TRIBUNE LIBRE À Sergio Salma : Jean-Paul Mougin (1941-2011), un exemple (À suivre)

16 septembre 2011 5 commentaires
  • Ce n’était pas une star. Ce n’était plus une star. Pourtant ce fut un personnage. Un flambeur aussi. La mort vient nous rappeler son aura et son importance en ces périodes troublées. Lui, il a vécu une époque héroïque puis a quitté le monde de la bande dessinée quand sa création s’est arrêtée de vivre.
TRIBUNE LIBRE À Sergio Salma : Jean-Paul Mougin (1941-2011), un exemple (À suivre)
Le dernier numéro d’(A Suivre)
(C) Casterman

Bien avant d’être un éditeur de livres, Jean-Paul Mougin est un homme de presse. C’est la presse qui est son moteur. En faisant le grand écart (apparemment) puisque son lectorat est un temps la jeunesse lisant un journal d’obédience communiste puis un public adulte qui lui fera la fête des années durant, le sacrant pape du roman graphique francophone. Son bébé ce fut (À suivre).

L’autre personne grâce à laquelle tout cela fut possible s’appelait Hugo Pratt.
Si La Ballade de la mer salée est un album en français de 1975, le récit est publié en Italie dès 1967 (dans Sergent Kirk). Jean-Paul Mougin a été un lien, un liant entre des cultures apparemment différentes. Apparemment opposées.

Il a l’intelligence de croire à ce métissage et il ira puiser chez ses contemporains l’essence–même de ce qui deviendra sa revue. Il a ainsi accompagné et soutenu des auteurs dans un parcours qui devrait faire réfléchir ceux qui opposent justement les anciens et les modernes en oubliant à quel point les ponts sont importants entre les générations.

(À suivre) s’inscrit dans un vaste mouvement. Elle vient pourtant après les autres revues historiques, L’Écho des savanes, Métal hurlant, Fluide glacial ; on oublie toujours Charlie mensuel qui est là dès 1969 copiant un peu le concept de Linus, revue italienne, qui aura le tort de beaucoup publier de matériel américain, ce qui lui fera perdre son statut de lieu de revue de création alors que beaucoup d’auteurs français ou italiens y font leurs premières armes. Manara, autre complice, y publiera.

Hors normes

Mougin apporte un concept beaucoup moins "adolescent" que pour les trois titres sus-mentionnés. Il ne s’agit plus de contre-culture, ni de revues nées d’une contestation. L’ambition est toute autre. C’est, au contraire, la littérature dans ce qu’elle a de plus noble qui investit le champ de la bande dessinée. Jean-Paul Mougin ne sera qu’un relais mais un relais vital. Il va pousser les auteurs en permettant par exemple le hors-format standard. Il s’agit là aussi d’une tendance qui montrait son nez, il n’a pas inventé le concept, il l’a nommé, conceptualisé.

Éditorialement ce fut un coup de génie. Des gens comme Auclair ou Tardi sont déjà là, à maturité ; ils avaient besoin de ce nouvel espace. Forest depuis longtemps, Gillon aussi n’étaient-ils pas en train de livrer de longs récits (en noir et blanc) depuis des années ? L’album Maus de Spiegelman en français, c’est effectivement 1988 mais les premières pages sont publiées dans son Raw dès 1981. Contemporaines ou presque aux premiers albums de la collection Romans (À suivre). Pellaert ou encore Breccia racontent depuis longtemps en s’affranchissant des formats classiques. Il est à noter l’importance conjuguée de l’Argentine et de l’Italie dans cette émancipation. Pratt étant le parfait exemple de l’Italien migrant d’un pays à l’autre. Mougin « s’inspire » littéralement de Pratt qui est un mentor autant qu’un poulain. Pratt, né en 1927, est pourtant un aîné qui a déjà des milliers de planches derrière lui quand l’aventure (À suivre) commence. Pratt qui aura d’ailleurs sa revue Corto publiée également par Casterman, inspirée de la revue Corto Maltese italienne. L’appellation Romans (À suivre) qui positionnera parfaitement l’entreprise a-t-elle subi l’influence de Eisner et de son Bail avec Dieu (1978). Le terme « Graphic Novel » a été utilisé par Will Eisner pour se démarquer du comics. Est-on dans la traduction ? Ou bien dans la coïncidence ? [1]

