Michel Rouge (Les Écluses du ciel / Kashmeer) : "Jean Giraud est une référence centrale pour moi !"

4 octobre 2014 19 commentaires
  • Michel Rouge a une solide carrière derrière lui. Le second et dernier tome de "Kashmeer" à peine terminé (Sc. de Fred Le Berre, aux éditions Glénat, il est prévu pour janvier 2015), il nous parle ouvertement des difficultés de son métier et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas la langue dans sa poche...

« Les écluses du ciel » est la série qui vous a révélé au public ?

A l’époque où j’ai commencé « Les Écluses… », j’étais en relation avec Rodolphe. Auparavant, on avait réalisé « Les Légendes de l’éclatée », une histoire de science-fiction un peu spéciale de soixante pages. La continuité avec Rodolphe était donc logique. Je ne connaissais que lui à l’époque, en dehors de Lob qui m’avait refusé le « Transperceneige » suite à un essai de deux planches. Entretemps, j’avais fait un « stage » chez Jean Giraud et encré quelques pages de « La Longue Marche ». Donc, Rodolphe m’a présenté le projet et j’ai accepté. On est partis là-dessus mais, au terme du troisième album, j’ai compris que ce n’était pas pour moi.

Reste qu’au niveau du dessin, j’ai fait mes premières armes. Je désirais surtout travailler sur quelque chose qui ait plus de sens. L’histoire de Rodolphe était plutôt l’adaptation d’un conte pour adolescents sur la ville d’Ys, traité quand même d’une manière un peu simpliste. Par contre, ça s’est bien vendu, surtout en Bretagne ; finalement, chaque titre a cumulé 40 000 exemplaires (ce qui serait très honorable aujourd’hui) : pas de violence gratuite, ni de sexe… mais c’était quand même traité de manière un peu désuète. Par ailleurs, il n’y avait aucune collaboration au niveau du scénario. Le dessinateur ne peut pas être seulement un simple exécutant, il doit travailler de concert avec le scénariste ; un scénario doit s’adapter au fur et à mesure aux situations, même si les grandes lignes sont définies une fois pour toute. Avec Rodolphe, Cothias, Greg… quand le scénario est écrit, on ne peut plus toucher un mot. Pour moi, là, il manque quelque chose dans la collaboration.

Michel Rouge (Les Écluses du ciel / Kashmeer) : "Jean Giraud est une référence centrale pour moi !"

Connaissez-vous François Allot, le dessinateur qui a repris la série ?

Oui je l’avais rencontré. C’était quelqu’un de très sensible. Il espérait, avec cette reprise, avoir un travail régulier. Il était assez lent, encore plus que moi, mais rempli de bonne volonté.

Avez-vous lu la suite de la série ?

Non ! De même que mes trois albums, je ne les ai jamais relus ! À part quelques planches isolément, comme ça, de temps en temps… Je me suis d’ailleurs rendu compte que ce n’était finalement pas aussi mauvais que je me l’étais imaginé alors ! Par contre, j’ai relu des passages de mon travail sur « Frontière sanglante » (Marshal Blueberry) avec Giraud et là, je suis resté étonné de la performance narrative, non pas le scénario, que je trouve au fond plutôt insignifiant. Pour la mise en page, Giraud m’avait donné un cahier d’écolier avec toutes les pages « roughfées » ; j’ai repris minutieusement toutes les indications. Giraud est aussi un grand technicien du découpage. Personne n’est au dessus de lui à ce jour… sauf peut-être, d’une certaine manière, le dessinateur de Largo Winch. Sur le plan du découpage, on peut même dire que Francq est parfois plus serré et efficace. Par contre, son dessin n’est pas très beau. Il reste au service de sa narration, sans plus. Imaginez un découpage de Philippe Francq avec un très grand dessinateur, ça donnerait quelque chose de remarquable !

Pourquoi la couverture de votre premier tome est-elle cosignée Rossi ?

