Le fascinant souffle des femmes d’Hegura

8 août 2020 0 commentaire
  • La mer, et les « Ama », femmes pêcheuses en apnée… Un album poétique, intelligent, envoûtant !

Yukio Mishima, écrivain japonais important, est certes connu pour ses idées nationalistes, pour la puissance de ses écrits consacrés à l’homosexualité, pour son suicide « traditionnel », également. Mais il était aussi et surtout un observateur des coutumes ancestrales de son pays, un auteur leur rendant sans cesse hommage, nostalgique à sa manière d’une culture que, au long du vingtième siècle, il a vu s’estomper de plus en plus.

Et j’ai ainsi lu, il y a des années, un de ses livres dont, je l’avoue, je n’ai gardé que peu de mémoire. Sinon que l’adolescent que j’étais avait adoré ses descriptions de femmes pêcheuses de coquillages, des femmes s’enfouissant nues au profond de la mer. J’ai retrouvé le titre de ce livre : Le Tumulte des flots, et je pense bien le relire prochainement.

Le fascinant souffle des femmes d'Hegura

Et c’est dans cet univers extrêmement particulier que le récit de cette bande dessinée se construit. Sur la petite île d’Hegura arrive, venant de Tokyo, la jeune et timide Nagisa. Elle vient y rejoindre sa tante, pour recommencer une vie qui fut brisée dans la capitale. Nous sommes en 1962. Et c’est avec cette tante, la solide et dure Isoé que Nagisa va faire l’apprentissage de la pêche en apnée, réservée aux seules femmes dans cette société étrangement matriarcale dans un Japon cependant très « macho »…

Dans un microcosme comme celui des habitants de cette île, les rapports humains ne sont pas, comme dans les grandes cités, réduits à l’essentiel. À Hegura, on se parle, on se connaît, on se révèle, on tente de cacher qui on a été, mais on n’y parvient que peu. On ne parle pas vraiment d’amour, ni d’amitié, mais de tradition, de continuité dans les sentiments, de nécessité de vivre ensemble pour que ne s’éteigne pas une manière de vivre qui, tout compte fait, a modelé l’existence des hommes et des femmes qui y vivent côte à côte.

Ce que j’ai particulièrement aimé dans ce livre, c’est le naturel du récit, l’absence totale de voyeurisme, la nudité comme simple décor à l’histoire racontée, en quelque sorte.

La narration s’y déroule de 1962 à 2003, et le personnage central en est sans doute bien plus la mer que l’héroïne, Nagisa, ou la tante, Isoé. Cette mer, féminine et sensuelle, dans laquelle les femmes de l’île, jeunes, mûres ou vieilles, continuent à plonger, pour le travail sans doute, pour le plaisir et la passion aussi, très certainement.

Ce livre est la chronique d‘une vie, également, avec, en trame de fond, un Japon qui est sorti de la guerre meurtri et qui, peu à peu, se transforme en grande puissance tout en reniant, en même temps, pour une modernité faite d’efficacité plus que d’humanité, les bases-mêmes de sa culture. Mais tout cela est traité simplement, sans grand discours, au travers du quotidien le plus normal, ce quotidien dans lequel les drames humains forment des chemins qui, parfois, se croisent, souvent se perdent.

Le dessin de Cécile Becq va à l’essentiel et tout son livre est plongé dans des ambiances et des présences bleues, comme la mer, comme l’océan, comme l’horizon où se mêlent des bleus toujours différents les uns des autres. Quant au scénario de Franck Manguin, il est empreint d’un véritable respect pour cette tradition dont il fait plus que parler, qu’il nous dévoile et nous fait aimer avec ses mots de tous les jours.

Livre nostalgique sans être passéiste, livre culturel mais raconté à hauteur de femme, livre de nudité sans libertinage, livre de liberté féministe sans lutte des sexes, ce Souffle des femmes nous montre la fin d’un monde, la fin d’un métier, et la fidélité, en même temps, à la mer nourricière, symbolisme évident de la vie, de ses origines, de ses possibles futurs… Un excellent livre, à la fois poétique et réaliste…

(par Jacques Schraûwen)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

Ama - Le Souffle des femmes - par Cécile Becq & Franck Manguin - Sarbacane - 108 pages – Mai 2020

  Un commentaire ?