Les aventuriers du cubisme ou l’avènement confus du modernisme

3 octobre 2020 0 commentaire
  • Entre essai, monographie et leçon d´histoire de l´art, cet album signé Julie Birmant et Pierre Fouillet, dévoile la saga de la peinture moderne française de 1880 jusqu'à l´arrivée du Cubisme, à travers la vie de ses grands acteurs, qui ont donné forme à cette révolution avant-gardiste.

Picasso, Braque, Matisse, Cézanne… Les grands noms de la peinture moderne sont connus de tous et les souvenirs touristiques avec des reproductions de leurs tableaux sont les marronniers des musées d’art moderne de France. D’habitude, leurs vies sont racontées sous forme d’épopée et leur statut de grands-maîtres de l’art présenté comme une évidence incontestable.

Pour contrebattre cette image réductionniste, l’album que présentent Julie Birmant et Pierre Fouillet avec le Centre Pompidou et l’éditeur Steinkis, propose de répondre aux questions suivantes : comment ces artistes ont-ils vraiment vécu cette époque ? Quelles étaient leurs aspirations de base ? Comment conjuguer l’image d’une bohème fauchée avec celle d’artistes-génies exclusivement consacrés à leur travail ?

Le récit s’intéresse alors au plus élémentaires des besoins sociaux : l’argent. L´histoire du Cubisme ne débute pas par la vie d’un artiste surdoué promis dès ses premiers jours à la gloire, mais par celle d’un marchand, le Réunionnais Ambroise Vollard, à la recherche de travail dans le Paris de 1890. Avec comme guide ce jeune homme sensible et passionné de peinture, on découvre avec lui l’univers très conservateur des marchands d’art français à la fin du XIXe siècle. Ce préambule donne aux lecteurs une image détaillée du rôle, ensuite crucial, des mécènes ayant suivi l’exemple de Vollard, armés d´une grande sensibilité et du talent pour dénicher les artistes du futur.

Les aventuriers du cubisme ou l'avènement confus du modernisme
Picasso prépare son studio pour recevoir les frères Stein pour la première fois
© Centre Pompidou & Steinkis

Par la suite, on découvre les grands peintres de la fin du XIXe et début du XXe, tels Matisse, Cézanne et Derain à travers des épisodes-clé de leur vie, de même que les marchands qui les ont soutenu dans leur périple moderniste. C’est ainsi que nous suivons les frères Stein en pleine euphorie œuvrant à la consolidation de leur collection, ou Matisse doutant de ses capacités de peintre dans ses moments d’obscurité et de misère.

Avec cette approche, l’album offre dès ces premières pages un angle original qui lui permet d’explorer une partie peu connue de ce chapitre de l’histoire de l’art. Il s’éloigne de la manière usuelle d’aborder les récits historiques qui tentent de synthétiser dans une biographie la complexité des débats et de toute une époque à travers le prisme de la vie et de l’œuvre d´une seule personne.

Le fil de cette narration ne suit donc pas une ligne claire, ni même l’avatar de l’autrice qui apparaît de temps en temps pour faire parler certains personnages et débattre avec eux de leur rôle dans la grande Histoire de l’art. Il s’agit plutôt ici d’une narration polyphonique qui entrecroise les anecdotes personnelles avec les « grands » moments-clés tels la rencontre de Daniel-Henry Kahnweiler et Picasso, les salons d’art ou le dévoilement des Demoiselles d’Avignon.

Originalité contre cohésion

Mais ce pari risqué n’est pas sans difficulté, puisqu’à force de changer constamment de personnages et de moments historiques, la lecture de la BD en devient chaotique, voire confuse. D’autant plus qu’il est parfois difficile de comprendre l’intérêt de certains détournements arbitraires, où l’on offre très peu d’informations « utiles ». Peut-être ces digressions illustrent-elles une volonté des auteurs d’imiter dans leur style narratif celui des peintures cubistes avec leurs perspectives croisées, avec l´intention d´expliquer depuis plusieurs angles un même phénomène... Mais le résultat n’est pas toujours réussi.

Rencontre de Julie Birmant avec Émile Zola
© Centre Pompidou & Steinkis

Du fait de cette technique de narration, la lecture devient très vite foisonnante, avec ses petites histoires qui vont du sublime de l’expérience esthétique aux préoccupations plus terre-à-terre, avec les dettes et la précarité comme leitmotivs fréquents dans la vie de ces artistes marginalisés au début de leur carrière.

Cependant, l’ambition de résumer quarante années de l’histoire de l’art à une centaine de planches fait que les scènes sont souvent compactées et animées par un tempo qui déconcerte par sa vitesse. C’est ainsi que des mouvements majeurs comme le Fauvisme ou les Nabis sont survolés, voir mal exposés, au point que même les réactions et l’évolution de certains personnages risquent de paraître absurdes et contradictoires en l’absence d’une connaissance préalable des événements.

En particulier, il est regrettable que les auteurs aient fait très peu d’efforts pour expliquer les motivations internes de leurs personnages. Nous voyons des marchands acheter des œuvres peu reconnues, des critiques s’enflammer et des peintres s’acharner dans l’innovation, mais sans jamais communiquer le « pourquoi » de cette dévotion qui les consomme. À nouveau, sans les prérequis appropriés, les faits et gestes de ces aventuriers risquent de paraître burlesques.

Toutefois, et c’est là l’une des vertus de cet album, dans des scènes tragiques, comme la rupture entre Zola et Cézanne, le graphisme choisi par Pierre Fouillet porte l’accent sur le comique de situation ou les caricatures des personnages. Cette approche ludique permet aux lecteurs peu familiarisés d’appréhender la complexité d´un univers professionnel singulier et de découvrir, par le rire, l’importance des nuances et des sous-entendus, dans un milieu où les rivalités et les accords tacites sont lieu commun.

Ambroise Vollard s´endort durant une séance de portrait
© Centre Pompidou & Steinkis

L’objectif final de Birmant consistait peut-être à démontrer l’inexistence du cubisme en tant qu’avant-garde classique ou comme un mouvement artistique conscient, pour le présenter plutôt comme l’aboutissement d’une révolution artistique qui s’est prolongée bien au-delà de la période reconstituée dans la narration, dans un mouvement se disséminant tout au long du XXe siècle. Profitons alors du voyage.

(par Jorge SANCHEZ)

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PS :

Les aventuriers du cubisme - par Julie Birmant & Pierre Fouillet - Centre Pompidou & Steinkis - 109 pages en couleurs - 18€

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