Olivier Jouvray : « Avec « Les rues de Lyon », nous avons décidé de changer radicalement de modèle en faisant de l’auto-édition collective ».

12 juin 2015 3 commentaires
  • À l’occasion du Lyon BD Festival, qui commence aujourd’hui, nous avons décidé d’interroger Olivier Jouvray, l’un des membres de l’Épicerie Séquentielle, qui lance un projet de revue de bande dessinée estampillée 100% purement gone, « Les rues de Lyon ».

Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est l’Épicerie Séquentielle, la structure à la base du projet « Les rues de Lyon » ?
L’Épicerie Séquentielle est l’association des auteurs de bande dessinée lyonnais. Elle a été constituée en 2004 pour, à l’origine, permettre aux auteurs locaux de se rencontrer, faire connaissance, échanger sur les sujets qui nous concernent tous. En 2006, lors de la première édition du Lyon BD festival, nous avons été sollicités pour aider les organisateurs à faire de cet événement celui dont nous rêvions. L’association a donc été mise un peu en dormance le temps que le festival devienne ce qu’il est aujourd’hui, un des grands rassemblements du 9e art de l’année. Il y a deux ans, l’association a été réactivée pour organiser des soirées / interviews d’un auteur de passage. Tous les deux mois nous invitons étudiants des écoles d’art, auteurs locaux et passionnés de BD pour découvrir le parcours et le travail d’un artiste. Dans le même temps, nous étions quelques-uns à envisager de faire évoluer les activités de l’association vers l’édition, et c’est comme cela que nous avons décidé de lancer notre journal Les Rues de Lyon.

Olivier Jouvray : « Avec « Les rues de Lyon », nous avons décidé de changer radicalement de modèle en faisant de l'auto-édition collective ».
La joyeuse bande de l’Épicerie Séquentielle en plein travail.

La revue que vous fondez proposera tous les mois un numéro d’une dizaine de pages dessinées par un auteur local. Quel sera son format ? Sera-t-il fixe ou variera-t-il selon les sujets ? Sera-t-il imprimé sur du papier journal ou y a-t-il au contraire une volonté de produire un bel objet, sur du papier plus épais ?
Le format du journal est un classique A4 de 12 pages proposant tous les mois un récit complet de 10 pages en bande dessinée. Ce format restera le même quel que soit le sujet. Il est imprimé sur un papier assez fort de 170g qui lui donne l’aspect d’une revue de qualité à collectionner et non d’un journal qui finira sous des épluchures de patates !

Olivier Jouvray, fier du numéro 3 des Rues de Lyon !

Votre revue traitera de sujets locaux. Jusqu’où s’étend le local : s’agit-il uniquement de la ville de Lyon ? Va-t-il jusqu’à la région Rhône-Alpes en général ?
Nous ne traiterons que des sujets locaux sur Lyon et proches environs. Des auteurs d’autres villes de la région nous ont demandé si nous envisagions de traiter des sujets près de chez eux mais nous préférons les pousser à copier notre initiative pour lancer Les Rues de St Étienne, de Grenoble ou de Chambéry. Notre aventure n’est pas un modèle déposé, nous espérons qu’elle inspirera les auteurs de tous les coins de France pour faire le même genre de chose. Pas forcément sous la même forme, mais seulement avec les mêmes principes de solidarité et de collaboration. En tout cas, si des auteurs ont besoin de prendre contact avec nous pour savoir comment nous avons procédé, nous sommes tout à fait disponibles. Nous sommes d’ailleurs déjà en contact avec les auteurs de Brest qui sont en train de lancer la revue Casiers, qui semble très prometteuse.

Seul l’auteur du récit du mois sera rémunéré, ce qui veut dire que le travail de diffusion, de vente, de promotion et d’animation sera fait bénévolement. Ce modèle alternatif repose sur la bonne volonté des membres de votre association : s’agit-il là d’un pari risqué ou les liens tissés depuis dix ans au sein de l’Épicerie Séquentielle semblent-ils suffisamment forts pour assurer de manière pérenne la publication ?
Tous les projets d’entreprise sont risqués pour tout un tas de raison. Il nous est apparu évident que si nous envisagions de rémunérer le travail éditorial, cela coûterait tellement cher qu’il ne serait plus possible de payer correctement les auteurs. Nous avons donc décidé de changer radicalement de modèle en faisant de l’auto-édition collective. Chaque membre du groupe (nous sommes 23 au comité éditorial) peut au choix, se contenter de participer bénévolement à un des ateliers de travail, ou bien participer à un numéro du journal en tant que scénariste, coloriste ou dessinateur et gagner de l’argent. Avec ce système, nous pouvons offrir 33% du prix de vente aux auteurs. Le reste va à l’association et au revendeur (libraire ou autre commerce).

C’est du lourd et c’est disponible depuis ce weekend, dans le cadre du Lyon BD Festival, au palais du commerce.

