Moulinsart tente de mettre les sites "Tintin" au pas

30 avril 2003 0 commentaire
  • A force de vivre dans un monde de juristes, on en perd le contact avec la réalité. A force de ne communiquer que par des contrats aux clauses absconses, on devient incapable de s'exprimer autrement que par des injonctions, clauses d'interdiction et lettres de menaces.

Moulinsart vient de le démontrer une fois de plus en tentant d’imposer une charte abusive aux sites Internet parlant de Tintin. Vous pourrez lire, dans notre rubrique "actualités" (<http://www.actuabd.com/article.php3...> ), les détails de cette tentative de mise au pas d’Internet, et la première réaction qu’elle a provoquée : le sabordage du meilleur site jamais consacré à Tintin.

Pour se justifier, le gestionnaire de l’héritage d’Hergé avance qu’"il y a plus de 100.000 pages sur Tintin qui sont dans l’illégalité totale et dont la qualité est très discutable et critiquable."

Qu’il y ait un travail pédagogique vis à vis des créateurs de sites amateurs est évident, mais est-ce une méthode adaptée. Ces sites sont faits bénévolement, par simple passion, par des gens comme vous et moi et par des enfants, pas par des studios d’infographistes au budget conséquent. Ils ne connaissent donc pas les limites de ce qu’il est tolérable de faire et n’ont sans doute pas les moyens de faire mieux.

Qu’ils soient faits dans l’illégalité si l’on s’en tient aux termes stricts de la loi, c’est indéniable aussi. Mais causent-ils pour autant un préjudice à Moulinsart ? Pour la vision étroite des juristes, trop enclins à restreindre le plus possible l’interprétation de cette loi, peut-être. Pour les gens normaux, ils participent plutôt à la vitalité de l’oeuvre d’Hergé.

"L’objectif poursuivi par la Charte (et le webring) est justement de favoriser un espace libre (pas de censure du contenu sous réserve de respecter les usages de la netétiquette et les règles applicables à tous) et de renforcer sa visibilité par un lien de tintin.com vers cette communauté !" continue le juriste. Qui lui expliquera qu’une communauté ne s’impose pas par des règlements ?

Une communauté, c’est un ensemble de gens qui se réunissent à un endroit et se lient parce qu’ils s’y sentent bien. Or, comment se sentir bien dans un endroit où l’on commence par vous asséner une vingtaine de lignes en jargon juridique pour dire qui est le Grand Maître avant de revenir à la langue française pour bien vous faire comprendre tout ce qui est interdit et tout ce qui nécessite une autorisation écrite de sa part ? Ce n’est plus une charte mais un serment d’allégeance !

Moulinsart tente de traiter Internet différemment des autres medias. Il ne parle pas (oh ! quelle étrange distraction dans un texte dont il nous dit qu’il a fallu trois années pour le rédiger !) du droit de citation, qui autorise la reprise d’extraits dans certaines conditions.

Il n’aurait jamais osé une telle démarche vis-à-vis des chroniqueurs BD et des journalistes du "Soir", de "Libération", ou de n’importe quel autre support de presse car il sait qu’ils lui auraient ri au nez : ils sont parfaitement conscients qu’ils sont autorisés à publier des extraits sans l’accord des ayants droit, dans des conditions inscrites dans la loi, et que l’usage a élargies. C’était bien entendu avant le juridisme malsain à l’américaine que Moulinsart semble vouloir importer en Europe.

Les diverses clauses abusives de cette charte lui ôtent toute valeur. Un avertissement envoyé par e-mail n’est pas plus légal. Nous invitons donc tous les créateurs de sites qui le recevraient à l’ignorer et à ne se plier en aucun cas au texte qui se trouve sur le site "officiel" (un site "officiel" qui n’est pourtant actuellement qu’une rubrique des sites de France 2 et France 3).

Moulinsart pourra toujours envoyer des lettres recommandées de menaces aux quatre coins du monde aux centaines d’auteurs des 100.000 pages qu’il a recensées. Ou à faire un exemple. Mais on a déjà vu ce que cela donnait avec la première salve : aucun site sérieux ne signera un tel texte ! Trois ans de travail pour en arriver à un document inutilisable... Est-ce vraiment gérer l’héritage d’Hergé en bon père de famille ?

(par Patrick Albray)

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