Le long déclin de la presse BD francophone

27 mars 2010 12
  • Avec plus de 80 magazines prépubliant la bande dessinée en kiosque entre 2008 et 2009, le Japon est l’Eldorado de la BD, surtout en termes de vente. Qu’en est-il en France ? Analyse d’un saisissant contraste en deux parties.

Le long déclin de la presse BD francophoneDans la presse BD hexagonale, on pointe une « crise » des prépublications depuis 35 ans, les commentaires exhalant à chaque fois le regret des bons vieux illustrés d’autrefois qui assuraient un chimérique plein-emploi et le statut de salarié à ses collaborateurs. Le basculement vers le déclin aurait vraisemblablement eu lieu en 1974, lorsque Pilote est passé de la formule hebdomadaire à une publication mensuelle.

Un contexte difficile

Mais aujourd’hui, le secteur, selon le rapport annuel 2009 de Gilles Ratier de l’ACBD, n’est pas totalement moribond. Le cadavre bouge encore. On affiche quand même, selon ses chiffres, la présence de 64 revues de publication de bande dessinée en kiosque, dont seulement 14, faut-il le préciser, proposent des créations européennes : ce sont les bandes dessinées américaines (principalement la presse Disney et les comics de Panini) et les mangas qui tiennent le haut du pavé. La France maintient par conséquent, bon an mal an, dans un marché en déclin (la presse a perdu 5% de son audience ces 10 dernières années selon l’Association pour le contrôle de la diffusion des médias et son Office de la Justification de la Diffusion (OJD)) une clientèle qui s’est érodée de 16% en dix ans et de 4,5% entre 2007 et 2008, avec un peu plus de 40 millions de fascicules vendus en 2008, ce qui montre une accélération notable du déclin ces dernières années.

En 10 ans la BD a perdu 16% en kiosque
Chiffres et (c) OJD
La presse Disney reste leader, mais ils sont loin les 400.000 ex. par semaine des années 1950
Chiffres et (c) OJD

Il faut dire que le contexte économique de la diffusion-distribution, notamment une réforme du principal distributeur, les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne, tarde à venir et calme les ardeurs des opérateurs qui seraient tentés de créer de nouveaux titres de presse.

Disney en pôle position

Le leader de ce marché est Disney avec 140 079 exemplaires par semaine pour Le Journal de Mickey (-6% depuis 2005, chiffre OJD 2008) contre 36 860 ex. par semaine pour son hebdo concurrent Spirou (-19% depuis 2005, OJD 2008).

Derrière Mickey viennent tous les autres titres de Disney Hachette Presse : Super Picsou Géant et Witch qui dépassent les 2 millions d’exemplaires vendus par an, Winnie, et Mickey Parade qui passent allégrement la barre du million.

Pour le reste, Fluide Glacial atteint les 900 000 exemplaires vendus en 2009, Tchô ! : 720 000 exemplaires, suivis de Lanfeust Mag et Psikopat qui se situent juste en dessous des 500 000 vendus par an (chiffres éditeurs d’après Gilles Ratier).

Il faut mentionner la position particulière de Média-Participations qui, avec sa filiale Mediatoon, agit à la manière d’un Syndicate américain de façon quasi monopolistique dans le domaine de la diffusion de la bande dessinée dans la presse quotidienne ou hebdomadaire non spécialisée (par exemple, la presse TV), diffusant non seulement ses propres séries mais aussi les grandes BD américaines comme Garfield. Sa position est comparable à celle d’Opera Mundi dans l’avant-guerre.

Le gratuit domine les revues de critique BD

Le nombre de revues de bédéphilie ne cesse de diminuer et le rapport de Gilles Ratier ne dénombre plus que 10 magazines érudits parmi lesquels L’Avis des Bulles, Hop !, Neuvième Art, titres seulement présents en librairie spécialisée.

Les seules revues présentes en kiosque sont Casemate qui se placerait devant avec un tirage s’élevant à 30 000 exemplaires et dBD au tirage annoncé de 22 000 exemplaires par numéro. Les ventes doivent faire un peu moins de la moitié des chiffres de tirage, si les chiffres (non validés par l’OJD) ne sont pas gonflés. N’oublions pas Animeland qui, s’il laisse une large par à la BD, concerne avant tout l’animation.

