Louis Delas : "Faire de bons livres, bien les vendre, longtemps..."

17 juillet 2013 5 commentaires
  • En dépit de quelques mauvais indicateurs, il y a encore des créations de maisons d'édition nouvelles. Après avoir dirigé successivement Vents d'Ouest (filiale du groupe Glénat), puis Casterman et Fluide Glacial et présidé pendant des années le groupe BD du Syndicat National de l'Edition, Louis Delas a créé au sein de son groupe familial, L'École des Loisirs, un label de BD : Rue de Sèvres. Sa détermination fait plaisir à voir.
Louis Delas : "Faire de bons livres, bien les vendre, longtemps..."
Le "coup" de la rentrée : Un Zep intimiste montrant une facette réaliste de son art
Ed. Rue de Sèvres

Après votre départ de Casterman, un nouvel horizon s’offre à vous ; vous voilà redevenu éditeur de bandes dessinées...

Louis Delas : Je suis également un éditeur de jeunesse, ne l’oublions pas. En fait, cette période de turbulence du marché, avec ces circonstances économiques générales, ces perturbations au sein des grandes enseignes : la FNAC, Virgin, Chapitre..., au sein de la grande distribution, les enjeux du numérique,... provoque deux types de réaction : soit nous avons des réactions de crispation : j’appuie sur le frein, je fais le dos rond, etc. ; soit on considère que cela crée des opportunités. Je me positionne dans cette deuxième situation. Encore faut-il avoir la possibilité de saisir ces opportunités !

Dans le cadre du groupe L’École des Loisirs, toutes les conditions sont réunies pour saisir ces opportunités. Pourquoi ? D’abord parce que c’est une maison indépendante, familiale. C’est la quatrième génération qui rejoint la direction du groupe. La société a été créée au début du XXe siècle, sur une matrice qui est toujours la même : l’indépendance financière, la qualité, la proximité avec les librairies, la proximité avec les auteurs, une dimension vraiment artisanale.

Et puis cette marque-programme : école et loisirs...

Au début du siècle, c’étaient Les Éditions de l’école qui sont devenues L’École des Loisirs en 1965. On fêtera ses 50 ans en 2015. Cette matrice artisanale au sein d’un groupe significativement important puisque notre chiffre d’affaires est conséquent, quasi équivalent au pôle jeunesse de Flammarion, à peu près une fois et demi celui d’une société comme Casterman, cette configuration avec des moyens de développement "industriels", le fait d’être une société commerciale et, en même temps, de pouvoir disposer du temps (c’est pourquoi dans notre plaquette il est indiqué "rendez-vous dès le mois de septembre et dans dix ans") et ce souci de qualité, de sélectivité, d’accompagnement des ouvrages du début à la fin. Vraiment, en amont, dans le travail avec l’auteur, dans le travail éditorial, dans la recherche de l’objet, dans l’accompagnement de la communication auprès des libraires, etc., soit vous êtes trop petit dans ces turbulences et, comme un petit avion, on tombe ; soit, vous êtes trop gros et vous souffrez de votre lourdeur, de vos frais de structure ; soit vous êtes plus souple au sein d’une entité qui a une notoriété en termes de stabilité financière et de qualité exceptionnelles comme la nôtre.

Quand L’École des Loisirs a été créée en 1965, Tomi Ungerer, Leo Lionni, Maurice Sendak étaient des révolutionnaires, aujourd’hui, ce sont des classiques ! Avec Rue de Sèvres, c’est exactement ce qu’on veut faire. Nous avons des grands auteurs, comme Zep, mais aussi des auteurs de notoriété moyenne, de la BD jeunesse, de la BD ado-adultes, du tout public... Avec une volonté d’un programme limité : six titres à l’automne, vingt titres l’année prochaine, 40 à 50 titres maximum, pas plus !, les années suivantes : sans "bling-bling", sans grosse tête, de façon solide, pérenne, professionnelle, humaine.

Zep et Louis Delas en juin 2013
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Évidemment, j’ai 25 ans de métier, nos équipes sont extrêmement expérimentées, il s’agit d’une entité éditoriale raccrochée à la production, à la finance, à la réalisation commerciale et promotionnelle d’un groupe plus important. Du coup, ce projet séduit les auteurs, les médiateurs : journalistes, enseignants, bibliothécaires..., les libraires...