Il était absolument inconnu à l’époque. Je n’arrivais pas à faire les sillons de sable, c’est lui qui les a peints. Les couvertures des « Écluses du ciel » sont des gouaches, très grandes. Avec Christian Rossi on se croise de temps en temps, mais nous avons une vision de la bande dessinée radicalement différente. Je n’adhère pas à sa manière de raconter. Pas plus d’ailleurs que je n’adhère à celle de Blanc-Dumont. Rossi, Blanc-Du et moi, nous ne parlons pas la même langue narrative. Rossi se perd dans les détails d’ordre secondaire, alors que, je m’efforce au contraire d’être plutôt synthétique, moins démonstratif. Tardi, par exemple, est très synthétiques. Rossi s’éparpille, et même si c’est très bien fait, parfois vraiment saisissant, ce n’est pas (selon moi) au service direct du récit. De mon point de vue, Il y a une hiérarchie dans la constitution d’une narration et chaque élément organique doit être à sa place et servir l’idée générale. Cela dit, Christian est un dessinateur bien meilleur que moi.

Au début des années 1980 il y avait peu de séries dites d’Heroïc Fantasy. Est-ce que votre travail sur « Les Écluses… » a joué un rôle précurseur ?

Franchement, je ne pense pas. À l’époque ; il y avait « La Quête de l’oiseau du temps » qui était en gestation, je connaissais bien Loisel et Le Tendre, on avait travaillé ensemble tous les trois et je voyais bien comment ils concevaient les choses. L’Heroïc Fantasy, ce n’est pas du tout mon univers, ça me tombe des mains, je n’y crois pas. Tout ce qui est science-fiction, d’une manière générale, je ne marche pas (Rires). Je ne travaille pas du tout sur l’imagination, mais plus sur des personnages et des décors dits « réels » comme s’ils étaient filmés. « Les Écluses du ciel » n’ont donc rien de précurseur, elles se voulaient fidèles à un conte, comme « Les Héros cavaliers » se voulaient fidèles à une époque. Je ne désirais rien inventer, juste restituer un récit dans un climat réaliste.

Pourquoi une série comme « Les Héros cavaliers » a été si discrète et n’a pas connu le même engouement ?

Oui, ça a eu moins de succès. C’était plus réaliste, ça s’adressait d’avantage aux adultes… Et puis, il me semble maintenant que l’idée n’était pas très bonne. Pour cette légende ancienne, il aurait fallu retrouver le climat du cycle arthurien de Chrétien de Troyes. Or ça, je l’avais volontairement retiré. Je voulais retirer l’écorce pour mettre en valeur le noyau, mais l’erreur fut certainement de le remplacer par un contexte historique. Avec Cothias, on n’a pas su organiser ça de la bonne manière. Je pense, pour le coup, qu’on y a mis beaucoup trop de réalisme. Nous avions pris le contre-pied de l’Heroîc Fantasy alors que le public était ailleurs ; c’est à cette époque, notez bien, qu’est sortie « La Quête de l’oiseau du temps ».

C’est pour ça qu’il n’y a eu que deux tomes ?

On avait eu un accord oral (ou moral, si l’on veut) avec Cothias sur le sens spirituel à garder impérativement de cette légende. Il l’a tenu dans le premier album et au deuxième, il s’est complètement parjuré. Donc, j’ai arrêté de poursuivre avec lui. C’était la grosse fâcherie, on ne se parlait plus. C’est dommage parce qu’on s’entendait bien avant (Rires). Maintenant, je vois ça comme de l’enfantillage. Aujourd’hui, il y a prescription. Je serais très content de le revoir, c’était quelqu’un que j’aimais bien. 

Votre travail était souvent cité en référence dans les 2 tomes de « L’art de la BD » de Duc chez Glénat.

Oui, parce que j’étais un auteur Glénat, ils faisaient de la pub pour leurs propres auteurs. À dire vrai, je ne trouvais pas ça très intéressant. Du temps de Filippini, chez Glénat, dans les années 1980, il n’y avait aucune orientation éditoriale comme chez Casterman, comme chez Dupuis ou chez Dargaud. Il faut se rappeler qu’à l’époque, un auteur Dupuis n’était pas dans l’angle éditorial de Casterman et qu’un auteur Casterman n’était pas dans celui de Dargaud. Glénat prenait tous les auteurs refusés ailleurs et les nouveaux qui n’avaient pas encore trouvé leur place pour une raison ou une autre : Mougin (le directeur éditorial chez Caster) et les « auteurs bien en vue » considéraient Glénat comme la poubelle des autres maisons d’édition (Rires ). Les choses ont bien changé, quand on voit ce qu’édite Casterman aujourd’hui...

