"Notre-Dame de Paris" par Damien Macdonald : une adaptation envoûtante

23 juin 2020 4 commentaires
  • C'est un objet impressionnant et étrange. Une brique à tout dire. Il est signé par Damien Macdonald, un dessinateur dont c'est le premier roman graphique. Une espèce de pari fou qui consiste à adapter le chef-d’œuvre de Victor Hugo, sorte de pierre angulaire de la littérature française du XIXe siècle. Ce projet épique paraît chez Calmann Lévy Graphic, un nouveau label et un euro pour chaque exemplaire vendu reviendra à la reconstruction du monument sinistré en 2019.

L’histoire de Notre-Dame de Paris, on la connaît bien : celle d’un homme d’Église déchiré entre le feu de sa passion et le fer de son serment, celle d’une bohémienne angélique, magnifique et ensorcelante, et celle d’un monstre inhumain de corps et si humain de cœur. Et, surplombant les intrigues de tout ce monde, la grandiose cathédrale autour de laquelle les destins se nouent. C’est aussi une histoire tragique, qui se termine par un incendie ravageur et étonnement prophétique. Et c’est en regardant, impuissant, le panache de fumée s’élever de la majestueuse cathédrale en 2019 que l’auteur a décidé de se lancer dans l’ambitieuse entreprise qui a abouti cet ouvrage.

Lorsque Victor Hugo écrit Notre-Dame de Paris en 1831, il fait une révérence au Paris fantasmé du XVe siècle. Un Paris médiéval irréel à l’architecture intemporelle et aux mœurs depuis longtemps abandonnées. Un Paris mythique et mystique qui marque l’Histoire comme nulle autre cité. Qui n’a pas lu le livre peut difficilement se représenter l’importance que donne Hugo à la ville, à ses bâtiments, ses rues, ses places, qui deviennent autant de personnages parfois plus importants encore que ceux de chair.

On retrouve exactement cette dimension dans l’adaptation en roman graphique que nous offre Damien Macdonald de ce pilier de la littérature mondiale. Son trait, dans un noir et blanc d’esquisse, laisse planer un voile incertain sur chaque planche, plaçant le récit hors du temps et du réel. Et les bâtiments qui surgissent de cette brume n’en sont que plus énormes, incontournables, essentiels.

"Notre-Dame de Paris" par Damien Macdonald : une adaptation envoûtante

Plutôt que de tendre vers un certain réalisme, son trait fait de ses personnages des caractères plutôt que des individus. Ici la colère, là la passion : l’expressivité des visages et des corps fait des protagonistes des émotions, des archétypes. Cette interprétation de l’œuvre, si elle peut être sujette à débat, confère au roman graphique une force différente de celle qui émane de l’original. On ne peut que saluer cette audace, car il aurait été malvenu de simplement reproduire et illustrer l’œuvre sans offrir de parti pris.

En outre, il nous gratifie à plusieurs reprises de pages magnifiques, hors du texte et du récit, quasi-oniriques, mettant l’emphase sur un sens ou un autre du texte. Voyez plutôt :

Mais à ces décisions l’auteur ne sacrifie pas la fidélité : dans les dialogues notamment, et toute la partie textuelle, chaque phrase, chaque mot, chaque virgule sont directement issus du texte original. On retrouve aussi la densité de l’action qui nous entraîne dans un tourbillon de péripétie et de personnages, et ce dès la première scène de l’œuvre, où le lecteur est plongé dans une foule dense et bruyante lors de la fête des fous.

Là encore, le dessin de Macdonald, surchargé et sombre parfois presque brouillonnant, se prête à merveille à l’atmosphère grouillante, parfois étouffante qui règne dans le livre. La foule, la population parisienne, le badaud sont des éléments essentiels dans le roman d’Hugo, et Macdonald leur offre une place importante, traduisant la très bonne compréhension qu’il a de l’œuvre.

On peut par ailleurs saluer l’effort éditorial : le roman graphique est publié d’abord chez Calmann Levy qui, du vivant d’Hugo, a aussi imprimé son roman après Michel Lévy frère. La boucle est bouclée.

Le risque est grand lorsque l’on s’attaque à un monument comme Notre-Dame de Paris (dans tous les sens du terme). Il peut être très difficile d’embrasser toutes les facettes, les particularités et les forces d’une œuvre aussi dense, et Damien Macdonald s’est très bien accommodé de ces difficultés. Il nous propose un roman graphique très intéressant, peut-être un peu difficile d’accès pour qui n’est pas habitué à ce type de lecture, mais qui offre un point de vue très intéressant sur une œuvre bien connue qui a encore tant à nous apprendre.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

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