Quelles sont les qualités idéales d’un éditeur aujourd’hui ?

Pour moi, c’est que l’auteur soit au centre du projet, mais sans "déification" de l’auteur : une maison d’édition, c’est aussi une société commerciale. La clé, ça a l’air stupide à dire, c’est de faire de bons livres, bien les vendre, longtemps. Et ça, croyez-moi, c’est très difficile. C’est pourtant la clé du succès.

On dit qu’il y a une surproduction. Vous qui êtes dans l’édition jeunesse, vous vivez la même chose depuis longtemps...

Il y a évidemment une surproduction en BD comme en jeunesse. Ce que je constate, c’est que les bons livres fonctionnent. Si vous prenez le catalogue de L’École des Loisirs, il y a 5 800 titres parmi lesquels 3 500 ont une rotation très régulière, et sur ceux-ci, il y en a environ un millier qui ont une rotation incroyable, avec des centaines de milliers d’exemplaires au titre ! En jeunesse, ce n’est pas comme dans la BD, avec des fortes mises en place puis des réassorts et des retours. Là, il y a une récurrence, avec souvent 50 000 ex. au titre tous les ans... La Sixième de Suzie Morgenstern s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. C’est un cycle tout à fait différent.

La clé, en fait, ce sont les bonnes histoires. Il y a beaucoup de graphismes séduisants et on en recherche tous, mais c’est d’abord et avant tout des bons thèmes et une belle façon de les traiter. C’est pour cela que cela nécessite un travail éditorial très fort, car ce ping-pong entre l’auteur et l’éditeur est essentiel, pour magnifier cette histoire. C’est vrai pour la BD mais aussi pour la littérature.

Au final, vous avez des éditeurs qui sont contraints, pour des raisons financières, court-terme, de sortir beaucoup de titres pour afficher un chiffre d’affaires. Nous sommes dans un raisonnement réactif, mais avec une perspective à moyen et long terme. La sélectivité, le travail sur les histoires, la qualité d’accompagnement des auteurs, c’est la clé. Quand je vois le travail éditorial à L’École des Loisirs, je suis très impressionné : ils peuvent attendre un an, deux ans, trois ans parfois avant de sortir un bouquin. Quand il est prêt, ils le sortent et, comme par hasard, c’est un succès, et un succès pendant des années. Chez Rue de Sèvres, on a le luxe d’être dans cette situation-là. Nous ne courons pas après les parutions : il n’y a pas de budget, il n’y a pas un nombre imposé de sorties par an. On sort les livres auxquels on croit vraiment, quand ils sont prêts. Nous ne sommes évidemment pas non plus une association sans but lucratif, mais l’objectif premier, c’est vraiment la construction d’un catalogue sur la durée. Les auteurs le sentent et ils vont chercher au meilleur d’eux-mêmes. C’est une spirale vertueuse.

Les signatures-star de L’Ecole des Loisirs passent à la BD. Ici, Grégoire Solotareff
Ed. Rue de Sèvres

En terme de créativité, nous n’avons jamais eu en France autant d’auteurs qu’aujourd’hui. La concurrence est rude... Il y a aussi un décloisonnement : les auteurs passent aisément de la BD à la jeunesse ou au cinéma, comme Clément Oubrerie par exemple.

Il y a plusieurs choses. Un fait générationnel d’abord : il y a une légitimation : on n’a plus à expliquer que la BD est un art à part entière, c’est dans l’esprit de tout le monde. La Ministre de la culture est née avec la bande dessinée. Le deuxième point, c’est que ces passerelles sont intégrées et acceptées. La création de ce pôle BD au sein de L’École des Loisirs a été complètement naturelle. Les créateurs de la maison avait envie de s’exprimer dans ce domaine et ils voyaient d’un très bon œil de nouveaux talents arriver.

