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Simon Léturgie ("Spoon & White / Tekila / Gastoon / Les Profs") : « Après le burn-out, j’avais complètement perdu mes repères »

Par Jean-Sébastien CHABANNES le 30 mars 2024                      Lien  
Alors que sa série phare « Spoon & White » est en cours de réédition aux éditions Bamboo, au travers d'une nouvelle maquette de livres plus séduisante et de nouvelles couvertures plus flamboyantes, le dessinateur Simon Léturgie reste un auteur discret mais qui dispose pourtant d'une véritable carrière dans la bande dessinée. De passage à Marseille pour revoir ses amis du Zarmatelier, Richard Di Martino et Bruno Bessadi, nous avons profité de ce moment de convivialité pour venir à sa rencontre et passer en revue avec lui ses différents travaux et séries BD. En exclusivité pour ActuaBD, il se confie donc avec gentillesse et humour sur les moments difficiles qu'il a pu rencontrer en tant qu'auteur. Ainsi que sur son retour surprenant au dessin pour la reprise d'une série populaire comme « Les Profs »...

Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre toute première série Polstar ?

Je n’en ai pas honte. Ça correspond même à une période très agréable puisque j’habitais chez Yann. Il m’avait gentiment proposé de m’héberger à Bruxelles, j’y suis resté deux ans. C’est pour ça d’ailleurs qu’il est représenté dans l’album. Je me suis inspiré de lui pour dessiner un des trois méchants. Mais la question est amusante car je vais vous donner un scoop : on s’y remet ! On va finir l’histoire de Polstar ! Ce qui nous oblige du coup à relire nous aussi les albums, pour nous remettre dans l’humeur du moment, quand la série a été créée !

Simon Léturgie ("Spoon & White / Tekila / Gastoon / Les Profs") : « Après le burn-out, j'avais complètement perdu mes repères »

Le premier album de Polstar correspond à un scénario complet de Jean [Léturgie] mais dès le second tome, j’ai commencé à m’impliquer plus. J’avais réussi à régler quelques problèmes de dessin, Le Mérou étant mon tout premier bouquin publié. Je n’avais que dix-huit ans, j’ai redémarré sans arrêt, j’ai dû faire et refaire les dix premières pages. Le livre est sorti quand je devais avoir vingt ou vingt-et-un ans. C’était donc toute une période de ma vie assez chouette. On découvrait aussi les outils informatiques. C’était les premières fois où on commençait à faire les couleurs sur Photoshop, on n’y connaissait rien.

J’ai un parcours complètement autodidacte : dans le dessin, dans les couleurs, dans tout ! ( Rires ) Donc Polstar, c’était vraiment une chouette période de découverte. Quand je regarde aujourd’hui le tome un, j’y vois tous les défauts d’un premier album, toutes les lacunes. Mais on peut y noter déjà une certaine filiation avec le style franco-belge de Marcinelle. Celui-ci m’a été imposé de manière naturelle dès le départ. Mon père était archi-fan de toute l’équipe d’auteurs qui faisaient Spirou dans les années 1960. Et donc moi, j’ai été biberonné à ça : c’est-à-dire à la sainte-trinité Franquin - Peyo - Morris. Mon background est vraiment dans cette institution franco-belge et il devenait ainsi naturel pour moi de placer mon style de dessin dans cette continuité. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert Conrad. J’avais quinze ou seize ans, et là, ç’a été une grosse claque. Il y a eu clairement chez moi une envie d’imitation de Conrad… de ’sucer la roue’ de Conrad comme on dit en cyclisme ! (Rire ) Et sans son consentement bien entendu ! (Rires). Mais je crois que je n’étais pas le premier, donc ça s’est bien passé.

Il faut savoir aussi que quand je suis parti à Bruxelles, je voulais faire l’école de Saint-Luc. Mais je n’y ai fait qu’un seul mois car ça ne correspondait vraiment pas à l’idée que je m’en faisais. Je m’étais nourri des histoires d’Yslaire ou de Berthet et là, ça n’avait pas grand-chose à voir. D’autant plus qu’à peine arrivé à Bruxelles, j’avais envoyé des dessins au Journal de SpirouPatrick Pinchart) et la semaine d’après, je bossais déjà pour cet hebdomadaire. Je m’étais dit : « Ha ben, c’est cool, ça a l’air facile d’en vivre ! » (Rires) J’ai donc vite oublié l’école et je me suis appuyé sur Yann qui me faisait une bonne critique de mes dessins au fur et à mesure. Il faut savoir aussi qu’à cette époque, la rédaction du journal envoyait tous les jeunes auteurs pour essayer de faire de l’assistanat chez Tome et Janry (puisque Gazzotti venait de reprendre Soda). J’ai ainsi eu le bonheur de faire deux jours chez Tome et Janry, c’était vraiment top ! Je me souviens très bien d’un conseil de Tome à cette époque : comme j’avais fini de crayonner ma planche du Petit Spirou, j’avais sorti mes planches à moi de Polstar pour continuer à travailler dessus. Et là Tome me dit « Tu sais, ton premier bouquin, de toute façon, ce sera de la merde ! Donc fais-le le plus rapidement possible comme ça, après, tu pourras faire des bonnes choses ! » (Rires) C’était un très bon conseil je trouve.

Et effectivement, quand je reparcours mon premier album de Polstar, j’y vois toutes les lacunes. En tant que créateur, quand je le regarde, ça pique. Mais heureusement, il y a quand même quelques qualités. La lisibilité y est par exemple et, en effet, il fallait en passer par là pour avancer. Cette très bonne remarque de Tome m’avait fait rire.

Il y a aussi eu Conrad qui critiquait mes croquis au moment où il reprenait Les Innommables avec Yann. Ça m’a décoincé et là aussi, ça a été une bonne école. Au final, tout ça, ce sont de très bons souvenirs que je garde de ma série Polstar. Et je n’ai pas oublié non plus qu’avec mon père on a beaucoup rigolé à faire cette première trilogie sur la série. Enfin, la première et seule trilogie d’ailleurs…

Concernant « Spoon & White », est-ce la prépublication dans revue BoDoï qui a contribué au succès de la série ?

Je pense qu’en effet, sans la revue BoDoï, tout le monde serait passé à côté de Spoon & White.

Tout est parti d’Yves Schlirf qui avait très gentiment soutenu Polstar (avant de devenir directeur éditorial chez Dargaud) et qui, ensuite, nous avait demandé de travailler pour lui. Il avait bien aimé notre série Tekila mais Schlirf voulait qu’on fasse Tekila avec Yann. Avec mon père on s’est dit « Ha ouais mais non, Tekila, c’est notre truc à nous, on va plutôt lui proposer autre chose... ». On a alors pris un peu de temps pour préparer notre nouveau projet (Spoon & White) et quand on lui apporte, il le feuillète à peine et nous fait « Non mais moi, ce n’est pas ça que je veux, je pense que vous pouvez faire mieux ». En réalité, je crois surtout qu’il était très déçu qu’on ne lui ramène pas Tekila… (Rires) C’est ainsi qu’on est repartis avec notre projet et qu’on est allés faire le tour des éditeurs. Jusqu’à aboutir chez Dupuis dans leur nouvelle collection Humour Libre. Laurent Duvault a d’ailleurs été le seul à se montrer intéressé pour démarrer notre nouvelle série. BoDoï à ce moment là était un journal assez récent, il venait de se monter et ils s’étaient entendus avec l’éditeur pour passer notre premier album de Spoon & White.

