Rattrapage estival : "J’ai rarement vu ça !" - Par M. Lefèvre & J. Piningre - Éditions 2024

7 août 2020 0 commentaire
  • Un détective en vacances mais qui peine à trouver le repos, une artiste peu inspirée mais acharnée, un assassin fantomatique de génie : ce sont quelques-uns des ingrédients du vrai-faux polar de Mathieu Lefèvre et Jérémy Piningre. Dans "J'ai rarement vu ça !" (Éditions 2024), le mystère est autant dans l'histoire que dans son décor.

Gérard Menvussat, détective fatigué mais passionné, prend quelques jours de vacances dans un hôtel de luxe à quelques encablures du continent. Mais il a du mal à trouver le sommeil et ce n’est pas la lecture des ouvrages de la bibliothèque du palace, tous écrits par la même autrice, qui vont l’aider à se changer les idées. Un crime à résoudre ou au moins une petite affaire à régler pourraient le distraire plus efficacement...

Une nuit, Marie Laverdure est assassinée. Héritière et propriétaire de l’hôtel, elle est aussi la créatrice de toutes les œuvres - romans, peintures, sculptures... - qui encombrent les chambres et couloirs du palace. L’occasion pour Gérard Menvussat de retrouver un sens à ses journées tout en faisant valoir ses talents. D’autant que l’enquête ne devrait pas être difficile : isolé sur une île, l’hôtel n’accueille que trois clients et quelques membres du personnel.

Rattrapage estival : "J'ai rarement vu ça !" - Par M. Lefèvre & J. Piningre - Éditions 2024
J’ai rarement vu ça ! © Mathieu Lefèvre / Jérémy Piningre / Éditions 2024 2020

Les bases sont classiques. Un lieu fermé, peu de suspects, une victime et un enquêteur : une énigme en « chambre close » semble se profiler. Mais ce serait sans compter le goût de Mathieu Lefèvre et Jérémy Piningre pour le détournement. S’ils reprennent bien quelques codes du roman policier, c’est pour mieux s’en affranchir et brouiller les pistes. À tel point que même leur détective, aux « non-méthodes » d’ailleurs assez proches de celles du Jack Palmer de René Pétillon, se retrouve vite complètement perdu.

Ce ne sont pas tant les rebondissements qui égarent l’enquêteur que l’originalité de l’écriture et la dilution de l’enjeu primitif - trouver le coupable. L’assassin est révélé assez tôt dans le récit, mais son identité importe peu. Le « lieu clos » se retrouve envahi de nouveaux pensionnaires, attirés par l’odeur du sang et le parfum du scandale. Le détective est aussi peu charismatique que possible, malgré son chapeau mou et son imperméable. Le cadavre lui-même connaît une évolution pour le moins inattendue... Comme si Mathieu Lefèvre se moquait de son propre récit et de tout un genre pourtant si riche et populaire.

J’ai rarement vu ça ! © Mathieu Lefèvre / Jérémy Piningre / Éditions 2024 2020

J’ai rarement vu ça ! porte bien son titre. Car il ne s’agit en fait pas d’une parodie ou d’un récit uniquement teinté d’ironie. L’histoire tissée par Mathieu Lefèvre permet de porter un regard décalé mais affectueux sur le polar. Comme dans Les Gommes d’Alain Robbe-Grillet (1953), le mystère importe moins que l’écriture et ses mécanismes. Le lecteur, qui suit tout à tour le détective, l’assassin, la victime, devient complice des auteurs dans la manipulation des personnages, qui bizarrement commentent eux-mêmes leurs actions. Un double effet de distanciation qui permet de souligner la liberté totale que permet la fiction.

Cet effet est renforcé par le dessin de Jérémy Piningre. Il s’émancipe de tout réalisme pour jouer avec les formes, en particulier avec les contrastes entre lignes droites et lignes courbes. Ses personnages sont réduits à quelques traits, parfois zoomorphes, et ressemblent à des marionnettes qu’un régisseur tout puissant agiterait sur une scène. Les références et influences du dessinateur, venues de la bande dessinée, de la peinture et de l’architecture - Ken Price, Ron Nagle, Pierre Soulage, Ettore Sottsass, Hans Arp, Joost Swarte... - et qu’il cite en fin d’ouvrage, sont sensibles mais jamais directement montrées.

J’ai rarement vu ça !, second ouvrage en commun de Mathieu Lefèvre et Jérémy Piningre après TONIC paru chez L’Association en 2015, est un polar déceptif mais une bande dessinée originale : le genre policier y est bousculé par le fantastique et le comique, dans une atmosphère étrange à l’élégance visuelle en décalage avec la trivialité du récit.

(par Frédéric HOJLO)

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J’ai rarement vu ça ! - Par Mathieu Lefèvre (scénario) & Jérémy Piningre (dessin) - Éditions 2024 - 25 x 17,5 cm (format à l’italienne) - 170 pages en deux tons directs - couverture cartonnée, relire cousue avec tranchefile - parution le 20 février 2020.

Consulter le site de Mathieu Lefèvre & celui de Jérémy Piningre.

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