Super Héros : La Magie d’Alex Ross - Chip Kidd & Geoff Spear - Carnot

26 décembre 2004 3 commentaires
  • Voici un livre qui illustre le je-m'en-foutisme de certains éditeurs. Un livre qui n'a pas été "traduit", mais "adapté". Par un "traducteur" qui aurait dû se renseigner sur le sujet sur lequel il travaillait... et prendre quelques cours de français.

On peut penser ce que l’on veut du travail d’Alex Ross, dessinateur-peintre vedette et grand fan de super-héros (entre autres que ses poses par en-dessous pour montrer les super-héros comme des surhommes froids et distants, ça lasse vite), il faut reconnaître qu’en une dizaine d’années, il a laissé son empreinte sur le monde des comics de super-héros.

Quand la division graphic novels du prestigieux éditeur américain Pantheon publia en octobre 2003 un gros livre d’art sur la partie DC de la carrière de Ross (excluant donc son travail sur le Marvels de la Marvel), les amateurs de Ross ne purent que se réjouir de trouver une collection de dessins, peintures, croquis préparatoires, etc. couvrant tous ses travaux pour l’éditeur de Superman et Batman.

Petites méconnaissances entre amis

Moins d’un an plus tard, la maison d’édition française Carnot propose donc une version française. Rien à dire sur la qualité de reproduction par rapport à l’original, ou sur la solidité du bouquin (presque 300 pages, cartonné avec jaquette). Par contre, on peut se demander si le traducteur (et directeur de collection !) avait une quelconque connaissance de l’univers DC.
On pourrait trouver des dizaines d’exemple de son incompétence, en voici quelques morceaux choisis (je cite la traduction) :
Super Héros : La Magie d'Alex Ross - Chip Kidd & Geoff Spear - Carnot "les mini-séries Infinite Earths". On parle ici de la ("la", pas "les") fameuse mini-série en 12 numéros Crisis on Infinite Earths. D’où le traducteur sort-il ce titre tronqué, qui n’a rien à voir avec celui choisi par les éditeurs français ? Aucune idée. Mais bon, ça n’est que l’un des comics de super-héros les plus importants des années 80, après tout. À noter que la même erreur est répétée plusieurs fois, donc, personne n’a dit à ce pauvre traducteur que "mini-series" ou "series" se traduisaient au singulier en Français.
- "l’émission Smallville TV Show". Manifestement, le manque de connaissances du traducteur s’étend à la télévision... il ne connaît pas la série télé (oui, "tv show" = "série télé") Smallville.
- D’ailleurs, personne n’a pris la peine d’aller chercher les titres français des albums de Ross et Dini sur Superman, Wonder Woman ou Batman, tous traduits en France.
- On peut aussi se demander pourquoi certains titres de haut de pages sont traduits (le "War on Crime" en "Guerre contre le Crime") mais pas d’autres ("Power of Hope" ou "Spirit of Truth"), quand ils sont tous des titres d’albums, et qu’ils sont placés au même endroit sur les pages. Un jeté de dé de 20 a dû avoir lieu...
- "l’âge d’or de Green Lantern et de Flash". L’expression "âge d’or" désigne en comics la première période des comics de super-héros, et la traduction aurait dû être "le Green Lantern et le Flash de l’âge d’or". Mais là aussi, il faudrait d’abord connaître la dénomination des différentes périodes des comics. Ce qui est amusant, c’est que quelques pages plus loin, on a droit à un plus correct "version Golden Age". La traduction semble se faire au petit bonheur la chance.
- "En 1960, The Justice League devient The Justice Society". Ah, dommage, là c’est carrément un faux-sens, puisqu’en réalité, c’est le contraire qui se produisit. Un minimum de connaissances dans le domaine des super-héros aurait évité l’erreur.
- Le personnage de Starro, dont un dessin montre clairement que c’est une étoile de mer géante, est qualifié de "pieuvre géante". On devrait peut-être payer au traducteur des cours de zoologie. Un minimum de connaissances dans le domaine des super-héros aurait évité l’erreur (je sais, je me répète, mais la répétition est censée être mère de l’apprentissage).
- "le peintre Carmine Infantino". "artist" ne se traduit pas toujours par "peintre", et même rarement, en comics. Encore faudrait-il avoir une idée de qui était Infantino...
- À propos de Kingdom Come, le traducteur écrit "pour produire quatre numéros de la série". Manque de chance, la série n’a que quatre numéros. Encore une erreur née de la méconnaissance du sujet.
- Toujours à propos de cette mini-série, "McCay devient le Dante du Spectre de Virgile". Quel mélange... ça serait plutôt "McCay devient pour le Spectre le Dante de Virgile". Mais encore une fois, il faudrait savoir que le Spectre est un personnage de l’histoire (et connaître la Divine Comédie, mais accordons dans ce cas le bénéfice du doute au traducteur). Et il y a un dessin du Spectre juste au-dessus du texte...

Évidemment, il y aussi une foultitude de coquilles, comme une couverture du premier comic de Superman (Action Comics 1) numérotée "2", quand la couverture originale, montrant clairement le numéro, est reproduite sur la page d’à côté, ou bien le dessinateur Joe Staton affublé du patronyme "Stanton" (mais le nom est corrigé quelques pages plus loin...). Détails, détails.

