce message