Mort de Jean-Paul Mougin, éditeur mythique de Casterman

14 septembre 2011 8 commentaires
  • On apprend le décès à Bruxelles de celui qui fut, avec Didier Platteau, le créateur du mensuel (A Suivre), l’un des hauts lieux de la création de la bande dessinée dans les années 1980. Jean-Paul Mougin est mort le 13 septembre à 70 ans.
Mort de Jean-Paul Mougin, éditeur mythique de Casterman
Hugo Pratt et Corto Maltese furent les figures de proue de la revue (A Suivre)

On le détestait ou on l’adulait. Il avait pour certains l’image d’un éditeur méprisant, cassant, sectaire, pour d’autres, c’était un être cultivé et exquis, capable de citer aussi bien le philosophe Adorno et ses théories sur la culture de masse qu’un gag de Gaston Lagaffe de Franquin.

Viré en 1968 de l’ORTF puis devenu le rédacteur-en-chef adjoint de Pif Gadget l’année suivante, il avait été recruté en 1977 chez Casterman pour rejoindre son directeur littéraire Didier Platteau (aujourd’hui patron des éditions Moulinsart) et prendre la direction d’une revue construite autour d’Hugo Pratt et dont les intentions, si l’on en croit l’éditorial du premier numéro, sont clairement littéraires : « (A Suivre) sera l’irruption sauvage de la bande dessinée dans la littérature » écrit Mougin en 1978. Ce slogan programmatique préfigure l’avènement du Roman Graphique bien avant l’arrivée de Maus et de Persepolis.

Il faut dire que dès avant (A Suivre), Casterman avait fait dès 1975 un carton en librairie avec La Ballade de la mer salée d’Hugo Pratt, un auteur que Mougin avait connu chez Pif. Paru en janvier au Festival d’Angoulême 1975, l’album reçut le Prix de la Meilleure BD étrangère l’année suivante. Pour la vieille maison Casterman, assoupie sur les succès de Tintin et de Martine, l’éditeur des Pages Jaunes belges, il y avait là une voie de diversification, d’autant moins risquée que l’impression était en noir et blanc.

En réalité, c’est la bande dessinée pour adultes qui scelle là son avènement. La même année que La Ballade paraissaient Métal Hurlant, Fluide Glacial et Circus, initiant trois courants de bande dessinée dont les surgeons prolifèrent aujourd’hui encore.

(A Suivre) révéla notamment Tardi

Une ambition littéraire

Ce qui distingue (A Suivre) des autres journaux, c’est son ambition littéraire, sa volonté d’imposer d’autres formats, d’autres rythmes d’écriture et de lecture, bien avant que certains ne s’en arrogent la propriété.

Auparavant, en effet, la bande dessinée pour adultes passait par les poncifs de la contre-culture : sexe, science-fiction, polar et Rock ‘n roll. Avec (A Suivre), Casterman se veut le « Gallimard de la BD ».

À ce moment, avec comme tête de pont à Paris le directeur commercial Louis Gérard, Casterman est le faiseur de rois de la BD, captant à son profit exclusif les Grands Prix d’Angoulême.

Publiant Munoz, Crepax, Daniel Torrès ou Altan, (A Suivre) était en phase avec la création internationale.

(A Suivre), dont la maquette du premier numéro était conçue par Étienne Robial, vit défiler un casting d’auteurs éblouissant : Hugo Pratt, Tardi & Jean-Claude Forest, Claude Auclair, Comès, Schuiten & Peeters, Munoz & Sampayo, Manara, Régis Franc, Sokal, Geluck, Ted Benoit, Loustal, Jean-Claude Denis, Bézian, Desberg & Johan De Moor, le groupe Bazooka, Cabanes, Pétillon, Tito, etc.

Le mensuel se racrapota jusqu’à s’arrêter en 1997 après 239 numéros, dans une dernière livraison intitulée « Arrêt sur images » ponctuée du mot « fin ». Une fin qui correspond au déclin de la maison Casterman, bientôt reprise par Flammarion qui sera elle-même absorbée par le groupe Rizzoli.

Jean-Paul Mougin prit sa retraite à Bruxelles et resta dans un paisible anonymat un peu forcé par un cancer de la gorge contre lequel ce grand fumeur lutta pendant des années. Il fut un des éditeurs marquants de la BD francophone du 20e siècle.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

La photo de Jean-Paul Mougin est © Joan Navarro

 
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8 Messages :
  • Au moins deux erreurs dans la partie de votre texte consacrée aux antécédents de Jean-Paul Mougin avant (À Suivre) : Jean-Paul Mougin n’a pas été recruté chez Casterman en 1972, mais cinq ans plus tard début 1977, au retour du Salon international de la bande dessinée d’Angoulême, pour y devenir non pas l’assistant du directeur littéraire Didier Platteau - ce qu’il n’a jamais été -, mais rédacteur en chef de la nouvelle revue à naître.
    Après son passage à Pif Gadget, Jean-Paul Mougin s’était temporairement éloigné de la bande dessinée pour évoluer dans divers magazines (Télé Gadget, puis Détective trois années durant), avec de renouer avec cet univers en faisant un bref passage de quelques mois à L’Echo des savanes.
    N.F.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 14 septembre 2011 à  16:11 :

      Merci pour ces petits correctifs d’un article écrit à chaud. Nous avons modifié l’article en conséquence.

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  • Il y a les grands artistes, dessinateurs et scénaristes, qui ont transformé la BD en 9éme art. Et puis, il y a ceux qui sans en être étaient des visionnaires, des passionnés, et leurs travaux y ont également contribué. Jean-Paul Mougin étaient de ces derniers (à mon sens l’un des plus grands). Je regretterai de ne l’avoir jamais rencontré. Mes plus sincères condoléances à sa famille.

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  • Mort de Jean-Paul Mougin, éditeur mythique de Casterman
    14 septembre 2011 19:09, par Dominique Petitfaux

    Mougin n’a pas "ramené Pratt de chez Pif", c’est au contraire Pratt qui a aidé Mougin à entrer chez Casterman. Pratt avait rejoint Casterman dès 1973, grâce à Claude Moliterni.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 14 septembre 2011 à  19:31 :

      Dont acte. Nous avons modifié l’article en conséquence.Merci pour cette précision.

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      • Répondu le 14 septembre 2011 à  21:02 :

        Hum, je croyais que c’était Richard Mediani (redac-chef de Pif sur 3 ans, actuellement directeur de Période Rouge) qui avait ramené Corto...

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        • Répondu par Dominique Petitfaux le 14 septembre 2011 à  23:51 :

          Pratt a été évincé de "Pif" en 1973, la direction du journal profitant de l’absence du rédacteur en chef Richard Medioni (pas Mediani), alors en vacances. Pratt s’est alors tourné vers Casterman, rencontrant ses responsables à Bruxelles, en présence de Claude Moliterni, qui avait servi d’intermédiaire.
          À "Pif" Pratt avait connu Mougin, qui y était secrétaire de rédaction. Il l’a retrouvé au salon d’Angoulême 1977, où Mougin tenait le stand de "L’Écho des savanes".
          Didier Platteau, alors directeur de Casterman, engagea Mougin en avril 1977, sur la recommandation de Pratt.

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  • Mort de Jean-Paul Mougin, éditeur mythique de Casterman
    14 septembre 2011 20:48, par Mario

    Encore la disparition d’un type qui a grandement compté dans le milieu de la Bande Dessinée.
    Pari osé que de proposer une revue en N&B alors que tous les autres misaient sur la couleur.
    N’oubliez pas d’associer à cette grande aventure, les deux autres primo-aventuriers, Anne Porot et Bernard Ciccolini.

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