Après m’être séparé de Cothias, j’ai quitté Glénat pour passer chez Dargaud avec la reprise de Comanche. Ensuite, des groupes financiers sous obédience chrétienne un peu spéciale ont racheté la maison et ont fait une « épuration », notamment en virant Bilal et tous les auteurs spécifiquement Dargaud qui n’entraient pas dans les conceptions morales des nouveaux propriétaires. Enfin, beaucoup plus tard, Vidal est mort, Moliterni a disparu... Aujourd’hui, Dargaud comme Caster, ne sont plus que des affaires commerciales sans contenant spécifique, comme des marques de lessive. Finalement, avec le temps, c’est encore Glénat qui s’en sort le mieux. Parce que si les autres éditeurs ont perdu leur prestige, Glénat par contre, est monté en degrés tant au niveau du professionnalisme en général que de la direction éditoriale. On peut appeler ça « l’ironie du sort »...

Vous avez un style de dessin assez proche de Giraud et de Rossi

Je n’ai jamais travaillé avec Rossi mais on se voyait de temps en temps. On s’amusait à disséquer le travail des autres... d’une manière parfois méchante même. Nous nous revendiquions de l’école Giraud, c’est-à-dire américano-belge, qui avait été élaborée par Jijé, une « ligne claire », initialement au pinceau, complétée par des indications de matière et un trait efficace en mode « croquis ». Jijé comme Uderzo furent influencés par les dessinateurs américains, et l’école Giraud c’est « le dessinateur américain » rectifié, si l’on peut dire, par « le dessinateur belge ». Aujourd’hui les dessinateurs réalistes, classiques, qui ont une forte base de dessin sont relégués au même plan que des auteurs que j’appellerais volontiers « périphériques ». Par exemple, dans Pilote, des dessinateurs comme Sfar ou Blain auraient été utilisés pour des « dossiers » ou des histoires complètes. Ça n’a sans doute plus grande valeur de dire ça aujourd’hui, mais c’étaient les concepts de l’époque.

Comment s’est passée la reprise de Comanche avec Greg ?

Quand Greg m’avait appelé, j’avais cru à une blague de mon ami le dessinateur Frédéric Garcia qui aimait faire des appels téléphoniques en imitant des voix... Après les « Héros cavaliers », ma technique était devenue assez réaliste pour passer aisément au western. Les trois premiers Comanche sont graphiquement mes meilleurs albums. La collaboration s’est très bien déroulée ; il fallait seulement accepter de ne même pas changer une virgule aux dialogues. Avec Rodolphe, c’était la même chose d’ailleurs, mais, on aurait pu améliorer contrairement aux dialogues de Greg. Les textes de Cothias sont assez savoureux, mais c’est un peu de l’esbroufe. Greg, par contre, était un vrai dialoguiste. Relisez avec attention, vous verrez, c’est très bien écrit !

Est-ce qu’il est difficile de s’adapter aux héros de Hermann ou de passer derrière son style de dessin plus particulier ?

Non, pas du tout, parce que Hermann n’est pas de mon « école ». Je n’ai repris que le physique des personnages, je ne me suis référé à aucun dessin d’Hermann. D’ailleurs, on me l’a reproché, mais je n’ai pas sa technique particulière. Il a une manière de raconter qui est très fluide, très performante, et il est un des meilleurs raconteurs d’histoire, mais, sur le plan graphique, je ne pouvais pas m’inspirer de lui.

Reprendre une série signifie se mettre en danger dans son travail face aux critiques des lecteurs ou aux comparaisons de style ?

Ça, je m’en suis fichu radicalement. Autant Hermann est un auteur remarquable, autant c’est un dessinateur qui ne m’impressionne pas du tout… dans le sens où son dessin est commun. On peut même dire qu’il n’est pas très beau. Avec la référence « Giresque », on peut se sentir invincible, avec le sentiment de pouvoir reprendre n’importe quoi ! Il faut aussi se souvenir, qu’à l’époque, chaque album de Blueberry qui paraissait était un évènement. Giraud, c’était une référence majeure. J’aurais aimé qu’il fonde un atelier et forme des dessinateurs ; je lui en avais parlé, mais il était trop indépendant d’esprit, il n’a jamais voulu rentrer là-dedans.

