Jean-Louis Tripp : "C’est la plus grande expo qui a été faite sur Magasin général !"

24 décembre 2018 0 commentaire
  • La série "Magasin général" de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp fut l'un des gros succès BD de cette dernière décennie. Cette série touchante retrouve actuellement une nouvelle vie grâce au premier volume de l'intégrale qui est paru récemment chez Casterman, ainsi qu'une magnifique expo qui se tient actuellement au CBBD à Bruxelles. Retour sur cette success story en compagnie de ses auteurs.
Jean-Louis Tripp : "C'est la plus grande expo qui a été faite sur Magasin général !"
Magasin général - Intégrale livre 1
Régis Loisel & Jean-Louis Tripp © Casterman

L’expo “Magasin général” qui se tient actuellement au CBBD est assez impressionnante en terme de scénographie. Le décors de l’entrée vaut à lui seul le coup d’œil !

Jean-Louis Tripp : Oui, c’est une très belle expo, la scénographie est très belle. La disposition du magasin est vraiment étonnante de réalisme. Il y a même des fruits et des légumes dans les cageots en bois. Il y a aussi des thématiques de saisons et de lieux. C’est extraordinaire, nous sommes très contents de cette expo !

L’initiative de cette exposition vient-elle de vous ou du CBBD ?

JLT : C’est le CBBD qui nous a demandé l’autorisation de faire de cette expo, proposition que nous avons accepté. La commissaire de l’expo, Mélanie Andrieu, est venue à Montréal l’été dernier et nous lui avons donné tout le matériel nécessaire pour produire cette expo. Et c’est la plus grande expo qui a été faite sur Magasin général ! Il y en a eu d’autres mais celle-là dépasse tout ce qui avait été fait auparavant.

Régis Loisel : Comme Jean-Louis, je trouve que cette exposition est surprenante, ce qui est un aspect important pour moi quand je vais voir ce genre d’événement. Donc, j’ai été agréablement surpris de voir le soin apporté aux décors et à la mise en scène. C’est du solide ! Souvent, nous avions eu droit à du bricolage lors d’autres expositions consacrée à Magasin général, tandis que là nous avons un vrai magasin qui a été reconstitué. Il est tellement vrai que l’on pourrait y tenir un commerce !

Régis Loisel & Jean-Louis Tripp au CBBD
Photo : Christian Missia Dio

Magasin général est un best-seller de la BD qui compte plus d’un million d’albums vendus sur l’ensemble de la série. C’est énorme !

RL : Oui, c’est beaucoup mais il ne faut pas oublier que la série compte neuf albums donc si on fait une moyenne, cela fait que chaque album s’est vendu à environ 110 000 ou 115 000 albums, ce qui constitue effectivement un score honorable à notre époque. Ne faisons pas la fine bouche.

Revenons sur la genèse de cette série, comment est-elle née ? Rappelons que vous êtes tous les deux des expatriés, vous vivez au Canada, au Quebec plus précisément.

RL : Oui, c’est bien ça. Moi, je vis à Montréal depuis 17 ans.

JLT : Et moi, cela fait 15 ans que je m’y suis aussi installé.

RL : Mais j’ai l’intention de bientôt revenir vivre définitivement en France.

JLT : Concernant la genèse de Magasin général, à l’époque, Régis et moi travaillons dans le même atelier à Montréal et un jour, je me suis rendu compte que Régis n’aimait pas terminer ses planches tandis que moi je n’aime pas les commencer.

C’est à dire ?

RL : C’est à dire que moi, j’aime bien faire la mise en scène, le crayonné et les trucs un peu précis. Mais faire l’encrage, ce n’est pas que je n’aime pas ça mais je trouve ce travail fastidieux. Si j’avais un dessin encré comme c’est le cas dans Magasin général, ce serait formidable ! Si j’ai un trait qui part de travers, ce n’est pas très grave et puis, Jean-Louis est là pour le corriger. Et puis, ce côté propret, des rustines, de la gouache, tous ce travail de peaufinage qui est apporté à une planche m’emmerde tandis que Jean-Louis adore faire ça.