Mais en plus de BoDoï, le fait d’être aussi chez un éditeur qui travaille un peu plus cette nouvelle collection (et moins celles déjà bien établies, comme la collection Repérages), ça a dû contribuer aussi à bien lancer notre série. À cette époque, la notion de collection semblait avoir beaucoup d’importance alors que ça n’existe pratiquement plus maintenant. Notre première histoire a alors été très-très bien reçue. Je pense que les scénarios de Spoon… étaient bien fichus. On s’était répartis les rôles : la partie bête c’était moi, la partie drôle, c’était mon père et la partie satirique, c’était Yann. On cherchait à se faire rire les uns les autres. On rajoutait des couches et des couches avec les références de chacun. Ce qui fait que nos trois ou quatre premiers albums sont bien denses, je pense. Avec en plus la qualité de dialogues de Yann ! Il est très fort, je suis très admiratif.

À ceci s’ajoutait ma volonté d’en faire des albums de relecture, ce qui explique que les planches sont truffées de caricatures, de personnages cachés. Quand j’étais môme, j’adorais reprendre les bouquins, y découvrir des petites détails à droite à gauche et m’émerveiller sur un petit détail de fond de case qu’on n’avait pas vu en première lecture. J’ai toujours cette pensée pour le petit lecteur qui va reprendre le livre. À l’heure actuelle, je suis un peu triste des lectures que je fais sur les albums récents. Je ne peux pas me repromener à nouveau uniquement dans le dessin : c’est très-très beau (comme quand on se pose devant un tableau), c’est très contemplatif mais pas du tout narratif en second plan. Un dessinateur comme celui des Vieux fourneaux [Paul Cauuet, NDLR] par contre, lui, il fait bien ce boulot de relecture ! On peut reprendre sans que ça nuise à la lisibilité. C’est vraiment de type d’album de BD que j’aime bien !

Le dernier Spoon & White : XXL (Ed. Bamboo)

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de proposer un nouvel album de Spoon & White ?

Spoon… est une série qui a très bien été accueillie mais qui ne s’est jamais vraiment trop vendue, en fait. Pourtant la série avait eu de très bons retours et même de la part des collègues. Je me souviens de Druillet qui m’avait dit un jour : « Ah ! Mais c’est toi qui fais la BD grotesque dans BoDoï ? » J’avais adoré car ça correspondait bien. Je trouvais que c’était un joli terme.

Mais en effet, le tome neuf est sorti dix ans après le précédent. Ceci pour de multiples raisons et notamment éditoriales. Spoon… est passé par trois éditeurs et même un peu plus si on considère que chez Dupuis, on est passés par trois collections : Repérages, en tout public et Humour Libre. Nos bouquins ne peuvent pas être rangés ensemble, en une harmonie sympathique. Au cinquième album, on était partis chez Vents d’Ouest. Le huitième de la série, quant à lui, a mis un peu de temps à paraître car j’étais pris dans des difficultés familiales. Ça a été compliqué, j’ai mis quatre ans à faire ce huitième tome. Et comme j’étais en plein divorce, il était difficile pour moi de faire rire, de me remettre dans la bonne dynamique. ( Rires ) À la parution de Neverland, Dominique Burdot qui était notre éditeur chez Vents d’Ouest est parti pour fonder la maison d’édition 12 Bis qui, malheureusement n’a pas tenu. Or moi, je travaillais vraiment bien avec Dominique et l’entente ne s’est pas bien passée ensuite avec Jean Paciulli qui venait d’arriver pour prendre la suite.

Mais comme on avait signé des contrats de quinze ans avec les éditeurs, ça nous permettait de récupérer les droits une fois ce délai passé. Ça correspond à la durée de cession de propriété. Nous on avait signé à quinze ans quand d’autres signent à soixante-dix ans après la mort du dernier coauteur. Ces quinze ans correspondent à un principe qui me semble assez logique dans une période où les éditeurs ne cessent de se racheter les uns les autres. Tu ne sais pas chez qui tu vas finir, donc il n’y a pas de raison de laisser ses bouquins chez un éditeur particulier ad vitam aeternam. En tant qu’auteur, je pense qu’on doit se garder un maximum de possibilités pour faire revivre nos vieilles aventures ailleurs.

L’autre raison qui fait que Road’n’Trip a mis du temps à sortir, c’est que Spoon... est basé sur le cinéma d’action. Je voulais faire en BD l’équivalent. Sauf que ce dernier a pris une tournure dans les années 2010 qui était uniquement du super-héros. Or, ce n’est absolument pas ma culture. De ce fait, il n’y avait plus de film fédérateur à mon sens dans le domaine de l’action.

Je me suis donc retrouvé coincé. On avait fait Matrix, par exemple, qui est un des films-pivots pour moi. Je les appelle comme ça car ce sont des films qui rebattent les cartes comme l’avait fait L’Arme fatale en son temps. Matrix comme Die Hard me donnaient de la matière pour continuer à travailler sur Spoon….

On avait essayé aussi à un moment donné de prendre un peu des séries télévisées, comme 24h chrono pour Manhattan kaputt ou Lost pour Neverland. Mais le problème que j’y voyais, même si ces séries ont encore un peu d’écho, c’est qu’elles s’effacent quand même avec le temps : elles sont éphémères. Continuer n’avait donc plus vraiment de sens jusqu’à la sortie de… Mad Max Fury Road ! Pour le coup, ç’a vraiment été pour moi un nouveau film-pivot. J’ai été emballé, j’ai découvert une nouvelle manière de raconter du film d’action. J’ai trouvé ce film aussi très fédérateur. C’est un des rares films récents qui peut rester dans la culture commune. Ce qui n’est pas toujours gagné d’avance de nos jours !

En vérité, il y a encore de très bons films qui sortent, comme Baby Driver par exemple, mais le problème, c’est que les bouses ont une place beaucoup trop grande ! (Rires)

À l’ occasion de votre passage chez Bamboo, vous avez refait de superbes couvertures, plus colorées.

En effet, j’ai proposé à Bamboo une nouvelle maquette pour Spoon… avec une identité graphique plus forte et basée sur le principe des tiers. Le bandeau blanc vertical permet ainsi de bien repérer les livres et donne un côté affiche de cinéma, qui correspond tout à fait à la série. Je trouvais aussi intéressant d’avoir des scènes annexes sur les parties gauche et droite de chaque couverture. Tout ça dans une gamme très colorée qui permet de donner son identité propre à chacun des livres. Avec Bruno Boileau, qui est le maquettiste de chez Bamboo, on a ainsi super bien travaillé. On s’amuse, on s’entend bien et on s’intéresse vraiment à ce concept de maquette.