Et puis, il y a eu une espèce d’effet-miroir : les libraires de BD veulent se développer en jeunesse et les libraires jeunesse en BD. On voit dans le chiffre d’affaires des librairies indépendantes quels sont les trois secteurs qui se développent le mieux : la littérature générale, la jeunesse et la bande dessinée. Il y a eu récemment les assises de la librairie à Bordeaux : les librairies indépendantes qui ont un axe clair et qui font du conseil se développent très bien. Canal BD, sur les trois dernières années, ils sont à +15,6% d’augmentation de leur activité. Quand on fait du bon boulot, ça marche.

Pourtant la Ministre de la culture, Aurélie Filippetti a essuyé une bronca parce qu’elle tenait sur le marché des propos aussi optimistes que les vôtres...

C’est dommage parce que, oui, finalement, c’est un secteur qui est très créatif. Il a ses défauts : il faut réguler les choses parce qu’il y a trop de nouveautés, il y a trop de "court-termisme" mais au final, c’est un des secteurs les plus dynamiques et les plus créatifs.

Un classique d’Hugo Pratt s’inscrit au catalogue
Ed. Rue de Sèvres

Et quid de ces auteurs qui considèrent que c’est devenu un métier de misère ?

Pas plus ni moins que dans n’importe quel secteur éditorial ! L’édition de bandes dessinées, pour l’avoir comparée avec la littérature générale et la jeunesse, est un investissement beaucoup plus important. On paie plus cher en droits d’auteur, en impression, en photogravure,... alors que le prix public est généralement de 12 à 15 euros pour du cartonné couleurs, alors qu’il est normal de payer 20 à 22 euros pour un roman de 150 pages écrit en corps 14 ! L’équation de la BD est compliquée : quand on a un succès, on peut gagner beaucoup d’argent, mais quand on a un échec, on peut perdre beaucoup aussi ! D’ailleurs beaucoup de groupes ont cru à une ruée vers l’or et ont eu des difficultés car c’est un métier à part entière.

Nous sommes dans une maturité du secteur. La preuve en est : il y a des jeunes éditeurs en difficulté, les grands éditeurs sont obligés de faire attention. Il y a un mouvement de balancier qui va vers une rationalisation des programmes. C’est bien pour cela que nous y allons prudemment.

La surprise de votre catalogue de rentrée est l’arrivée de Zep, LE best-seller de sa génération. Quels sont les prochains grands noms ? Bilal, Tardi...?

Le fait qu’il y ait une nouveauté de Zep chez Rue de Sèvres est emblématique de la démarche. Son titre est évocateur : "une histoire d’hommes". C’est vraiment cela : la raison de la présence de Zep ici est d’avoir le produit d’une rencontre, avec les équipes de Rue de Sèvres et avec moi-même. Zep est un très grand auteur, capable de prendre des risques, de s’exprimer dans différents domaines de création et , qui plus est, est un type bien. Il a eu envie de faire cet album avec nous. Bien sûr qu’il y aura d’autres grands auteurs, mais aussi des auteurs en devenir. Nos sommes dans une philosophie de construction. Il y a dans notre métier un mélange permanent entre l’affectif, l’amitié et le professionnel. Cela fait 25 ans que je suis dans ce métier, je suis ami avec bien des gens. Évidemment que j’ai envie qu’ils viennent travailler ici et évidemment qu’ils en auront envie aussi, mais sans pour autant se fâcher avec les autres.

Comment voyez-vous le marché de la BD dans 10 ans ?

Je ne suis pas inquiet du tout. La BD a montré sa créativité. Il y a des dirigeants qui sont extrêmement dynamiques, entreprenants, courageux... qui sauront s’adapter aux nouveaux enjeux : le numérique, l’évolution des enseignes, etc.

Le numérique, c’est un miroir aux alouettes ?

Non, mais ce n’est pas non plus la ruée vers l’or. C’est aujourd’hui 1% du marché. Pour l’instant, personne ne gagne d’argent avec cela. Il faut être impliqué là-dedans, regarder cela de près, de la même façon que l’on doit s’inquiéter de la difficulté des enseignes. Nous sommes chez Izneo et la nouveauté de Zep y sera disponible dès septembre. Pour l’instant, nous sommes dans une zone d’expérimentation et on apprend en marchant.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Louis Delas. Photo DR / Rue de Sèvres.

 
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