Un état d’esprit

Il est là le génie des rédacteurs-en-chef et des directeurs de collection : sentir, ressentir qu’une génération d’auteurs est disponible pour une aventure nouvelle. Greg ou Delporte, dans un autre registre, ont aussi joué ce rôle de catalyseur (Greg qui, lui aussi d’ailleurs, a publié Pratt dans Tintin mais il y eut un rejet).

Ce que Mougin a mis en place, c’est un état d’esprit. On lisait jusque là Pratt comme le "tout-venant" de l’aventure ; la Ballade est publiée dans les fumetti (Pratt y publie depuis la fin de la guerre). Le romancier Alexandre Dumas a aussi été publié en feuilletons dans des journaux avant d’être repris dans des collections prestigieuses. En cela, Mougin fait le lien entre la littérature populaire et l’autre, celle des salons. Fameux hiatus car dans les premiers numéros de la revue (À suivre), il y a par exemple Victor De La fuente, classique parmi les classiques.

Ces longs récits en noir & blanc (il ne s’agit là après tout que de la forme) avaient surtout l’ambition de raconter autrement autre chose. Des univers formidables vont éclore, des auteurs surgir. Des auteurs comme Dieter Comès pourront aller au bout de leurs envies. Ils avaient souvent commencé leur œuvre ailleurs mais dans des formats qui les bridaient peut-être (L’Ombre du corbeau était novateur dans le catalogue Lombard et fut publié dans Tintin en 1976-77). François Schuiten œuvrait dans Métal, Tardi dans Pilote depuis des années avec Pierre Christin d’abord. Tardi est simultanément chez Futuropolis et Dargaud…

Des éditeurs qui eux aussi ont créé des ponts, qui ont été des liens entre la bande dessinée jeunesse et l’autre, l’adulte. Ce dernier vocable étant d’ailleurs pour la bande dessinée une source de malentendus. Public adulte faisant souvent référence à des récits érotiques ou pornographiques (qu’ils soient dans le registre humour ou non). À noter aussi le phénomène générationnel : Auclair (né en 1943), Tardi (1946), Muñoz (1942), Sampayo (1943), Ted Benoît (1947)… Des gens comme Jean-Paul Mougin ont fait leur travail d’accoucheur.

Il y eut avec quelques-uns des conflits, des fâcheries. (À suivre), c’est un mélange explosif de genres. Si on retient la notion romanesque, c’est aussi dans ses pages que des artistes comme Masse ou F’Murr viennent exprimer leur fantaisie. Il était malaisé pour beaucoup d’entrer dans le temple. En ça, il paraîtra parfois tyrannique, il était juste exigeant. Il s’est peut-être trompé, il n’y a aucune justice ni logique là-dedans, il n’y a que de la subjectivité, des personnalités.

Jean-Paul Mougin par Joan Navarro
Reproduction interdite

Influences et confluences

Plusieurs éditeurs dans la foulée vont ainsi se rendre compte qu’il leur faut créer une structure dans leur structure permettant ces options nouvelles. Aire libre apparaîtra chez Dupuis, Long courrier chez Dargaud, puis encore d’autres développements (L’Association en tête) qui pousseront l’option "Beau livre" à l’extrême, hors du fameux 48 pages cartonné couleurs (honni par certains comme le fut l’idée de la série, industrielle, castratrice).

