Le Salon de l’Araignée, creuset du dessin des années folles... et d’une certaine bande dessinée française d’aujourd’hui

21 décembre 2013 1 commentaire
  • Beaucoup s'enthousiasment, avec raison, de l'élégance et de la créativité d'une certaine illustration contemporaine qu'incarnent avec brio des gens comme Nicolas de Crécy, Blutch, Blex Bolex, Ever Meulen, François Avril ou Dupuy & Berberian et, avant eux, un certain Jacques Tardi. Peu savent en revanche qu'ils héritent directement de dessinateurs des années 1920, dont Gus Bofa est le chef de file, réunis par lui au Salon de l'araignée. Un ouvrage des éditions Michel Lagarde en retrace l'histoire.
Le Salon de l'Araignée, creuset du dessin des années folles... et d'une certaine bande dessinée française d'aujourd'hui
Gus Bofa

"En 1920, raconte Gus Bofa, la galerie Devambez proposa de faire une exposition de "mes œuvres". Je n’avais point d’œuvre à lui donner, mais, seulement une idée, que je jugeai excellente, qui était de grouper et de pousser les dessinateurs rescapés de la guerre. Je proposai donc à Georges Weill, qui dirigeait cette galerie, d’y fonder un Salon. [...] C’est ainsi que fut fondé "L’Araignée" au profit de dessinateurs réputés humoristes, de peintres hors série, d’un sculpteur ironique, d’écrivains, d’éditeurs, de libraires, de bibliophiles de toutes sortes et de toutes tendances, dont le seul rapprochement, parfaitement arbitraire, suffisait à suggérer des projets d’œuvres étonnantes, d’entreprises curieuses et innombrables." [1]. Le Salon fut déficitaire pendant neuf ans, devint bénéficiaire la 10e année, moment où Gus Bofa le saborda en pleine gloire.

Ne considérant pas le dessin comme "un métier", mais comme "un vice précieux et respectable", Gus Bofa, pseudonyme de Gustave Blanchot (1883-1968) fascine encore aujourd’hui, au point que le Festival International d’Angoulême, toujours attaché à complaire à Jean-Louis Gauthey, le patron des éditions Cornélius, qui publie justement un ouvrage sur cet artiste (quel hasard !) [2] va consacrer en janvier prochain une exposition à cet illustrateur (il n’a jamais fait de bande dessinée) déjà célébré en son temps par Futuropolis puis par le dessinateur François San Millan, auteur d’une remarquable bibliographie de l’artiste. [3]

En chef de file raffiné et ultra-doué, bâtissant une œuvre humaniste d’une pénétrante acuité, le fondateur du journal satirique La Baïonnette, reconnaissable à sa gueule de boxeur (il avait effectivement exercé le noble art dans sa jeunesse), inscrivait son dessin dans la tradition de Forain et de Caran d’Ache, mais ses formes traduisaient sur le mode humoristique les enseignements de Kandinsky, du Cubisme et de l’Art nègre qu’il reportait sur ses pointes sèches, ses eaux-fortes et ses gravures sur bois, à nulles autres pareilles. Il influença plusieurs générations d’illustrateurs, de Jean Bruller à Tardi.

Gus Bofa
Charles Martin

Un groupe d’avant-garde

Le groupe des dessinateurs de L’Araignée est un vrai produit de la Grande Guerre, cette boucherie effroyable que l’on célèbre ces temps-ci. Ce qui les rassemble, c’est une certaine futilité, telle qu’on la retrouve chez Dada, chez les Surréalistes, chez Cocteau et Radiguet, dans les spectacles d’Erik Satie et du groupe des six (Toute cette génération est multidisciplinaire : Cocteau dessine, Honneger composa la musique du film Die Idee pour Frans Masereel...), dans le groupe de peintres de l’École de Paris à Montparnasse, ou dans la Revue nègre de Joséphine Baker...

Il s’est un peu construit contre le Salon des humoristes concurrent, créé la même année, présidé par Forain, fusion de la Société des Dessinateurs Humoristes fondée par Léandre en 1904 et de la Société des Artistes Humoristes fondé par Abel Faivre en 1910, dans lequel figuraient, outre Faivre et Forain, des artistes comme Hansi, Ibels ou Roubille, incarnations de l’avant-guerre.