Cinq tomes de Comanche avec Greg et le dernier pour finir la série s’est fait avec Rodolphe ?

Je n’ai même pas eu de choix à faire, c’est lui qui s’est imposé. Je ne sais pas comment il y est parvenu, je n’ai rien eu à dire mais, pour ce qui me concerne, j’aurais aimé que ce soit Van Hamme. Greg et Van Hamme étaient amis. Dargaud a dû le contacter, mais il a refusé. Il avait sans doute ses raisons... Ça ne l’intéressait pas. Et c’est ainsi que Rodolphe a repris Comanche, contre toute attente, parce que je n’aurais jamais imaginé Rodolphe sur un western. Au niveau des dialogues ça a chuté, sinon pour l’histoire elle-même, il s’en est sorti de manière très honorable.

Vous avez enfin pu mettre en scène le baiser final entre Red Dust et Comanche. Les fans l’attendaient !

C’était prévu par Greg ! Il m’en avait parlé, il voulait faire une grande sortie. Je ne sais plus comment c’est arrivé aux oreilles de Rodolphe mais en tous cas, il en a tenu compte. Et on a bouclé avec ça.

Vous avez répondu à l’appel au secours de Giraud pour finir le troisième volet de Marshal Blueberry après la « trahison » de Vance ?

Absolument ! C’est tout à fait ça ! Il était très mécontent que Vance ait abandonné Marshal... Il m’a appelé après avoir choisi avec Vidal parmi plusieurs auteurs ! Vance est un grand dessinateur mais son dessin n’est pas du tout évolutif. C’est fermé, c’est un peu du tampon… comme Graton ! Je ne pouvais pas reprendre son style, d’ailleurs Giraud ne me l’a pas demandé. Au début, il était un peu inquiet mais, je lui montrais tout. J’encrais après qu’il ait vu le crayonné. C’était un enseignement définitif. On apprend beaucoup sur un découpage de Gir.

Les deux tomes de "Shimon de Samarie" auront signé en 2005 une sorte de retour de Michel Rouge dans le monde de la BD ?

Je voulais en finir avec le contemporain en BD. Je désirais revenir dans notre passé, comme à l’époque des « Écluses », mais en Orient cette fois. J’avais alors un projet sur l’Inde (qui aura mis finalement beaucoup de temps à se réaliser), mais entretemps, Les Humanos m’ont fait rencontrer Fred Le Berre pour un projet sur l’antiquité (juive en l’occurrence), et ça m’a plus tout de suite. Non parce que c’était l’antiquité juive, mais parce que c’était l’antiquité tout court. Ça m’intéressait de voir ça en bande dessinée... avec un petit nuage quand même : une enquête policière mené par un « inspecteur-rabbin », à cette époque, est improbable. Il y avait bien sans doute une sorte de police, mais pas d’investigation entreprise comme ça, selon un mode d’enquête moderne sur la mort d’un homme quelconque. Cet aspect me déplaisait un peu mais j’ai pris du plaisir à dessiner cette histoire à cause de son climat. Il y a eu trois tomes mais le problème, c’est que ça n’a pas vraiment pris auprès du public. Mes lecteurs habituels (ceux de Comanche, de Blueb etc.) n’ont pas suivi. Je vais même vous raconter une anecdote savoureuse : après la sortie du troisième volet, j’interroge Fabrice Giger (le directeur des Humanos) pour déplorer qu’on n’ait eu aucun écho intéressant dans la presse spécialisée BD, ni aucune répercussion dans une certaine revue connue pour être sous obédience de la communauté juive. Et, il m’a répondu «  Oui, oui, nous les avons contactés mais ils n’ont pas voulu donner suite parce que les auteurs n’étaient pas juifs ! »

J’imagine, en toute logique, que ces gens là s’imposent la même réserve à l’égard des auteurs juifs qui dessinent des histoires non-juives… Passons. Dans le second tome, il y a de longues séquences avec la tribu des Esséniens où Le Christ a, dit-on, passé du temps avant les trois années de son ministère messianique.

J’avais dû reconstituer justement, dans le cadre de l’enquête, un monastère essénien à partir de documents, ce qui m’avait pris du temps. Mais ça non plus, ça n’a pas intéressé les Chrétiens dont je n’ai vu aucun compte rendu, à l’exception d’une intervention très élogieuse de Guy Lehideux sur Radio-courtoisie ! Moi, qui suis totalement allergique au nationalisme sous toutes ses formes, c’est piquant, non ?... Côté distribution, le travail des Humanos a été à peu près inexistant. On ne voyait l’album nulle part. La série est passée complètement inaperçue.

Comment vous avez travaillé sur ces albums ?

Au crayon ! En fait, le premier tome a été fait entièrement à l’encre, mais les tomes deux et trois ont été exécutés au crayon. Je procédais par photocopies, j’envoyais le montage de la page à la photogravure et ça me revenait comme des planches noir & blanc ordinaires, il n’y avait plus qu’à mettre la couleur comme dans le procédé habituel. Depuis, pour Kashmeer, je fais un crayonné définitif que je saisis directement dans Photoshop pour le traitement du trait et de la couleur.

Les deux albums de « Shimon de Samarie » sont aussi signées, à la dernière planche, « Corentin Rouge ».

Oui, c’est mon fils qui a fait les couleurs, il m’a aidé aussi occasionnellement pour le dessin. Maintenant c’est un auteur BD à part entière, un excellent professionnel, il vient de terminer un album de la série « XIII » qui est prévu pour 2015.

L’idée principale de votre série « Kashmeer » est de dénoncer justement l’hégémonie occidentale qui écrase tout et en l’occurrence les traditions indiennes ?

Oui absolument ! Dès le départ on prend le prétexte d’un Occidental qui prend conscience du délire de la culture dans laquelle il évolue. C’est-à-dire une culture destructrice et anti-spirituelle. Mon idée, au départ, était d’utiliser un étudiant en littérature, mais Le Berre a préféré en faire un scientifique pour donner plus de contraste et justifier l’intérêt des Services secrets.

Notre personnage, Paul Stevens, fait ses études dans une école de chimie à Paris et s’intéresse beaucoup à l’intellectualité hindoue. Il aime les échecs (qui nous viennent des Indes), il aime la culture indienne en général et il rencontre justement une indienne. Il va alors très vite se retrouver dans un circuit d’espionnage où l’on va essayer de l’utiliser en tant que chimiste, puisqu’il a mis au point un explosif extrêmement efficace qui est repéré par le contre-espionnage français. Ces derniers veulent manipuler Paul et le créditer d’un attentat qu’il n’a évidemment pas commis.

Dans le tome II, il sera pris entre le jeu du contre-espionnage et sa recherche désespérée de la jeune Indienne qui a mystérieusement disparu à la fin du premier album et dont il s’est fortement épris ; plus précisément, à moitié indienne et à moitié anglaise, puisqu’elle est la fille d’un ressortissant anglais qui a fait ses études en Afghanistan et d’une authentique hindoue, fille d’un satguru (cela se situait alors dans les années 1960-70). Richard Bennett, le père de cette étudiante, est allé ensuite en Inde où il a rejeté entièrement la culture de son père, un haut fonctionnaire anglais. Après des pérégrinations en Inde puis au Cachemire, le jeune Français va alors tenter de retrouver cette femme dont il est éperdument amoureux en partant à la recherche de sa famille dont il ne sait strictement rien. Voilà pour l’histoire ! Mais, c’est également une dénonciation directe de ce que font actuellement les services français en accointance avec les services américains. Ces malfaisants sont capables de faire des choses véritablement sinistres dans le but de déclencher des conflits ethnocidaires et de s’ingérer dans les affaires du monde. Aujourd’hui les dirigeants américains ont des bases militaires un peu partout… sauf en Inde et en Chine ! Il faut qu’ils défendent et imposent leur dollar... Depuis la Première Guerre mondiale, le Vietnam etc. c’est comme ça. Et Paul Stevens ne veut pas entrer dans le tissu de cette chose-là !

Ces éléments seront dévoilés dans le second tome qui sortira bientôt ?