JLT : En fait moi, ce qui m’intéressait c’était d’avoir quelqu’un qui fasse mes crayonnés. Une personne qui fasse la partie de travail qui m’emmerde, qui aille jusqu’à un certain point avant que je prenne le relais pour exploiter le truc et poser mon dessin. C’est cela qui m’intéresse ! Maintenant que je travaille seul, voici comment je répartis mon travail sur une journée : le matin, je fais mon crayonné, ce qui correspond à monter la pente de la montagne. Mais lorsque j’ai finalisé cette partie, c’est à ce moment là que je prends du plaisir à travailler, je redescends la pente de la montagne. Je ne vois pas le temps passer et d’un coup, ma planche est finie ! La seconde partie du travail est plus intéressante pour moi que la première. Nous étions donc parfaitement compatibles pour collaborer ensemble sur un projet. C’est comme cela que j’en suis arrivé à lui proposer que nous travaillons ensemble. Ensuite, il se trouve que l’alignement des planètes était parfait, Régis venait de terminer Peter Pan et moi de mon côté, j’avais aussi fini un album et que je n’avais pas d’autres projets en cours. Mais entre le moment de ma proposition et le début du travail sur Magasin général, il s’est tout de même écoulé quelques mois.

RL : Oh non, pas beaucoup ! La vérité c’est que nous n’avions pas totalement terminé nos projets respectifs quand tu m’as proposé de cette collaboration.

JLT : Ensuite, nous avons dû nous mettre d’accord sur un projet commun car Régis n’avait pas envie de travailler sur une de mes BD car mon univers est trop contemporain. Moi de mon côté, je ne me sentais pas forcément à l’aise dans son univers fantastique. Mais au cours d’une discussion, le nom de Frank Capra, le réalisateur américain est apparu et Régis m’a alors parlé d’une ébauche de scénario qu’il avait écrit un jour et qu’il avait titré “À la Capra”. C’était en fait le pitch de Magasin général mais à l’origine, l’histoire se déroulait en France, au fin fond d’une vallée et à une époque indéterminée. Son pitch m’a immédiatement intéressé ! Mais du coup, nous n’étions plus, ni l’un ni l’autre, dans notre zone de confort. Nous étions sur un terrain neutre que nous pouvions investir de manière égalitaire.

RL : Et c’est là que Jean-Louis me propose de situer l’histoire au Quebec puisque nous y habitons et qu’il serait facile de trouver la documentation nécessaire à notre série. L’histoire se déroule dans les années 1930 mais ce que nous n’avions pas saisi en resituant l’histoire au Quebec, c’est qu’à cette époque là, pendant la saison hivernale qui dure cinq mois, les hommes quittaient les villages pour partir travailler pour les compagnies forestières tenues par les Anglais. Donc, les villages sont désertés par les hommes valides, ne laissant que derrière eux les femmes, les enfants et les vieux. Ce détail a changé toute la dynamique du récit que j’avais proposé initialement. Nous avons donc réécrit totalement le scénario ensemble.

L’un des points forts de la série, c’est la langue, ce parlé québécois qui a séduit les lecteurs comme la critique. Vous n’êtes pas Québécois à l’origine, avez-vous eu des difficulté à saisir parfaitement la musique du français québécois pour le retranscrire ensuite dans vos albums ?

JLT : À partir du moment où nous nous étions mis d’accord pour situer l’histoire au Quebec, j’ai estimé que les personnages devaient parler le québécois et que c’était une condition non négociable. Régis n’était pas trop d’accord car il pensait que les lecteurs européens auraient du mal à s’adapter à ce parlé local.

RL : C’est à dire que donner une teinte québécoise aux dialogues m’allait très bien mais si celui-ci devait être trop québécois, là, j’avais des réticences car je craignais que le lectorat européen ne comprenne rien. Et puis, il ne fallait pas faire de conneries parce que l’on nous attendait au tournant : deux Français qui se permettent de raconter l’histoire du Quebec au Quebec, il ne fallait pas faire d’erreurs ! Nous nous sommes donc adjoint les services de Jimmy Beaulieu, qui est un auteur québécois. C’est sa culture et en plus, il vient de la campagne et connait donc bien l’univers que nous voulions raconter puisqu’il avait dans l’oreille le parlé de ses grands-parents.