Si on y réfléchit, il y a même une fameuse contradiction. Quand Étienne Robial et Futuropolis publient la collection Copyright, ils font la fête à des monuments de la bande dessinée populaire (Popeye, Terry et les pirates...) , une bande dessinée publiée dans les journaux, très souvent mal imprimée, et qui s’adresse aux lecteurs de base des années 1930 ou 1940, des gens qui lisaient les comics entre la météo et les faits divers. Les temps changent.

La couverture du numéro 1 de (À suivre) ce fut Tardi qui la dessina, annonçant l’arrivée de Ici Même, récit emblématique, magnifique. Collaboration avec Forest, pilier de la bande dessinée "contre-culturelle". Losfeld le publie dès les années 1960 dans un catalogue qui mêle littérature et bande dessinée. Forest travailla d’ailleurs aussi, 25 ans auparavant dans Vaillant, l’ancêtre de Pif. Tout se tient. Tardi en 1978 a déjà deux ou trois albums d’Adèle Blanc-Sec chez Casterman. Jean-Claude Denis a tenté au même moment une série jeunesse chez Casterman encore, les troupes se forment...

Adèle Blanc-Sec, une série qui elle aussi joue avec la tradition feuilletonesque. C’est bien de cela qu’il s’agit. On ne veut pas publier des livres en les découpant d’abord en tranches dans une revue : on publie une revue dont certaines œuvres feront l’objet d’un livre ce qui est tout à fait autre chose. On ne disait pas « album » à l’époque et encore moins pour ce genre d’ouvrage.

D’ailleurs, pour quelle autre raison la revue se serait-elle appelée "(À suivre)" ? N’est-ce pas un formidable clin d’œil à cet appétit de lecture, cette attente complice, cette promesse, ce rendez-vous entre l’auteur et le lecteur ?

Et l’on peut aussi saluer l’éditeur historique d’Hergé. Ce sont ces personnes-là aussi qui décident de créer une structure à-même d’accueillir ces œuvres qui sont à l’exact opposé de leurs séries phares que sont Tintin ou Alix. Casterman sera donc bicéphale et deviendra littéralement franco-belge puisque la rédaction de (À suivre) était à Paris alors que le siège social de la maison resta à Tournai encore quelques années ; on peut imaginer les grandes discussions autour de cet investissement à faire. Et ces rencontres ont lieu alors que Tintin et les Picaros est sorti quelques mois auparavant. Il y a toute une symbolique évidente dans le passage de témoin...

Le premier numéro d’(A Suivre)
(C) Casterman

À l’écoute

Je remets donc en question cette notion de pionnier ou de géant. Je crois plus en la notion d’humain à l’écoute de son temps, au fait des soubresauts artistiques, des mouvements d’idées. À cette finesse mais aussi à cet entêtement, cette démesure dans le sens littéral du mot.

Pardon d’étaler ces informations mais pour saluer l’importance de Jean-Paul Mougin, il faut je crois montrer que dans ces domaines, l’intelligence suprême est de transcender les genres. Il y a bien sûr les échanges avec la littérature mais aussi la photographie, le cinéma, la peinture, les arts plastiques et graphiques présents dans le rédactionnel de la revue. Il faut en effet insister encore sur ce fait. Dans les années 1970, on créait une revue et c’était la finalité ; la gestion de ce vivier était une affaire délicate et les 239 numéros ce sont 239 mois, 20 ans et plus. C’est beaucoup dans la vie d’un homme.

Et le bateau a tangué longtemps car si la revue a fait émerger toute une nouvelle génération, elle a aussi coûté de l’argent. Je me souviens d’un âge d’or puis d’un déclin ; c’est Mougin qui, là encore, l’a tenue à bout de bras. De nouvelles formules en refontes radicales (l’arrivée de la couleur par exemple), la revue a été en suspension alors que d’énormes succès (Comès, Servais, Schuiten & Peeters…) amenaient prestige et autres Alfred ou Alph’art dans la maison bicentenaire.