Au-delà des nouvelles couvertures, je pense tout de même que, dans le contexte actuel, ce serait beaucoup plus difficile de publier aujourd’hui Spoon & White en tant que nouvelle série, qu’il y a vingt-cinq ans. On a d’ailleurs été obligés de faire des concessions : c’est comme ça que le tome trois Niaq Micmac a été renommé en Cop Micmac. Aujourd’hui, se pose encore plus qu’avant la question de la devanture. L’intérieur d’un livre peut-être offensant (personne ne vous a obligé à lire) mais par contre, une personne pourra être heurtée par une simple couverture qui elle, sera exposée. Ça, cette personne ne l’aura pas choisi, on est donc obligés d’y faire attention.

Du coup on s’interroge sur la toute première couverture du premier tome. Qu’est-ce qui s’était passé ?

(Rires) La vraie histoire, c’est que je trouvais la maquette des livres chez Humour Libre immonde ! Le nom des auteurs est en gros, en plein milieu et en plus, dans notre cas, ça faisait très "ego trip", avec le nom de Léturgie écrit deux fois ! Arrive alors le premier avril et je me dis « Je vais leur proposer la couverture la plus absurde qui soit ». Mais c’était vraiment une blague. Et là-dessus ils me disent « Ouais super, c’est drôle, on la prend ! » (Rires) Ben oui, c’est le premier avril, on essaie d’être drôle mais c’était juste une plaisanterie au départ. (Rires) Et donc dans le genre ’couvertures ratées’, cette couverture qui a été retenue pour le premier tome de Spoon… est une des plus improbables qui soit en bande dessinée, je crois.

Il faut savoir que la maquette des livres chez Humour libre était vraiment très pauvre. Tous les dessinateurs râlaient à l’époque. On avait totalement perdu le côté illustration que doit avoir une couverture. Cependant, ça restait un parti-pris graphique très fort et ça, on ne peut pas leur enlever. Mais bon, même la typo était dég….., ça ressemblait vaguement à du Comic Sans

Pour faire « Spoon & White » et pour parodier ainsi le cinéma américain, il faut être amateur du septième art, ou au contraire le détester...

Je pense que quand on aime vraiment le cinéma, on trouve ça aussi forcément grotesque : le fait qu’un personnage soit criblé de balles mais qu’il continue à courir, c’est forcément absurde. (Rires). Mais vient ensuite le plaisir de se moquer gentiment.

En parlant de cinéma, je m’étais rendu compte justement d’un truc qui n’existait pas en bande dessinée humoristique : réussir à faire coller le cadrage d’un personnage en pleine action, exactement comme dans un film. Ce que j’aime bien dans les Spoon & White, c’est que ça se lit vite alors que certaines pages comptent parfois jusqu’à quinze cases. Mais ça se lit vite justement parce qu’on court avec les personnages, comme dans un film. J’avais vraiment envie de ce côté sautillant en bande dessinée.

Le cinéma, c’est réellement un petit plus pour moi en terme d’inspiration. Ça se voit bien d’ailleurs quand je dois dessiner les tronches des personnages ! Dans mes planches, il y a beaucoup d’acteurs qui passent en fond. Et ce ne sont pas des caricatures en fait mais bien des évocations de ma part. Et je travaille parfois sans photo de l’acteur sous les yeux ; en plus. Je le dessine dans mes planches uniquement à partir de l’impression qu’il m’aura laissé dans mon esprit et dans ce rôle-là. Tant mieux si le lecteur les reconnaît bien mais parfois, ça passe complètement à l’as, je pense. Et ce n’est pas grave en fait, moi ça me fait rire.

Plus que la bêtise des deux héros, la présence de la journaliste Courtney joue un sacré rôle. Comment faites-vous pour la rendre si sexy ?

(Rires). Déjà, Courtney est forcément mise en valeur par les deux autres qui ne sont pas des canons de beauté. Ensuite, c’est une BD de caricature, donc Courtney est dessinée comme une poupée aux grands yeux. Il faut savoir qu’on caricature beaucoup la BD franco-belge pour laquelle on a énormément de tendresse. Tout en étant conscients que celle-ci arrive en fin de cycle sur les grandes séries.

On se moque donc gentiment des stéréotypes, dont ceux sur les personnages féminins ou même sur les races. Je pense que, de par son histoire, la BD franco-belge est relativement raciste. Donc par nos caricatures dans Spoon…, on pousse l’absurde à dessiner des noirs avec de très grosses lèvres, pour en rire. Je reste ’épaté’ que cela ait pu être fait dans la BD franco-belge au premier degré. Et donc, on va pousser également la caricature avec nos personnages féminins : à forte poitrine comme Elie Sémoun aimerait en récupérer en guise de compagne ! (Rires). Courtney a vraiment une tête de petite poupée mais avec un air presque innocent. Et dans tous les cas, il nous fallait un élément attractif comme Courtney pour cette série ! (Rires)

Je me souviens que la première fois où j’ai apporté le croquis du personnage de Spoon avec ses grosses lèvres, Yann m’a rétorqué : « Mais tu ne peux pas faire un héros moche !!!  ». Et je lui avais répondu « Mais si, c’est ça qui est rigolo ! ». Et ce que j’aime bien, c’est qu’on finit par avoir de la tendresse pour Spoon, on passe outre son physique. Intérieurement, j’aime beaucoup mes personnages en réalité et même Courtney quand elle est méchante. D’ailleurs, j’aime bien sa façon d’être méchante. Je lui donne même raison d’être méchante car j’essaye d’être toujours en empathie avec mes personnages quand je les dessine. Et ça me fait rire ! Sans Courtney, il y aurait moins d’histoire. Son physique m’est venu du film Bound des Wachowski, inspiré au départ de l’actrice Gina Gershon. Alors qu’au final, elle ne lui ressemble absolument pas ! En tous cas, c’est ce que je souhaitais faire ressortir du personnage : c’est à dire quelqu’un de très vénéneux, quelqu’un dont on va se méfier mais tout en étant très attiré.

Il y a deux particularités dans les albums : la première scène d’introduction avec l’oiseau et la dernière page de présentation de l’album suivant.

La fonction de la première scène avec l’oiseau est de montrer le lieu de l’aventure (souvent New-York) et de faire toujours la même chose pour donner le ton : ’chier’ systématiquement sur les symboles de liberté proposés par les américains. ( Rires ) D’où la statue de la liberté qu’on retrouve très souvent ! L’oiseau est un petit mainate noir et là aussi, ça me plaît beaucoup de commencer chaque album par des pages muettes avec juste ce mainate qui vole et finit vers Balconi (qui elle, parle tout le temps, c’est une baveuse). Cette scène est comme une petite critique du monde américain, fantasmé et très enfantin au final. C’est aussi un monde surarmé et qui fout le bordel partout où il passe, à l’image de notre héros Spoon. C’est réellement ça qu’on veut mettre gentiment en avant dans les premières pages.