Les gratuits ont la cote : Canal BD Magazine, le House Organ des libraires de Canal BD, donc forcément pas très critique, et ses 400 000 exemplaires annuels diffusés, son pendant manga, Manga Mag et ses 200 000 magazines, sont des sources d’informations fiables et de bonne qualité.

Mais c’est surtout ZOO, diffusé en librairies spécialisées, Virgin et Fnac, cafés branchés et littéraires, restaurants, Club Med gym, écoles et universités, bibliothèques et médiathèques, festivals de BD, Leclerc, centres d’affaires et salons VIP d’aéroport et bien sûr par abonnements, dont le dernier numéro a été diffusé (chiffres OJD) à 100 000 exemplaires tous les deux mois (près de 600 000 ex par an), ce qui le porte en leader de la presse de commentaire sur la BD.

Il est probable que la principale raison du déclin de la BD en kiosque vient du développement du secteur de l’album qui est passé de quelques milliers d’euros de chiffre d’affaire en 1960 à environ 462 millions d’euros aujourd’hui, soit 11% du marché du livre (chiffres GfK, mars 2010, base année 2009). Les gamins n’ont plus la patience d’attendre la suite une semaine entière. Ils ont en outre, sous la main, des collections entières de leur personnage favori.

On sait aussi que c’est l’abondance de l’offre en même temps que la modicité de son prix qui ont favorisé le développement ds mangas dans nos contrées. Il n’empêche que si l’on compare les chiffres de vente en kiosque des éditeurs nippons (dont nous publierons les chiffres demain) à ceux de la France, nous constatons que nous sommes dans un autre monde, comme nous vous l’expliquerons dans la suite de cet article.


PRÉCISION DES ÉDITIONS DUPUIS

À la suite de la publication de notre article, M. Frédéric Niffle, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Spirou, nous a demandé de publier la précision suivante :

"La réalité, c’est que le journal Spirou a glissé peu à peu vers l’abonnement (c’est sa spécificité).

La vérité des chiffres est celle-ci : ± 48.000 abonnés + 15.000 exemplaires pour les recueils + 36.860 exemplaires en kiosques = ± 100.000 exemplaires chaque semaine, soit plus de 5 millions d’exemplaires vendus par an".

27/03/2010

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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12 Messages :
  • Le développement du secteur album va être rattrapé par le déclin du secteur porte monnaie.

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  • Tcho ! c’est de la bd adulte ?
    ah bon.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 28 mars 2010 à  02:00 :

      Vous avez raison, nous avons fait la correction. Merci.

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  • Le long déclin de la presse BD francophone
    30 mars 2010 18:45, par Gabri

    Disney publie aussi des BD européennes : Mickey Parade Geant, par exemples, publie des auteurs italiens, danois et français.

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  • Le long déclin de la presse BD francophone
    31 mars 2010 08:10, par Spirou sous réserve

    Le site de l’OJD est public et ouvert à tous. Sur la page "Spirou", à cette adresse : http://www.ojd.com/adherent/4781 on a bien 36682 ex (déclaration sur l’honneur, pas de panique c’est la procédure quand les inspecteurs ne se déplacent pas eux mêmes) pour un tirage (moyen) de 50147 ex. Et l’historique des ventes et tirages depuis 2005. Un clic pour 2009 et : Abonnés 28946, vente au numéro (le kiosque) 5009. OJD décompte TOUTES les ventes (et les ex gratuits), pas seulement le kiosque. Le site de l’OJD donne les définitions de ses propres rubriques et libellés. Bref, OJD = 36682. Point. Les receuils, généralement, sont fabriqués à partir des invendus récupérés. 50.000 - 35000 = 15000 OK, mais c’est 15000 mis en vente, reste à connaitre le taux de vente à appliquer sur les recueils.

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    • Répondu par Lo le 31 mars 2010 à  10:02 :

      Merci pour ce commentaire éclairant. Visiblement, malgré l’OJD on peut plus facilement pratiquer l’intox sur les ventes en kiosques qu’en librairie. Logique, la presse n’intéresse plus grand monde en bd, moins de lecteurs, moins d’éditeurs et moins de contradicteurs...