La bande dessinée fonctionne comme ça (en réalité comme toute activité humaine) : les individus cultivent d’autant mieux leur originalité que si celle-ci est accompagnée, portée. L’importance de Jean-Paul Mougin, on la voit partout et on la verra encore longtemps : dans la liste des grands prix d’Angoulême comme dans celle des best-sellers.

(par Sergio SALMA)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Lire à ce propos l’article de Didier Pasamonik, Sur les traces du Graphic Novel, sur ActuaBD (2006). NDLR.

 
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5 Messages :
  • SERGIO SALMA : Jean-Paul Mougin (1941-2011), un exemple (À suivre)
    16 septembre 2011 17:12, par Oncle Francois

    Merci pour cet intéressant article qui remet bien perspective l’importance historique d’(A SUIVRE) dans le mouvement important de la fin du XXème siècle. Il me semble avoir lu ici ou là qu’il était prévu de faire redémarrer cette revue sous la forme de hors-série épisodiques, mais je ne vois rien venir... C’est dommage, car cela permettait à Casterman d’étayer son catalogue à l’échelle européenne. Et là, ils font surtout du reformatage de classiques (Pratt, notamment), de la prolongation des licences de Martin, et aussi quelques traductions de mangas ou de comics US. Un net déclin, en définitive !

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    • Répondu par ozanam le 16 septembre 2011 à  21:43 :

      Oui, l’article est très intéressant.
      Mon cher Oncle François,Casterman n’édite vraiment que très peu de comics us (ou plutôt graphic novels, ce n’est pas non plus leur fort).
      En fait, ils tentent de faire vivre leur fond (pas forcement facile vous en conviendrez) mais ils "osent" aussi les nouveautés. Même si on n’est pas obligé d’aimer mais KSTR a le mérite d’exister.
      Ceci dit, on peut toujours regretter la période passée. je fais de même avec le journal Spirou.

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  • Quel beau texte, M. Salma. Merci, et bravo.

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    • Répondu par Oncle Francois le 18 septembre 2011 à  11:46 :

      Oui bien sûr, mais il est dommage d’avoir oublié des auteurs importants qui furent révélés par (A SUIVRE) comme Sokal ou Ferrandez. Ainsi que des auteurs biens installés comme Bourgeon et Moebius qui y publièrent également...

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      • Répondu par Sergio Salma le 18 septembre 2011 à  16:14 :

        C’est le problème de ce genre de texte écrit sous le coup de l’émotion. Il aurait fallu aller revoir tous les numéros pour être sûr de n’oublier personne. Oui, bien sûr Sokal qui avait juste publié des récits courts dans la revue 9è Rêve en 78. Collectif des élèves de Saint-Luc Bruxelles où effectivement Jean-Paul Mougin a été fureter. Y éclosaient Schuiten( qui publia d’abord dans Métal ), Renard, De Spiegeleer, Goffin et beaucoup d’autres( Bézian, Sevrin, Baltus...) je ne note que certains d’entre eux qui publieront dans (A suivre). Ferrandez avait publié l’homme au bigos .Mais oui il a publié très rapidement Arrière-pays. J’aurais pu aussi citer( je suis impardonnable) Boucq, Loustal, Ceppi, Geluck, Lob, Rochette, Legrand, Cabanes, De Moor&Desberg....Une revue comme Hara-Kiri aurait dû être citée également. Ainsi que la revue Circus de Glénat qui naît aussi dans ces années-là... Si on s’en tient aux 2 ou 3 premières années de (à suivre), il y a bien sûr une série de noms oubliés mais avec ceux mis en avant, je tenais avant tout à saluer le format , les ambitions, l’éclectisme. Même si d’ailleurs certains travaillaient en même temps avec plusieurs éditeurs. Sans insister sur des stars comme Bourgeon ou Moebius qui viennent bien après les 2 ou 3 premières années de la revue. Il y a certainement l’une ou l’autre erreur , peut-être des approximations dans les dates. Entre une parution dans une revue et un livre il y a parfois des données qu’il est difficile de vérifier.

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