La dernière page quant à elle, c’est comme une bande annonce parce qu’on aime garder un parallèle avec le cinéma dans la série. Mais en réalité, on ne sait absolument pas ce qu’on va faire par la suite quand je le dessine ! ( Rires ) Je me souviens qu’on balançait des idées en vrac tout en se disant qu’on arriverait bien à bricoler quelque chose dessus par la suite. ( Rires ) Parfois ça n’a d’ailleurs rien à voir avec l’album suivant et je crois même que dans le tome cinq, on n’avait pas eu le temps de faire cette bande annonce. Il n’y a pas de page de garde non plus, il fallait que l’album parte vite à l’impression si je me souviens bien. J’étais à la bourre.

Aujourd’hui, sur les nouvelles éditions chez Bamboo, il y a aussi les bonus DVD : le lecteur se retrouve avec huit pages supplémentaires : avec des petits jeux, des dessins, des planches inédites etc.

À partir du quatrième tome, vous avez eu un assistant, Isard ?

Franck Isard est un ami en fait ! Je le connais depuis 1987 ou 1988, depuis qu’il avait bossé avec mon père dans le magazine Je bouquine, sur une histoire qui s’appelait Radio Bahut. Ils avaient aussi fait un livre ensemble Bob Steel, dans un style qui se rapproche du dessinateur Chaland. Je me suis fait seconder par lui car je trouvais qu’il y avait de grosses faiblesses dans mes décors sur Spoon & White. Il se trouve qu’il n’avait pas trop d’activité à ce moment là. J’étais encore assez jeune et je trouvais que ses décors à lui étaient vraiment très bien. Il comprenait mieux que moi la perspective et donc je me suis retrouvé dans un rôle d’assistant-commanditaire auprès de lui. Pour apprendre… tout en lui donnant les indications, un luxe ! (Rires). Il avait tout son temps pour y travailler et me retournait de super crayonnés, très fournis. Je reprenais ça ensuite à l’encre pour unifier avec les personnages. On a fait ça sur trois albums je crois.

Photos : J-S Chabannes

Ça n’était pas du tout pour aller plus vite, bien au contraire, ça demandait plus de temps de réalisation. On se doit d’expliquer à l’autre ce qu’on a en tête. Cette collaboration n’est ni un gain de temps, ni même un gain d’argent puisqu’on partage les rentrées financières. Juste les décors ça me gonflait et Franck était très fort. Là aussi, ça m’a permis de faire mon école petit à petit. C’est comme si je me payais ma propre formation. Pour moi, il reste aujourd’hui quelqu’un qui fait partie de la famille.

Sur les tomes suivants, le scénariste Yann a quitté le navire ?

En effet, Yann n’est jamais revenu dans la série. Son nom est en couverture mais il est parti je crois à la page onze du tome six. C’est le moment où il stoppait un peu toutes les séries humoristiques qu’il faisait. Je crois aussi qu’il en avait un petit peu marre de nos caractères. Ça a dû être compliqué pour lui parfois. Je suis assez tête de mule, j’ai des idées bien arrêtées de ce que je veux faire et ne pas faire. Il faut savoir qu’écrire un scénario de Spoon…, c’est l’équivalent de quatre scénarios tellement c’est fait, refait et redécoupé. Par exemple, dans la rythmique de vocabulaire, employé par tel ou tel personnage, si ça ne sonne pas juste, je demande à refaire. Pour moi, un personnage comme Spoon, c’est compliqué de mettre des mots de plus de trois syllabes dans ses bulles ! ( Rires )

Ça reste mon interprétation personnelle mais je pense donc que pour Yann, c’était devenu vraiment inconfortable, voire fatiguant. Il est parti au milieu d’une histoire qu’il avait initiée et nous a laissé seuls, sans savoir ce que devait être le scénario de XXL. Il nous a alors fallu sortir les rames avec mon père sur cet album ! ( Rires ) Et le pire, c’est que jusqu’à ce jour, depuis l’âge de dix-neuf ans, j’avais toujours travaillé en atelier avec mon père. Or là, pile quand Yann nous quitte, je devais absolument partir à Toulouse pendant que Jean restait à Paris. Tu vois, le tome six s’est révélé très compliqué à faire ! Je crois que ça se ressent d’ailleurs. En tous cas, c’est peut-être celui que j’aime le moins dans la série.

Justement, quels sont les meilleurs albums de la série selon vous ?

Il y a vraiment eu un creux avec ce départ de Yann. Et je pense qu’il nous a fallu bien deux albums pour arriver à se remettre sur pieds. Grosso modo, c’est dans Neverland qu’on retrouve vraiment l’état d’esprit de la série. En plus, le fait de proposer un autre environnement, un "ailleurs" pour ce huitième album, ça a été salvateur.

Il faut savoir que moi, en BD, ma marotte c’est la temporalité : les séquences de ralenti, les actions simultanées et plein d’autres petites choses en rapport avec cette temporalité et qui existait déjà dans Polstar. Dans Manhattan kaputt justement, le ’split screen’ que j’ai employé de manière innovante s’inscrivait là-aussi dans cette notion de temporalité du récit, tout en restant la caractéristique d’un seul personnage. Ça ne dure qu’une dizaine de page car ce personnage meurt assez vite mais c’est vrai que ça alourdit les vignettes (avec en plus la bulle de texte qui part dans les deux sens). Je crois qu’on était fragilisé sur cet album avec la perte du trio. On cherchait à reprendre nos marques. Ce qui explique aussi pourquoi on ramène l’antagoniste du premier album, en se disant que le lecteur le connaît déjà, qu’il ne va pas être perdu.

Mais malgré tout, l’album avec lequel j’ai le plus de mal, ça reste Spoonfinger, le quatrième. J’avais voulu passer en quatre bandes traditionnelles. Ça ne se ressent pas forcément pour le lecteur mais on perd en dynamique au niveau de la mise en page. On gagne peut-être en lecture. Les personnages sont beaucoup plus dessinés en pied, le cadre est plus éloigné. Ce sont des essais pour moi, je voulais voir si ça pouvait fonctionner. Et on est obligés de tester en temps réels, je veux dire en faisant des albums ! (Rires).

Comment est né le projet « Outre Tombe » ? Di Martino et Bessadi sont devenus des amis ?

Dans mon souvenir, Richard avait contacté mon père par mail en deux-mille-deux, après avoir vu un dessin de nain dans un style heroic-fantasy. Richard aimait bien Polstar et lui avait demandé s’il n’avait pas une idée de scénario. Travaillant en atelier avec mon père à ce moment là, je me suis rappelé d’un vieux scénario et qu’en effet, il y avait peut-être un truc à faire. Quand j’avais vingt ans, j’avais écrit une base de scénario en parallèle de ma lecture du livre La dramaturgie d’Yves Lavandier. L’écriture de cet essai de scénario était justement dans le but de mettre en application ce que j’étais en train de lire. Ce livre d’Yves Lavandier, c’est la bible des scénaristes ! C’est un gros bouquin sur le scénario, un des tous premiers dans le genre depuis des années. Et c’est assez rigolo car je constate que tous mes collègues s’y réfèrent.