Chas Laborde

Or l’heure n’est plus à la rigolade cocardière et militaire, à cet esprit sarcastique revanchard qui avait mené à la guerre. Il y a aujourd’hui l’exigence d’un certain raffinement. La caricature d’ailleurs, si importante dans l’avant-guerre (Le Rire, L’Assiette au beurre...), disparaît quasiment jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. La plupart des artistes, dégoûtés par la trivialité de l’actualité, migrent vers le livre illustré où leurs dessins se confrontent aux grands textes, sur la voie tracée par les "livres de peintres" d’Ambroise Vollard.

Cette élévation du dessin, le Salon de l’Araignée l’illustra parfaitement. Dans les pointes sèches anguleuses de Jean-Émile Laboureur et de Edy Legrand, dans les compositions géométriques de Charles Martin ou de Benito, dans les motifs quasi nabis de Lucien Laforge ou de Pierre Falké, dans le trait fluide et musical d’André Dunoyer de Segonzac, dans les accents Bauhaus de Lucien Boucher et de Serge, dans la transparence éthérée des dessins de Chas Laborde, dans le monde interlope des prostituées de Roger Wild, de Dignimont, de Vertès, dans les gravures sur bois "coup de poing" de Frans Masereel...

Ce sont tous ces auteurs qu’ont bien regardé les Ever Meulen, Joost Swarte, Dupuy & Berberian, François Avril, Blutch, Nicolas de Crécy, Blex Bolex, et bien d’autres... qui sont nos meilleurs graphistes d’aujourd’hui. Ils perpétuent un esprit élégant et gracieux qui se prolonge jusqu’à dans les bandes dessinées actuelles.

Lucien Boucher

Une réalisation remarquable

Emmanuel Pollaud-Dulian (qui collabore également à l’ouvrage sur Gus Bofa chez Cornélius et qui est l’auteur d’un savant opuscule sur Chas Laborde chez Michel Lagarde [4]) en évoque le souvenir, publiant un bon nombre de leurs travaux les plus caractéristiques, achevant l’ouvrage par d’utiles notices biographiques.

Soulignons au passage le merveilleux travail éditorial de Michel Lagarde pour cet ouvrage dont la conception graphique a été confiée à la jeune graphiste Géraldine Meo. Ils nous ont produit une merveille de lisibilité et d’élégance.

Une bonne idée de cadeau pour les fêtes pour les amateurs de graphisme raffiné.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Le Salon de l’Araignée 1920-1930 et les aventuriers du livre illustré - Par Emmanuel Pollaud-Dulian - Ed. Michel Lagarde.

- Le site de Gus Bofa

- Une exposition rassemblant plusieurs originaux de différents illustrateurs du salon de l’araignée a lieu à la Galerie Michel Lagarde (13, rue Bouchardon 75010 Paris) jusqu’au 31 Janvier 2014. On peut en voir les images sur le site de la galerie.

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[1Portrait-interview de Gus Bofa par Georges Charensol, in Le Portique N°6, 1947

[2Autre hasard, sans doute : l’éditeur parisien s’est fendu en retour d’un plaidoyer enfiévré lors de la dernière conférence de presse du FIBD pour enjoindre les journalistes "d’aimer" le Festival. Ce que toute la presse s’empressera de faire in petto, laissant son esprit critique et son jugement au vestiaire le temps de la célébration angoumoisine.

[3Bibliographie de Gus Bofa, La Nouvelle @raignée, 1999.

[4Chas Laborde, un homme dans la foule, Éditions Michel Lagarde, 2012.

 
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1 Message :
  • L’idée qu’un "esprit sarcastique revanchard" a mené à la boucherie de 14-18, et non la compétition exacerbée entre nations industrialisées, dénote d’une conception de l’histoire assez fantaisiste de la part de l’auteur de cet article (un peu trop "compact"). Il semble préférable de garder à l’esprit, surtout par les temps qui courent, que des intérêts économiques et financiers motivent principalement les guerres, et non le racisme anti-allemand de tel ou tel artiste français.
    - E. Pollaud-Dulian fait en outre la remarque de l’influence de Bofa sur Morris, particulièrement remarquable dans les premiers albums de ce dernier.

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