Concernant la « culture hindoue », je n’ai glissé que des informations très générales. Mais le lecteur comprends que Stevens, lui, connaît bien l’Hindouisme ; il sait ce qu’est le Tantrisme. Il peut le comprendre lors de la séquence où Stevens étudie le sanskrit à l’INALCO (dont j’ai restitué fidèlement les locaux, rue de Lille). Il a pris conscience de l’importance des sciences traditionnelles encore vivantes aujourd’hui, en Inde et au Cachemire. Vous savez sans doute que les échecs nous viennent des hindous, mais pas seulement bien sûr : également les sciences cosmologiques, la notation arithmétique, l’architecture etc. De nombreuses racines des langues grecques et latines et autres langues dites indo-européennes proviennent du sanskrit. La Chine et l’Inde sont les berceaux de « La Science traditionnelle » qui, elle-même, est à l’origine de toutes les sciences occidentales et modernes. Dans le second tome qui va bientôt sortir, on découvrira les épreuves qu’affrontera Stevens pour mériter Gîta, la jeune étudiante et partant, son initiation Tantrique.

Vous êtes à l’initiative de toute l’histoire de « Kashmeer » ?

Oui, entièrement ! Le projet date d’il y a presque vingt ans. J’avais dessiné dix pages à l’époque où Greg me livrait ses scénarios au compte-goutte. J’en ai posté deux sur mon blog, mais mon projet était un peu confus, ça manquait d’organisation, j’ai donc fait appel à Le Berre qui a tout repris en redécoupant le récit. Nous avons également travaillé ensemble tous les dialogues.

Pour vous, la réalisation de ce second volet se fait dans la douleur. La série risque de s’arrêter là ?

Ça n’a pas tellement marché, et l’éditeur a décidé de passer de trois tomes à deux. Mais ce qui est réellement dommage, mais très significatif sur le fond, c’est que l’histoire n’intéresse que vraiment très peu de monde. Et puis, ça arrive avec trente de retard. Ce genre de récit aurait peut-être eu plus de succès dans les années soixante-dix, comme ceux que Cosey commençait à produire à l’époque. J’en profite pour dire que je mets cet auteur au-dessus de tous les autres. C’est quelqu’un qui fait de la belle bande-dessinée. La bande dessinée doit avoir un sens, être significative, intelligente… mais Cosey ne raconte pas des histoires sur un mode classiques comme « Kashmeer », c’est un poète, il sait aller à l’essentiel avec art.

« Kashmeer » est un projet avorté alors ?

Non, ça va se terminer, l’histoire se clôture à la fin du second tome. Mais si la descente continue, on n’aura même plus 3000 lecteurs… Il faudrait un miracle pour que les gens lisent enfin ce qui remet en cause l’idéologie ambiante à laquelle ils sont complètement identifiés. Ce que nous racontons ne va pas dans le sens de l’histoire puisque nous mettons en scène les manigances et autres impostures des états dominants qui se concluent toutes, actuellement, par des destructions délibérées à l’arme lourde de l’Orient géographique. J’essaye aussi de montrer ce qu’est l’Orient par rapport à la grossièreté occidentale. Pourtant, durant un temps, pendant les années soixante-dix, on a vécu un climat de mode avec l’Orient, l’Inde etc.… mais le « mouvement » venait des Anglo-saxons, il était composite et superficiel, et sur le fond, constitué de protagonistes d’une ignorance crasse, tels ceux qui faisaient la route à la fin des années soixante.

Maintenant tout est inversé, sauf l’ignorance crasse qui s’est mondialisée. Pour schématiser, le projet des États-Unis (ou du « contre-empire ») consiste, dans un premier temps (le nôtre actuellement), à mettre au pas l’Orient géographique sans se préoccuper de sa « civilisation » ni de ses peuples, et, dans un deuxième temps, de le liquider définitivement pour le remplacer par des sujets consommateurs des produits industriels, en clair : détruire le monde traditionnel pour imposer, à l’échelle mondiale, cet « homme nouveau » que tout le monde sent venir, cet individu interchangeable, sans aucune dimension spirituelle, au service exclusif de la machine financière internationale. N’est-ce pas les hindous qui disent : « Quiconque sacrifie à un dieu devient la nourriture de ce dieu » ? C’est ce qui nous attend jusqu’à la complète digestion ; ce sera alors « la fin de notre monde ». D’ailleurs, cette « chute » est prévue depuis des millénaires par la théorie hindoue des cycles humains et des quatre âges de l’humanité dont les signes sont décrits dans les Puranas.