J’avais écrit cette histoire de morts-vivants parce que j’avais aimé le film Dellamorte dellamore, inspiré de la BD Dylan Dog. Avec le très bon acteur Rupert Everett qui pour le coup, nous faisait un super Dylan Dog ! Même si ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, j’étais dans une période où je m’intéressais à ce genre de film. J’avais apprécié aussi plein d’autres films de morts-vivants. Je ne suis pas particulièrement un fan de films d’horreur mais une nouvelle série BD comme Outre Tombe pouvait en faire une belle parodie. Je me souviens que vers la fin des années quatre-vingt-dix (ou début des années deux-mille), la BD se revendiquait beaucoup comme étant le cinéma du pauvre. On se retrouvait alors avec plein de sous-produits BD, plein de resucées de films que les dessinateurs avaient vus. La base était donc là pour nous pour pouvoir parodier tout ça ! ( Rires )

On a repris le scénario, on s’est donc mis au boulot avec Jean. Et comme toute la structure était déjà là, on a pu deux semaines après proposer à Richard un premier scénario BD qui se tenait bien. Outre Tombe est d’ailleurs une de mes séries préférées. On a beaucoup ri en la faisant. Richard a super bien travaillé alors que je n’étais pas très précautionneux avec lui quand je lui corrigeais certains dessins. Il a dû râler au possible, il a dû me maudire ! ( Rires ) J’ai le souvenir d’y être allé parfois à la hache pour corriger certaines intentions dans son dessin. Je n’ai pas été bien attentionné mais il a fait du super boulot. Et aujourd’hui, comme pour Franck Isard, Richard est devenu un ami, avec Bruno. C’est une chance pour moi.

Mais c’est dommage que les ventes de la série n’aient pas trop décollées. A croire que je suis spécialisé uniquement dans les succès d’estime ! ( Rires ) Il n’y a eu que trois albums, d’où ce titre pour le dernier : Trois petits tours et puis s’en vont. On le savait donc on a clos le troisième bouquin avec cette petite phrase dans la dernière vignette « J’ai fini ».

Mais la collaboration avec Richard a pu continuer sur les livres pour enfants Pouss’ de Bamboo (j’adorais leur côté molletonné d’ailleurs). Et aussi dans la transposition de livres de pièces de théâtre de Molière ! De chouettes bouquins que j’ai vraiment adorés faire ! Ça a assez bien marché et on a eu des retours très enthousiastes de professeurs et de principaux d’établissements. A mon avis, les livres auraient dû se retrouver au rayon Théâtre, avec les classiques Larousse plutôt qu’au rayon bande dessinée où finalement c’est resté dans un domaine assez confidentiel. Mais aujourd’hui encore, je reçois des petits mots chaleureux du Canada ou d’ailleurs.

Une série comme « Tekila » est assez peu connue et on n’arrive pas bien à la situer.

Tekila est une série antérieure à Spoon & White en réalité. Ç’a été fait à l’occasion du festival de bande dessinée de Flamanville. EDF finançait quelques animations de ce genre pour dédommager les futurs irradiés, je pense. ( Rires ) Ils avaient comme thématique le western cette année-là. Truc sympa : ils avaient proposé la présidence à mon père… sauf que mon père est scénariste. Et comme il leur fallait un dessin pour l’affiche, on a créé le personnage de Tekila à cette occasion. Comme en plus, nous avions à l’époque notre propre maison d’édition John Eigrutel Productions (Eigrutel pour Léturgie), mon père a eu l’idée de faire un p’tit bouquin de strips, tiré à seulement mille exemplaires. « Ok, pas de problèmes », je me suis mis à ma table à dessin et on a confectionné ainsi le premier album de Tekila. Il a d’ailleurs été très bien reçu mais c’est vrai qu’on ne pouvait le trouver que dans quelques librairies parisiennes… celles situées autour de notre atelier. ( Rires ) Peut-être aussi chez Schirlf en Belgique ? Didier Conrad faisait beaucoup de petits bouquins à l’italienne dans ce genre. L’influence de Yann et Conrad est bien là. Tu vois, sur ça aussi je faisais le ’suceur de roue’ de Conrad. De plus, ce genre de livres est pour moi un peu comme un jeu de chasse aux trésors avec les collectionneurs de BD. C’est une idée que j’aime beaucoup. En tous cas, c’est bien de Tekila que découle notre série Spoon… et pas l’inverse !

Il faut savoir que bien avant ces premiers strips de Tekila, on avait déjà monté notre propre maison d’édition. Ça remonte à l’époque où il avait fallu essayer de placer notre série Polstar. Je me souviens que Le Lombard était d’accord pour publier notre première série mais il fallait qu’on apporte des modifications, qu’on adoucisse un petit peu les propos. C’était très éloigné de notre volonté et mon père avait déjà des connaissances sur ’comment monter une maison d’édition’. C’est ce qu’on a fait au final ! Pour l’anecdote, mon père a fait quasiment tous les boulots possibles dans le monde de la BD : attaché de presse, diffuseur, libraire, directeur de collection… et c’est même lui qui a publié et scénarisé sous pseudo Nathalie la petite hôtesse avec Dessis. Ainsi que Les Tifous de Franquin ! Et il a même eu la ’bonne idée’ de refuser Titeuf quand il travaillait chez Alpen Publishers. ( Rires ) De toute manière, chez Alpen, ça n’aurait pas fonctionné, Titeuf. Donc mon père a eu le nez creux, il a sauvé Zep ! ( Rires ) Mais en vérité, moi je voyais tout ça se faire alors que je n’étais qu’un gamin. Mon père savait faire, lui. Il avait un peu de sous à cette époque et donc il a monté John Eigrutel Productions pour être totalement libre. Pour qu’on puisse faire ce qu’on voulait ! On y a édité Bob Steel avec Franck Isard justement, les trois premiers Tekila, deux albums de John Eigrutel et les trois premiers tomes de Polstar.

Pourquoi Tekila et Courtney se ressemblent tant et aiment aguicher ?

Je pense que j’ai un archétype féminin comme beaucoup de dessinateurs humoristiques. Franquin arrivait à faire des morphotypes bien différenciés, avec de vrais caractères. Pierre Tranchand (qui signe Pica sur Les profs) a lui aussi une galerie de morphologie plus vastes, alors qu’il n’est pas vraiment dans la lignée franco-belge de Marcinelle. Mais tous les autres dessinateurs traditionnels comme Walthery ou Dany (dessinateurs d’ailleurs iconiques de la représentation féminine dans la BD franco-belge) n’ont qu’un seul morphotype. Un peu comme moi, je pense au final...

Après, on sait qu’on a forcément un lectorat très masculin. Avec un œil lubrique sur ses années d’enfance ! ( Rires ) Donc c’est plus du jeu avec le lecteur. Moi je cadre régulièrement au niveau des hanches et donc régulièrement, on se retrouve avec un popotin féminin au premier plan. Ce popotin m’arrange d’ailleurs car il va prendre un tiers de la vignette et donc, j’ai moins à dessiner dans la case. Et en plus, je pense que le lecteur sent que c’est fait pour être drôle et il devine que je suis conscient de ce que je dessine. Je joue sur le ridicule de la représentation féminine comme à une époque avec toutes les publicités Aubade, où un pauvre môme de quatre ans avait la tête dans des fesses ou des seins, à chaque arrêt de bus. ( Rires ) Donc oui, il y a un jeu volontaire par rapport à ça.