Pour l’instant, les six premiers numéros ont adopté des thématiques historiques. Allez-vous continuer sur cette voie ? Votre démarche relève clairement d’une initiative militante. Les sujets choisis et leur traitement seront-ils également militants ? Assumez-vous un ancrage politique particulier ?
Pour l’instant, l’axe historique est le plus facile pour démarrer et le plus attirant pour le public et les auteurs eux-mêmes. Mais nous ne voulons pas nous limiter à cela. Nous allons proposer des reportages plus actuels, des portraits également. Les seules contraintes sont : pas de fiction, du local et dix pages. Il n’y a pas d’axe politique particulier, toutes les histoires sont bonnes à raconter. Ce sont les auteurs qui proposent et nous décidons collectivement de la pertinence du sujet. Tous les auteurs peuvent donner leur avis. Il n’y a pas de hiérarchie. Nous sommes quelques-uns à jouer le rôle de superviseurs pour faciliter la gestion globale du projet mais chacun est responsable de son travail et chaque poste est interchangeable. C’est un doux bordel, mais ça se gère comme un organisme vivant, en constante évolution. Ça nécessite de la bienveillance, de la patience, d’accepter que les choses ne se passent pas comme prévu et des capacités d’adaptation.

L’angle d’attaque des premiers numéros est clairement historique.

Où sera-t-il possible de se procurer la revue ? Les librairies généralistes ou spécialisées devront-elles, également, vendre la revue sans prendre de commission ?
Nous proposons le journal par abonnement ou au travers d’un réseau de librairies spécialisées ou généralistes. D’autres commerces proposent également d’être des points de vente. Plusieurs libraires nous ont proposé de ne pas prendre un pourcentage sur les ventes, par désir de soutenir la création locale, mais nous avons refusé. Notre projet est de permettre aux auteurs de gagner correctement leur vie, mais cela concerne aussi les libraires qui ont, autant que nous, besoin de soutien.

Les six premiers numéros ont été tirés à 3000 exemplaires et sont disponibles depuis ce weekend, à l’occasion du Festival Lyon BD. Quel tirage espérez-vous atteindre et, sachant que chaque exemplaire ne coûte que 3 euros, quel est le chiffre de vente dont vous avez besoin pour rentabiliser l’aventure ?
Chaque numéro doit nous rapporter 1500 euros pour rembourser les frais d’impression. C’est aussi parce que nous avons décidé de faire aussi dans le local pour la fabrication, afin de permettre aux auteurs d’aller chez l’imprimeur participer à l’ajustement des couleurs. C’est un chiffre élevé mais nous sommes confiants.

Tout, jusqu’à l’impression, est du certifié made in Lyon.

Vous avez lancé un appel à participation sur la plateforme de crowdfunding Ulule. Vous espériez récolter 13.000 euros, et ce sont finalement plus de 23.000 euros qui l’ont été. Vous attendiez-vous à réunir une telle somme ? Cela vous permettra-t-il de voir venir un peu plus longtemps ? Bénéficiez-vous également de soutiens publics ?
Je rêvais d’atteindre les 20.000 euros, autant dire que je suis comblé. Ça nous permet de financer presque une année de publication, c’est non seulement confortable d’un point de vue comptable, mais cet enthousiasme des contributeurs (plus de 600 personnes) nous confirme que notre idée est séduisante. Quant aux soutiens publics, nous n’en avons pas demandé. Nous voulons que notre aventure soit capable de vivre de ses propres moyens. Si les institutions locales veulent nous aider, je leur propose de faire des achats en lot, pour offrir à leurs employés, leurs partenaires ou pour d’autres raisons. Nous pensons qu’il est préférable de rémunérer les auteurs pour leur travail plutôt que de les subventionner.

La rue est devenue un boulevard : l’appel à financement sur Ulule a été un véritable triomphe !

L’Épicerie Séquentielle a-t-elle pour projet d’éditer également des albums de bande dessinée, et au-delà quels sont les pistes que vous pensez développer dans les années à venir ?
Comme nous n’avons pas d’argent, nous avons décidé de commencer notre activité avec des objets peu chers à fabriquer, peu encombrants à stocker, légers pour le transport et accessibles à toutes les bourses pour que la bande dessinée reste populaire. Nous avons aussi voulu créer des objets différents de ceux qui « peuplent » nos librairies pour leur donner une visibilité. Nous travaillons déjà sur d’autres projets de collections, notamment une série de « cartes touristiques en bande dessinée ». Avec, d’un côté, une proposition de balade illustrée et, de l’autre, de la bande dessinée qui raconte une histoire en rapport avec les lieux visités. Le tout plié comme une carte. Mais pour la suite, si nous parvenons à faire durer cette aventure, nous n’avons pas de limite. Nous verrons bien. L’objectif étant aussi de permettre aux auteurs d’apporter leurs propres idées. L’Épicerie Séquentielle doit être un outil collectif d’édition au service de ses propres membres. Si une proposition enthousiasme tout le monde, allons-y !

(par Tristan MARTINE)

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