Comment vous projetez-vous dans l’avenir ?

Je n’ai aucun projet pour l’instant ! Il faudrait que je change de métier pour vivre un peu mieux. Et vous savez, il ne faut pas compter sur le soutien des éditeurs. Aujourd’hui on ne les intéresse que dans la mesure où on est susceptible de vendre au-delà de dix-mille exemplaires. Mais dix-mille, ce n’est rien. On ne vit pas avec ça. Un dessinateur ne commence à respirer normalement qu’en franchissant la barrière des trente ou quarante-mille exemplaires. En dessous de dix-mille, ce n’est plus possible. Le Berre est très déçu, mais par ailleurs, il peut consacrer son temps pour d’autres activités qui lui permettent un autre salaire ; ce qui n’est guère possible pour le dessinateur qui passe beaucoup plus de temps que le scénariste à la réalisation d’un album. J’ai apporté le plus grand soin sur « Kashmeer », et ce que nous avons fait avec Le Berre sur ces deux tomes est à mon point de vue, de très loin, le plus intéressant au regard de tous mes autres titres.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes

Voir en ligne : http://atelierneufetcompagnie.blogs...

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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19 Messages :
  • Correction importante !
    4 octobre 2014 20:15, par Pirlouit

    Filippini, et non Philippini, SVP ! C’est un grand historien de la BD, un scénariste moyen, mais un grand éditeur. Il ne faut pas écorcher son nom !

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    • Répondu par Albert Grandvert le 27 août à  10:35 :

      Il n’y a pas de grand historien de la bd. Filipini n’est ni un bon scénariste, ni un éditeur, même pas un bon professionnel de la profession. Il n’a pas de nom, donc rien à écorcher !...

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  • Belle sincérité ! Cela fait bien plaisir à lire.
    Je trouve ça dingue qu’un tel talent ne soit pas plus reconnu (qu’aucun éditeur ne lui court pas après).
    Égoïstement, j’espère que Michel Rouge ne changera pas de métier. Qu’il continue à me faire rêver.
    Merci à lui.

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  • Pour ma part, je vais me précipiter sur les deux tomes de Kashmeer. Les pages présentées sur le site sont magnifiques, et il est injuste que Michel Rouge n’ait pas plus de succès. Le concept semble original. Michel Rouge a t’il en projet un XIII Mystery ? Il me semble que son dessin solide y ferait merveille, et cela lui donnerait l’oxygène nécessaire à la poursuite d’autres projets.

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  • Voilà un entretien qui décoiffe et passionnant à lire. Bravo ! Effectivement il n’a pas la langue de sa poche et qui plus est elle n’est pas de bois !
    Un témoignage de plus sur la précarisation de ce beau métier !Hélas !

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    • Répondu par Michel Dartay le 6 octobre 2014 à  19:08 :

      Tout cela est quand même très triste : apathie et manque de goût des éditeurs, boycott des revues spécialisées pour de mauvais prétextes, visibilité et mise en place médiocre pour les projets personnels, mais excellent pour les suites commerciales de séries établies comme Blueberry ou Comanche... Il faut beaucoup de courage pour oser persévérer dans ce métier quand le trait est de style académique classique, et qu’une planche doit demander une semaine de travail environ !!

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      • Répondu par J-Jacques le 6 octobre 2014 à  22:22 :

        Justement, trop style académique classique, interchangeable comme Vance et Graton dont il parle. Le talent de Michel Rouge est celui d’un artisan, bien plus qu’un artiste, et les lecteurs en général préfèrent les artistes avec un style personnel, un univers particulier, et Michel Rouge n’est pas auteur, il a besoin de scénaristes pour dessiner, c’est plus difficile pour fidéliser un lectorat.

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        • Répondu par joel le 7 octobre 2014 à  09:33 :

          et pourquoi dargaud n’a jamais sortit la fin de l’intégrale comanche des albums de rouge et Greg ?

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        • Répondu par Pirlouit le 7 octobre 2014 à  18:37 :

          ok, mais alors qu’attend il pour travailler avec Van Hamme, Nury, Dorison ou Dufaux (je dis cela parce qu’ils vendent bien et commencent à être suivis pour l’ensemble de leur production) si des scénaristes "bankables" sont vraiment nécessaires... et sinon, je ne vois pas ce que son trait a de commun avec ceux de Vance et Graton, stylés dans un registre différent !