J’ai toujours adoré le western mais en réalité, je n’ai jamais eu le temps de développer plus ce personnage de Tekila. Pour les lecteurs qui aiment cette période, il existe d’ailleurs une super encyclopédie du Far West aux éditions Time Life. Ça doit dater des années soixante-dix, tout y est expliqué dans le détail. Que ce soit l’architecture des maisons, le prix du ticket de train… C’est une super collection ultra détaillée, avec une iconographie d’enfer. Une vraie bible dans laquelle tu peux même trouver le recette du ragoût ’Fils de pute’. Quand tu tombes dessus, pour inventer un gag de Tekila, tu te dis « Oh ! Génial ! ». ( Rires ) Ça te donne même envie d’inviter des potes pour faire une soirée western et tester ce ragoût.

En vérité, Tekila ça reste du burlesque, un peu à la manière des tout premiers albums de Lucky Luke. Mais le tout mélangé avec du mauvais esprit de l’époque, dans la continuité de Tarantino. Ou même plus : dans la continuité du film Desperado de Rodriguez ! Ce film a un côté cartoon, on voit tout de suite que ce n’est pas de la violence pour juste de la violence. On voit des litres et des litres de sang mais c’est fait de manière à rester drôle. Tarantino, quant à lui, garde volontairement un côté violent.

Régulièrement, j’essaye de remaquetter mes petites histoires de Tekila, mais entre les strips et les pages sous formes de mini-récits, c’est difficile d’arriver à proposer l’ensemble à un éditeur pour en faire un album de BD classique. Il n’y a rien qui tient, quel que soit le format envisagé du livre. Et pourtant, il y a du matériel avec Tekila, à peu près l’équivalent de cinquante pages. Dans tous les cas, j’aime bien quand je croise des lecteurs qui connaissent mon personnage de Tekila…

La sortie de « Gastoon », le neveu de Gaston avait été un événement. On en avait même entendu parler sur « France Info ».

Il faut savoir que ce projet du neveu de Gaston est arrivé bien-bien en amont. Pour te dire, j’en entendais déjà parler à l’époque où j’habitais encore chez Yann. Ce dernier travaillait sur Le Marsupilami avec Franquin. Et de ce que j’en ai compris, ce serait à la base une proposition de Yann de faire une série autour de ce neveu. C’était un sujet très récurrent au niveau de l’évocation : comme mon père et Conrad (sous le nom de Pearce) avaient aussi fait Kid Lucky, régulièrement j’entendais parler de l’idée d’exploiter le neveu de Gaston. Et puis les années ont passé jusqu’en deux-mille-huit où Yann me propose de faire un essai. J’avais beaucoup lu Franquin évidemment quand j’étais gamin, mon cerveau en était imprégné mais par contre, c’était un auteur que je n’avais jamais copié. Or il est vrai que les dessins de Franquin, tu les as en tête. Surtout en tant que dessinateur ! Tu connais la structure de ses dessins, le tiers supérieur qui est systématiquement libéré pour le texte par exemple (les deux autres tiers pour dessiner les personnages)... Ça reste gravé dans ton cerveau.

Je me suis donc mis à copier un peu du Gaston pour voir si c’était jouable, malgré le fait que j’ai un rapport très affectif au travail de Franquin. C’est quelqu’un qui a travaillé avec mon père. La première fois que j’ai rencontré Franquin, c’est quand ils se voyaient avec Jean pour Les cahiers de la BD. J’avais accompagné mon père et Franquin m’avait alors réalisé de petits dessins. C’était comme assister à un tour de magie, juste en partant d’une feuille blanche ! Des marsupilamis superbes, ça m’avait scotché. Il avait encré dans ma tête cette envie de devenir magicien, de faire de la BD moi aussi. Les dessinateurs ont tous leurs petits tours de magie quand ils dessinent. J’étais allé aussi à une séance de travail sur le dessin animé Les Tifous dirigé par Yvan Delporte. Il y avait eu une cinquantaine d’épisodes. J’étais venu avec mes dessins sous le bras et je les avais présentés à ’Dieu le père’ ! ( Rires ) Franquin a regardé, il s’est tourné vers mon père et lui a dit : « T’en fais pas, lui il sera dessinateur de BD ! ». Et là, t’as la lumière qui s’allume à tous les étages dans ta tête de gamin.
Tu vois, Franquin, pour moi, c’est très important. L’univers dans lequel j’ai grandi, dans cette espèce de mythologie de la BD, Franquin était au top du top.

Gastoon, dessiné par Simon Léturgie

Et donc pour en revenir à mes petits croquis de Gaston, je vois que ça fonctionne, que le résultat est sympa, que c’est rigolo mais mais mais… j’ai ce truc en tête de me dire « Ok, c’est amusant à faire mais ce n’est pas une nécessité ». Donc j’ai refusé de faire Gastoon en deux-mille-huit. Trois ou quatre ans plus tard, Yann m’appelle en me demandant carrément si cette fois, je veux faire l’album de Gastoon. Il avait montré mes deux ou trois dessins à Moyersoen et il était intéressé. Je lui redis que ça ne me semblait pas nécessaire et là Yann me rétorque : « Si ce n’est pas toi, de toutes façons, il le feront ! ». Mais mince, ça va abîmer le Gaston qu’on connait ! Donc je me suis dis, par respect pour tous les petits lecteurs de Gaston que nous sommes, quitte à ce que ce soit massacré, autant que je sois responsable du massacre ! ( Rires ) Et donc on y est allés.

Une fois passé le plaisir de la découverte et du dessin, on est un peu déçus des gags en seconde lecture.

Ce n’est pas bon ! ( Rires ) Je ne suis pas censé dire ça mais je pense que c’est volontairement dans la même veine que des albums de Cédric. Le but était de ne pas faire du Gaston en fait. Les scénaristes proposaient dix scénarios pour un seul retenu par l’éditeur au final. Etait retenu celui qui allait le moins choquer, celui qui allait être le plus à la convenance de la maison d’édition. J’ai vécu les événements de l’intérieur : alors certes, ils avaient une volonté de bien faire, mais quand tu démarres le projet avec les bébés Disney en référence, il ne faut s’attendre à avoir du Gaston à l’arrivée. Je ne te raconte pas la surprise qu’on a eue lorsqu’on nous a demandé d’avoir une petite Jeanne, un petit Jules etc. Ça n’était pas cohérent ! Alors que Franquin a un univers très cohérent, lui !

Je n’ai jamais eu de contact avec Isabelle Franquin mais j’ai cru comprendre qu’à la fin du premier album, elle ne semblait pas satisfaite de la proposition éditoriale. Tout d’un coup, il ne fallait plus les petits Jules, ni la petite Jeanne, ni les autres… Ça m’a saoulé à tel point, que je vais t’offrir une anecdote : le chauffeur de bus à la dernière page du premier tome, je suis parti d’Emile Louis. ( Rires ) Il me fallait une tête de chauffeur de bus et le plus connu, c’est lui ! Il y a un moment où ça suffit de travailler dans de telles conditions. Et donc, dans le deuxième tome, il nous fallait tout repartir de zéro. Toute la bande de copains du premier tome a ainsi disparu. Franchement, tu te dis que pour structurer une série qui part déjà en boitant, ça va être costaud. On a alors créé d’autres personnages annexes, de nouveaux compagnons du petit Gastoon.