JLT : J’ai géré les dialogues avec Jimmy Beaulieu car je maîtrise mieux ce langage que Régis, tandis que lui s’occupait des couleurs avec François Lapierre, un autre auteur québécois que nous avions également embarqué dans l’aventure. J’écrivais les dialogues de mon côté puis je les soumettais à Jimmy pour qu’il réajuste le tout afin que ça fasse couleur locale. Nous avions essayé de trouver un équilibre pour que les dialogues soient au niveau. Nous ne nous sommes pas contenté de plaqué des mots québécois dans les textes mais nous avons poussé le truc pour que même la syntaxe soit québécoise. Mais lorsque nous nous sommes aperçu que les lecteurs francophones, non seulement n’étaient pas rebuté mais qu’en plus ils aimaient cette musique québécoise, nous avons même augmenté un petit peu le niveau d’album en album. Et lorsque la série s’est terminée, j’ai repris tous les dialogues pour les mettre au même niveau de québécois. Comme cela lors des rééditions ou pour l’intégrale Magasin général qui est sorti récemment, on a vraiment le parlé québécois du premier au dernier tome.

Le succès de Magasin général a été tel que même des clubs de lecture se sont formé autour de la série. C’est une initiative qui est devenue rare dans la bande dessinée, contrairement aux autres genres littéraires. J’imagine que cela vous a touché ?

JLT : Nous avons été même surpris par ça parce que les lecteurs ont développé un lien extrêmement affectif avec cette histoire. Vraiment un lien émotionnellement fort !

RL : Nous avons eu beaucoup de lecteurs au Quebec et en France qui nous ont fait de beaux témoignages. Il y a aussi beaucoup de femmes qui aiment la BD. Il y en a d’ailleurs beaucoup qui n’avaient jamais lu de BD avant Magasin général mais qui ont été converti grâce à leurs copines ! Elles se sont ensuite ouvertes à d’autres BD.

JLT : Nous avons vécu plusieurs choses incroyables lors des séances de dédicaces. Exemple : des gens pleuraient à cause de la fin de la série ! Les lecteurs nous disaient souvent avoir la sensation d’avoir quitté des amis ou une famille. Et puis, ne perdons pas de vue que Magasin général est aussi un roman graphique féministe car le personnage principale est une femme du nom de Marie et nous suivons son émancipation tout au long de la série. Au début de la série, la vie de marie est conditionnée par la culture chrétienne : mariage, enfants, vie de femme au foyer. Mais il se trouve que son mari meurt et qu’ensuite, elle rencontre Serge. Ces événements vont lui faire comprendre qu’elle peut elle aussi être maître de sa propre vie. C’est un long chemin que nous avons raconté de la façon la plus nuancée possible. Mais comme Marie change, cela oblige aussi le village à changer. Il y a un effet d’entrainement qui va emmener le village à s’émanciper complètement de sa condition. Il y a une dimension très politique dans Magasin général mais qui est amenée de manière très douce car on n’a pas forcément conscience de ça durant la lecture des neuf tomes. C’est une histoire qui parle de bienveillance aussi car nous mettons en avant le côte empathique des gens. Il y a de temps en temps des sautes d’humeur mais nous ne cherchons pas à montrer la noirceur de l’âme humaine. Les problèmes se présentent mais les choses finissent toujours par s’arranger à la fin.

Voir en ligne : Découvrez la série "Magasin général" sur le site des éditions Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

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Logo : Régis Loisel & Jean-Louis Tripp
Photo : agence Apropos/DR

Toutes les autres photos de l’articles sont de Christian Missia Dio

Expo “Magasin Général - La symphonie québécoise de Loisel et Tripp”

Exposition à voir jusqu’au 10 mars 2019

Centre Belge de la Bande Dessinée - Musée Bruxelles :

Rue des Sables 20
1000 Bruxelles
Tél. : + 32 (0)2 219 19 80
Fax : + 32 (0)2 219 23 76
visit@cbbd.be

Intégrale Magasin général livre 1, par Régis Loisel et Jean-Louis Tripp, éditions Casterman. Album paru le 14 novembre 2018. 255 pages, 29,00 euros.

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