Un traducteur qui parle correctement français, quelle idée

Allez, quelques exemples d’erreurs de traduction pures et simples :
- "je pouvais déplacer les lois de la gravité". Intéressante traduction. Superman ne "défie"-t-il pas plutôt ces lois ?
- "représentation définitive", au lieu de "de référence". Erreur classique de traduction.
- "Batman survolant Gotham City", légende d’une peinture représentant Batman debout en haut d’un immeuble. "Survolant" et "surplombant", il n’y a pas de différence, n’est-ce pas ?
- "les atouts sauvages", qui traduisent donc les "wild cards". Le moindre dictionnaire aurait donné quelque chose comme "éléments imprévisibles". Mais comme il y avait des cartes à jouer dessinées...

Terminons par les deux plus beaux exemples de "n’importe quoi" de tout le livre. À la fin se trouve une courte histoire inédite de Superman, Batman et Robin peinte par Ross. À un moment, Robin appelle Batman par radio, et celui-ci lui répond "Qu’est-ce que c’est Hurry !". Le lecteur en conclut donc que le personnage auquel s’adresse Batman se prénomme "Hurry" - au cas où vous vous poseriez la question, non, le prénom de Robin n’a jamais été "Dépêche-toi", traduction correcte de "Hurry". Deuxième bourde : Batman découvre le "méchant" de l’histoire et dit "futé astucieux". Le lecteur ébahi comprend dans les cases suivantes qu’il s’agit de Brainiac, un vieil et très intelligent ennemi de Superman. Quand on sait qu’en Anglais, "brainiac" est un mot d’argot désignant justement quelqu’un de très intelligent, on ne sait plus si l’on doit rire ou pleurer devant tant d’incompétence.

Tous ces exemples montrent bien que Carnot fait peu de cas d’un livre pourtant important dans son genre (il est rare qu’un éditeur aussi prestigieux que Pantheon consacre un livre à un dessinateur de comics de super-héros). Et également que si le directeur de collection de ce livre est peut-être très compétent dans son domaine, il devrait sans doute laisser la traduction à d’autres.
Il est extrêmement rare que je me permette de critiquer ainsi le travail de personnes dont je ne sais rien. Espérons donc que si Carnot décide de publier d’autres livres consacrés aux comics, un peu plus de soin sera apporté à la création de la version française.

(par François Peneaud)

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3 Messages :
  • Le problème de la traduction dans les comics n’est pas nouveau. Par exemple, il est de notoriété publique que les titres Marvel sont tous réalisés, en France, par des incompétents.

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    • Répondu par François Peneaud le 6 janvier 2005 à  09:09 :

      Je ne m’aventurerais pas à généraliser comme vous le faites.
      La traduction n’est pas un art facile, j’en sais quelque chose.
      Dans le cas du livre sur Ross, ce qui m’a le plus choqué, c’est que la situation semble être celle d’un éditeur généraliste qui, attiré par l’appât d’un gain facile, a massacré la version française d’un livre bien fait à l’origine (encore une fois, je ne parle pas du travail de Ross lui-même, mais ce celui des auteurs du livre).

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    • Répondu par Pascal Erhard le 16 janvier 2005 à  09:46 :

      Tout à fait d’accord ! Le public visé me semble être à peine adolescent donc on se permet des traductions souvent grotesques. J’avais lu que Jennequin (un très bon traducteur !) avait décidé d’apprendre le japonais pour savourer certains mangas dans le texte. Quant à moi, aujourd’hui, j’achète 90 % de mes comics en VO et je ne m’en porte pas plus mal....

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  • > Super Héros : La Magie d’Alex Ross - Chip Kidd & Geoff Spear - Carnot
    9 janvier 2005 00:31, par Xavier Mouton-Dubosc

    Ahlalala ! Je me souviendrais toujours des sublimes traductions de manga par Glénat. Tiens, prenons "Ghost in the Shell". Lors du Festival d’Angoulême, le tome 1 était sorti, et le tome 2 allait paraître juste après la sortie cinéma. Je revois encore le regard interloqué de l’attaché de presse de Glénat quand je lui fais la démonstration que si leur édition est difficilement compréhensible, c’est à cause de la traduction Française... de la version Américaine ! Ainsi "Physicien" pour traduire "Physician", au lieu de "Chirurgien"... Des bourdes de base un peu ridicule, cumulant avec celles du Japonais vers l’Anglais. Si ce n’était que ça ! Shirô Masamune a la fâcheuse habitude de citer des ouvrages très très pointus. L’éditeur Américain ne s’est visiblement pas embêté pour chercher si une traduction Anglaise existait... Et Glénat encore moins. Dommage : Certains ouvrages Japonais en questions avaient pour auteurs des ... universitaires Français ! Manque de bol, à l’époque, un de mes profs était fan de Shirôw.

    Donc François, effectivement, un jour, faudra sérieusement brocarder les éditeurs pour ce non respect manifeste des Œuvres, auteurs et lecteurs.

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