Et pareil pour le prénom du personnage principal, c’est l’éditeur qui l’a choisi. Nous on était en train de se creuser la tête (Franquin ne l’avait pas nommé) et l’éditeur est arrivé en disant « Whaouu, ça va être Gastoon ! ». Je ne trouve pas ça très heureux. Je me demande même s’il n’aurait pas fallu l’anonymiser et l’appeler tout simplement Le Neveu ou un truc dans le genre.

Mais je te promets qu’on a fait au mieux pour les gags. Vu de l’intérieur, je peux même te dire qu’il y a eu un moment où c’était la secrétaire qui choisissait les gags. On a essayé de limiter la casse mais en effet, les gags ne sont pas drôles. Cette situation était épouvantablement complexe. Ce qui fait que juste après, j’ai fait un burn-out ! Quand Dupuis a racheté à Moyersoen, j’étais à la moitié du troisième album et ils ont tout arrêté sec ! Je me suis ainsi retrouvé plusieurs mois sans rentrée d’argent et en conflit avec Dupuis. Ce sont des choses qui ne se font pas.

A l’époque, c’était Sergio Honorez qui était responsable de cette situation. Ça ne me gênait pas que la série soit arrêtée parce que depuis le début, je savais qu’il n’y avait pas de nécessité. Ça a toujours été mon sentiment de base, dès les premiers essais en deux-mille-huit. Je le redis, ce projet n’était pas nécessaire. Donc très bien, on arrête là la série mais le manque d’élégance et le manque de considération des éditions Dupuis a été vraiment très désagréable. Avec ça, il y a aussi eu beaucoup de déception, car notre travail a été énormément critiqué. Même par les collègues ! J’avais des mauvais retours par de bons amis qui trainaient dans les festivals. On avait eu le malheur de toucher à la vache sacrée ! Par jalousie, certains m’ont même prêté des raisons financières pour faire cette série. Ça c’est soldé par une déception généralisée de ma part vis-à-vis d’une bonne partie de la profession.

Une autre série est ensuite passée un peu inaperçue « Space Cake / Comique trip ».

Space Cake, c’est avant Gastoon en fait, c’est quand on était drôles ! (Rires). On a commencé la série en deux-mille-un ou deux-mille-deux dans Lanfeust Mag, la revue des éditions Soleil. C’était à la demande de Christophe Arleston. Les planches ont été réalisées en même temps que Polstar et Outre Tombe. Par contre, on a mis quatre ou cinq ans à faire le bouquin car il n’y avait qu’une page par mois qui sortait dans le magazine. Mais c’était drôle à faire. C’est de l’humour volontairement potache et qui allait bien avec l’univers de Lanfeust Mag. C’est pas fin comme humour car on a poussé loin les gags, pour voir justement jusqu’où on pouvait aller. C’est pas fin, mais c’est assumé ! ( Rires ) Le bouquin est sorti bien plus tard, chez Vents d’Ouest. Par contre, il est passé totalement inaperçu. C’est dommage car moi j’avais trouvé ça drôle mais c’est vrai que c’est un rire plus viscéral. Pas très intellectuel donc faut pas le relire. (Rires).

On est surpris de vous retrouver aujourd’hui sur une série comme « Les Profs » ?

C’est la suite logique de mon burn-out où j’avais totalement arrêté de travailler pendant un an. Un jour, Pierre Tranchand (alias Pica donc) me téléphone gentiment pour prendre des nouvelles de mon père qui était opéré du cœur. Il voulait savoir si ça allait mieux. Je lui donne des nouvelles de Jean et il me demande à la fin sur quoi je travaille en ce moment. Je lui annonce que je compte arrêter la BD. J’étais fatigué et vraiment triste, pris dans un véritable burn-out traditionnel, de ceux qui t’amènent chez un psy... Et là il m’annonce qu’il a peut-être un truc pour moi, tout en étant embêté car peut-être pas à la hauteur d’un auteur qui a produit pas mal d’albums, qui a déjà une carrière de BD.

Il ne m’en dit pas plus et j’imagine qu’il appelle Olivier Sulpice le patron de Bamboo pour savoir s’il peut me proposer son idée. Quand il me rappelle ensuite, il m’annonce qu’il se sépare de Mauricet qui faisait les encrages sur Les Profs et me demande si ça me dirait de le remplacer. Pierre avait fait un AVC en 2013 et était un peu diminué dans ses capacités de dessin. De mon côté, j’aimais beaucoup Pierre et ses séries comme Bastos et Zakousky (véritable claque) ainsi que Smith & Wesson. Dans le métier, c’est quelqu’un qui compte !

Et moi, toujours dans mon complexe d’auteur autodidacte, nourri à coup d’interviews BD quand j’étais jeune, je me dis « Ha ! Je peux être assistant de Pierre Tranchand, j’ai toujours rêvé d’être assistant de Pierre Tranchand ! » (Rires). Donc je me suis retrouvé à faire pendant dix mois ses encrages.

Et puis, au milieu de l’album 17, Pierre était très fatigué et il a coincé ! Il n’en pouvait plus, c’était trop de travail et me propose de prendre la suite. Je lui remonte le moral comme je peux et je lui crobarde deux pages, histoire de l’aider à relancer la machine (il y a quelques pages hybrides dans cet album là du coup, c’est assez drôle). Il arrive à finir cet album 17 mais pendant toute la seconde partie, il n’arrêtait pas de me relancer pour que je prenne la suite.

Mais pour moi qui sortais de Gastoon qui ne m’avait pas rendu heureux, une reprise s’avérait compliquée. Je me suis vraiment interrogé pour savoir si c’était une bonne idée ou pas. En même temps, c’était ça ou je ne faisais rien. Et puis surtout, il y a eu une réunion de famille avec mes enfants qui étaient de gros-gros fans des Profs et là, j’ai eu un ’level up papa’. Je réalisais alors qu’il y avait tout plein de bonnes raisons pour y aller. Et en plus, éthiquement Pierre est quelqu’un de très-très bien.

C’est vrai que je n’étais pas lecteur de la série, mais j’ai appris à l’apprécier en travaillant dessus. Il y a plein de personnages féminins et une forme d’humour plus théâtral que je n’avais pas l’habitude de pratiquer. Pauvre de moi qui n’aimais pas l’école, je venais de resigner pour dix ans. L’équipe est tellement cool et la série continue à se vendre bien. Ça reste aussi un confort qui devient de plus en plus rare dans le milieu de la BD. C’est sûr qu’il y aura un moment où la série s’arrêtera, mais je ne suis pas inquiet. On arrive assez bien à renouveler les gags aujourd’hui avec tous ces ministres de l’éducation qui changent en permanence. C’est le gros avantage avec cette série car tout le matériel en terme de gags nous est fourni par le ministère de l’éducation nationale ! (Rires) ! Et puis les moyens des professeurs pour enseigner aujourd’hui sont encore tellement obsolètes, que même les premiers albums de la série (qui pourtant datent du début des années deux-mille) paraissent encore modernes ! (Rires).