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          • Répondu par Orphée le 8 octobre 2014 à  21:28 :

            mais alors qu’attend il pour travailler avec Van Hamme, Nury, Dorison ou Dufaux

            Ahahah ! Vous êtes horrible ! Pourquoi pas Cauvin, Zidrou ou Corteggiani, voire Morvan ou Corbeyran !

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          • Répondu par Fred Le Berre le 16 octobre 2014 à  09:55 :

            Il n’attend rien pour bosser avec eux. Des propositions en ce sens lui ont déjà été faites et il n’en veut pas.
            Au demeurant, pour éclairer un peu le modus operandi de la collaboration dessinateur-scénarite, il paraît absolument improbable qu’il puisse travailler avec des scénaristes qui tiennent au strict respect de leur script.
            Sur Kashmeer par exemple, voici comment nous avons procédé : à partir des axes que Michel souhaitait explorer, des idées qu’il voulait traiter et des éléments qu’il avait déjà élaborés, j’ai d’abord développé le cadre général séquencé de l’histoire avec une mécanique narrative permettant un traitement en trois tomes. J’ai ensuite procéder au découpage (avec les tomes 2 et 3 ramenés à un second tome unique rallongé), avec des dialogues précisément écrits et une mise en scène spécifiquement détaillée. Puis j’ai transmis le tout à Michel qui l’a traité à sa sauce, modifiant à sa convenance mise en scène et dialogues. Je découvre le résultat lorsque les planches sont achevées.
            Je doute fort qu’aucun des scénaristes cités n’accepte ce genre de collaboration, que je ne recommande d’ailleurs pas forcément (même si, bien sûr, j’avais donné au départ mon accord de principe à cette manière de faire).
            En bref, une approche radicale qui, sans surprise, débouche sur des résultats radicaux, dont on peut ensuite regretter les échos plus que modestes au sein du lectorat...

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            • Répondu le 17 octobre 2014 à  14:30 :

              Merci au scénariste pour cette prise de parole !

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            • Répondu par Pirlouit le 18 octobre 2014 à  20:28 :

              Merci pour cette précision qui éclaire le débat d’un jour nouveau.

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            • Répondu par Albert Grandvert le 27 août à  10:42 :

              Il y a eu une mise au point de Rouge sur le blog Atelier 9, sauf erreur.

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  • C’est quoi cette histoire avec philippe francq…il est un grand dessinateur, Il a un style particulier mais ses planches sont magnifiques..le dessin, en plus du scénario fait partie de la success story de largo winch..

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  • Bonjour et merci beaucoup pour cette interview très instructive.

    Ma grand mère m’a offert mon 1er Blueb en 71 ou 72, La piste des Sioux. A 10 ans, ça vous marque pour la vie ! :-)

    Régulièrement, j’aime me plonger dans les albums de cette série qui m’a fait rêver et régulièrement, je me pose la question : pourquoi personne ne se lance dans une suite chronologique (post Dust) des aventures de notre lieutenant au nez cassé ?

    A l’époque de Dust (1881), Blueberry a approximativement une petite quarantaine d’années. L’âge de notre héros et la richesse de l’Histoire américaine de ce dernier quart du 19ème siècle, devraient inspirer nombre de scénaristes !?!!

    La qualité de leur dessin et l’esprit qui en ressort, font, pour moi, de Michel et Corentin Rouge les dignes "héritiers" de Jean Giraud.
    C’est à eux de prendre la relève !

    Amicalement,
    Christophe

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    • Répondu par Albert Grandvert le 27 août à  10:56 :

      Je suis de votre avis. Mais connaissant bien l’auteur dessinateur de Kashmeer, je doute qu’il accepte de reprendre le travail de Giraud. A ce jour personne n’a cette compétence. C’est parce qu’il y a des marchands de pognon sans vergogne qui osent tout (c’est, je vous le rappelle, la définition du con moyen, selon Michel Audiard) que nous en sommes actuellement à ce stade terminal de médiocrité générale. (Ce sont les propres paroles de mon ami).

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