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    • Répondu le 31 mars 2010 à  12:44 :

      Ne s’agit-il pas des chiffres exclusivement pour la France (et ce qui est posté et/ou diffusé au départ de la France) ? Selon moi il manque les chiffres pour la Belgique ainsi peut être que d’autres pays.

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    • Répondu par Frederic Niffle le 31 mars 2010 à  18:35 :

      L’OJD ne reçoit visiblement pas les bons chiffres.
      Je les ai sous les yeux chaque mois. Il y a bien 48000 abonnés. Et ce n’est même pas le chiffre des abonnés français car ils dépassent aujourd’hui à eux seuls les 30000 (ou alors, il s’agit d’anciens chiffres pour la seule France).
      Quant aux exemplaires pour les recueils, ils sont en continuité de tirage car il est trop cher de recycler les invendus (gestion du rapatriement, sélection des numéros en bon état...).
      Ce plaisir toujours qu’il y a à dénigrer...

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      • Répondu par LO le 1er avril 2010 à  08:15 :

        M Niffle,

        Il paraît quand même curieux de lire que les services commerciaux des éditions Dupuis minore sa diffusion auprès l’OJD. Ou devenons-nous comprendre que vous-même dénigrez ces services ?

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  • Le prix des mangas n’est pas si modique que ça... Par rapport aux VO, c’est 2 à 3 plus cher ! Les Naruto, One piece et Cie ne coutent que 400 yen au Japon, 3 euros 20 au taux de change actuel.

    En comparaison, impossible de trouver des mangas en français neufs à moins de 5,95 euros. Et la fourchette de prix mangas va en général de 7 à 12 euros, et certains mangas coutent encore plus cher. Alors qu’au Japon, 5 euros c’est déjà le prix d’une édition de luxe...

    Donc logiquement, les éditeurs francophones doivent s’en mettent plein les poches, et c’est uniquement parce que les prix des albums de BD franco belges sont elevés que les lecteurs francophones ont l’impression de faire une bonne affaire, ce qui permet aux éditeurs de mangas de pratiquer des tarifs élevés.

    Car ils savent que les lecteurs francophones vont avoir l’impression de faire une bonne affaire en achetant un manga de 200 pages qui coûte de 5 à 12 euros, en comparasion des BD franco belges de 48 pages qui coûtent en général au moins 8 euros.

    En plus, le niveau de vie est plus bas en France donc ces prix "modiques" sont vraiment une grosse arnaque.

    Les éditeurs français prétextent des ventes bien inférieures à celles du Japon et un marché plus petit pour justifier ces prix, mais on claironne à tue tête que le marché français est soit disant le 2e marché du manga après le Japon, donc il y a quelque chose qui cloche, car dans d’autres pays, la Corée du Sud (40 millions d’habitants) ou Taïwan (20 millions d’habitants) par exemple, les mangas coûtent environ 2 ou 3 euros ! Et le niveau de vie en Corée du Sud et à Taïwan n’est pas très loin de celui en France...

    Si la France est vraiment le 2e marché après le Japon, les prix devraient être moins élevés.

    Curieusement, dans les marchés occidentaux du manga, en europe ou aux USA,, les mangas coûtent très chers, par contre ils sont très abordables dans les pays asiatiques, même ceux qui sont moins peuplés que la France, comme Taïwan ou la Corée du Sud et donc le niveau est pourtant similaire...

    De plus, le chinois de Taïwan n’est pas le même que celui de la Chine continentale, donc les éditeurs taïwanais ne peuvent pas acheter des traductions faites pour un marché plus grand, et doivent payer des traductions qui doivent être amorties sur un marché 3 fois plus petit que le marché français !

    Donc, les lecteurs français se sont plumer par les éditeurs de mangas, et aussi par ceux de BD franco belges... Quand on persiste à appliquer des tarifs de luxe, ils ne faut pas s’étonner si les ventes sont médiocres en général.

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    • Répondu par la plume occulte le 6 mai 2010 à  06:48 :

      Il ne faut pas oublier qu’en France,le livre est un objet de culte en lui même.Tout ce qui est saint se doit d’avoir un prix élevé pour l’extraire de la médiocrité ordinaire:c’est dans la logique,la vision des choses...

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