Et puis, au niveau de la reprise du dessin, c’était confortable puisque Pierre m’a dit de faire à ma sauce. J’ai tenu à faire quand même le joint entre son style de dessin et le mien et ce, pendant cinq ou six albums. Pour aller vers le mien ensuite plus en douceur... Passé une certaine notoriété, les personnages appartiennent plus aux lecteurs qu’aux auteurs. On est responsables du confort pour le lecteur. Pour moi, les exemples de très bonnes reprises en BD sont Les Tuniques bleues et Soda.

Comment dessinez-vous ? Vous avez toujours eu un trait assez nerveux…

Oui et je pleure du coup sur Les Profs. (Rires). Sur Spoon & White, je travaillais au pinceau et je suis venu à la plume sur Les Profs parce qu’en fait, ça a un côté plus rigide en dépit des apparences. C’est uniquement sur le prochain album qui va sortir que j’ai pu revenir au pinceau. Ceci pour retrouver un peu de moelleux. Je préfère avoir un côté plus doux et plus touffu dans le dessin.

Pour le dessin, j’ai des quantités de crayons et de stylos. Avant je dessinais beaucoup au format A4 en mode paysage pour faire une demi planche. Et sur du simple papier machine, pour rester tout bêtement dans l’esprit de la BD populaire. J’aime bien le fait d’avoir des outils assez pauvres, pour ne pas être pris par la prétention du matériel. Par exemple sur un papier trop lisse, je n’arriverais pas à me lâcher. Sur du simple papier machine, tu sais que tu ne gâches pas. Par contre, après le burn-out, j’avais complètement perdu mes repères. J’ai travaillé plus grand, j’ai pris du beau papier pour faire comme les vrais dessinateurs de BD. J’ai mis vachement de temps à retrouver un rapport naturel au dessin, c’était un peu effrayant.

Sinon, je continue à ne faire que les couleurs sur ordinateur. J’avais essayé un peu le dessin sur ordinateur, même l’encrage en numérique, mais je n’aime pas. Au final, je scanne juste mes pages pour l’étape de mise en couleur, avant d’envoyer directement à l’éditeur. Je fais aussi mon encrage moi-même quand j’ai le temps car c’est moins agressif pour le pinceau. J’utilise une pierre à encre. Tu frottes le bâton avec un peu d’eau et tu peux ainsi choisir la densité de noir dont tu as besoin pour ton encre. Il y a beaucoup moins de laque ou de colle, ça va moins flinguer mes pinceaux.

Votre actualité, c’est donc le retour de Polstar ?

Oui mais ce sera quand même en parallèle des Profs. Comme beaucoup d’albums que j’ai faits, le prochain tome de Polstar se fera sur mes fonds propres. Donc à perte ! (Rires). Il n’y a aucun contrat signé encore avec un éditeur mais je pense que Bamboo est intéressé pour le prendre. Et j’en serai très content car Bamboo est de loin le meilleur éditeur. Pour avoir mangé à tous les râteliers, je peux te le dire : ils sont très bons et hyper-respectueux. Si tu es un auteur qui se respecte, va chez Bamboo ! Ce sera ainsi le dernier album de la série, on connaissait la fin depuis le tout début. On sait où on va, les pages sont découpées en partie. On doit se revoir avec mon père pour finir justement le découpage. Si l’album pouvait sortir l’année prochaine, ce serait bien car justement j’ai une pause sur Les profs en ce moment. J’ai un peu plus de temps pour y travailler, il faut que j’en profite.

D’une manière générale, on aimerait finir tout ce qui est resté en chantier. Mon père commence à avoir un certain âge et les lecteurs ont eu la gentillesse de patienter pendant… vingt ans ! ( Rires ). Je pense même qu’il faudrait sortir ce dernier tome avec les cinq autres d’un coup, pour en faire un gros pavé. Comme une intégrale de la série et avec une histoire inédite pour clore le tout ! Ce qui permettrait d’y ajouter aussi quelques petites histoires qu’on avait faites en plus. Les rééditions des albums de Spoon & White chez Bamboo avec les nouvelles couvertures ne se vendent pas suffisamment donc je pense qu’il faudra changer de stratégie pour le retour de Polstar. Je suis toujours embêté de faire perdre des sous à un éditeur même si ça fait partie du jeu…

Qu’aimeriez-vous ajouter pour finir l’interview ?

On va essayer de finir sur un truc positif… ( Rires ) Le fait que les choses se terminent, c’est vraiment cool pour moi car ça m’ouvre sur de nouveaux projets. Spoon… va devenir une collection complète, chez un seul et même éditeur, avec de belles couvertures et en se gardant même la possibilité d’en faire un nouveau, si il faut. C’est une très bonne chose et je suis aujourd’hui assez joyeux de pouvoir me retourner sur 32 ans de boulot.

Il y aura forcément de nouveaux projets à venir donc ça va être cool. Je n’ai pas de gros besoins pour vivre, je ne cours donc pas après les succès en BD. Je dépense peu, je me déplace peu également… à part pour venir te voir ! ( Rires ) D’une manière générale, le fait de diminuer tes besoins, tu es plus tranquille sur la question des revenus. Tu es plus serein. J’arrive à cinquante ans aujourd’hui et je vois ce qu’est devenue la bande dessinée. J’en vis un tout petit peu mieux que lorsque j’avais commencé mais je reste réaliste. Donc je suis allé me foutre au milieu de la Bretagne pour vivre !

Aujourd’hui, je suis identifié dans ce métier mais aussi très marqué sur la période des années 1990. J’ai même parfois la sensation de faire partie des derniers dinosaures. Avec des dessinateurs comme Tarin par exemple ou aussi Richard ! Certains trouvent assez bizarre notre manière de dessiner, encore ainsi de nos jours. Mais on a en effet gardé des ponts avec tous ces auteurs de BD qui nous ont fait rêver quand on était gamins. Que ce soit Tillieux ou Franquin ou d’autres ! Pour nous, il est très important qu’il y ait encore des passerelles avec ces générations de dessinateurs au dessus. Il me semble important que de jeunes lecteurs qui nous liraient, s’habituent à notre style de dessin, et soient ensuite tentés d’aller voir ce qui se faisait avant, dans le même genre de dessin. Il faut qu’ils aient envie de fouiller ! Je pense que nous sommes devenus en quelque sorte, des gardiens de passerelles…

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM

Les trois amis Richard Di Martino, Bruno Bessadi et Simon Léturgie, réunis au Zarmatelier
Franquin par Simon Léturgie
Dessin de l’auteur réalisé pendant l’interview

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791041100330

Merci à Richard Di Martino et à Bruno Bessadi, l’équipe du Zarmatelier, pour avoir rendu possible la réalisation de l’interview et pour leur accueil très agréable.

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