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Peter Van Dongen : « Cet album est inspiré de ma propre histoire »

  • L'album « Rampokan Java » du Hollandais Peter Van Dongen avait été une des surprises de l'année 2003. Depuis, ce jeune auteur, né à Amsterdam en 1966 d'un père hollandais et d'une mère sino-indonésienne, a largement confirmé sa valeur en publiant à la fin de 2005 le deuxième volume de son chef d'œuvre, « Rampokan », un roman graphique sur la guerre d'indépendance de l'Indonésie.
Peter Van Dongen : « Cet album est inspiré de ma propre histoire »
Rampokan Java (2003)
Editions Vertige Graphic

Ce travail de titan, où la virtuosité graphique se double d’une minutieuse recherche historique, lui prendra quatorze ans. Nous avons rencontré pour vous ce rénovateur de la Ligne Claire, reconnu comme l’un des meilleurs créateurs de bande dessinée de sa génération. Peter Van Dongen a été invité l’année dernière au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, aux côtés d’Hugo Pratt, de Jean-Philippe Stassen et de Jacques Ferrandez, dans le cadre de l’exposition "Le Remords de l’Homme blanc", à laquelle nous avons consacré un dossier.

Quelle est la part de votre propre histoire dans la série Rampokan ?

Il est évident que je suis impliqué dans ce sujet dans la mesure où le background de cette série est inspiré de ma propre expérience familiale, en particulier l’histoire de ma branche maternelle qui est d’origine sino-indonésienne. Mon père, décédé en 1993, était pour moitié hollandais et pour moitié allemand. Sa mère était une jeune allemande venue dans l’entre-deux-guerres comme jeune fille au pair en Hollande où elle connut mon grand-père Anton van Dongen. Mon père, Hans Antonie van Dongen, est né de cette union.

Rampokan Célèbes (2005)
Editions Vertige Graphic.

Ma mère, Peggy Anita Kneefel est née en 1941 à Célèbes, d’une mère chinoise et moluque et d’un père indien d’Indonésie, soldat dans l’armée royale des Indes néerlandaises, la Koninglijk Nederlandsch-Indisch Leger (K.N.I.L.). Son père a été fait prisonnier par les japonais lors de la Deuxième Guerre mondiale, un jour APRES la capitulation du Japon ! En 1952, ma mère, accompagnée de ses deux sœurs et de sa propre mère vint habiter la Hollande. Elle y rencontra mon père à l’école, vers 1957, à Hilversum.
Ils se marièrent en 1962 et conçurent un premier enfant en 1964, suivi deux ans plus tard de mon frère jumeau et de moi-même. J’aurais pu ne pas survivre car une semaine après ma naissance, une occlusion intestinale m’avait complètement déshydraté. Les chirurgiens m’ont sauvé et la vie ne m’a plus réservé d’aléas jusqu’au divorce de mes parents en 1972.

Rampokan est le produit d’une tentative de rendre un hommage à mes grands-parents d’Indonésie et d’une envie de dessiner les lieux où ils ont vécu à une époque où Hollandais, Indiens, Chinois et Indonésiens cohabitaient. C’est en même temps l’occasion d’étudier ce qui était finalement une véritable société régie par l’apartheid. Je suis personnellement le produit de ce métissage, ces sujets ne me sont donc pas étrangers.

Quel est votre parcours dans le monde de la BD ?

Je suis fasciné par la BD depuis tout gosse, lorsque j’ai découvert Vol 714 pour Sidney de Tintin et L’Œuf bourdonnant, une aventure de la série Bob & Bobette qui sont l’une et l’autre mes premières lectures. Vers six ou sept ans, j’ai commencé à dessiner Donald Duck et vers dix ans, j’ai entrepris de réaliser mon propre album de Bob et Bobette ! Il s’ensuivit une période où j’ai recopié à peu près tous les dessins de Rembrandt du Rijksmuseum d’Amsterdam. Mon premier dessin rémunéré est un de ces travaux au stylobille vendu à un touriste allemand. J’ai été très accroché par Tintin dès l’âge de douze ans, en particulier par Le Lotus bleu, peut-être parce qu’on y évoque l’intervention japonaise à Shanghaï et que j’avais fait la relation avec mon grand-père exécuté par les Japonais lors de la Seconde Guerre mondiale. Mes premières BD ont été immédiatement influencées par ces lectures. Dans ma production réalisée ces années-là, on trouve quatre pages qui sont une adaptation du film live de Tintin, Tintin et le mystère de la Toison d’or.

Jean-Philippe Stassen et Peter Van Dongen
à Charleroi en février 2005. L’auteur de "Deogratias" a quelques thèmes en commun avec celui de "Rampokan". Photo : D. Pasamonik.

Mes vrais débuts sont une page publiée dans le magazine « De Balloen » (N/B, 1983), puis trois pages dans Rebel Comix 2 (N/B 1984). À partir de 1984, je réalise deux planches mensuellement pour la version néerlandaise du magazine (À Suivre), Word Vervolgt avec le duo Prince & Buster. Dans le même support, je publie ensuite la prépublication de mon premier album Muizentheater (Le théâtre des Souris) publié en néerlandais par les éditions Casterman, un travail qui m’a valu le prix du meilleur album de l’année en 1991.

Le "schetsboek"
reprenant les crayonnés des deux premiers albums. Chez Oog & Blik.

En 1998 débute aux éditions Oog en Blik, en coédition avec De Harmonie, le premier tome du double volet Rampokan, Rampokan Java, qui reçut le Prix du Lion 1999 du Centre Belge de la BD, le prix « Verzogde Boeken 1998 » du CPNB, ainsi que le prix d’encouragement pour les Arts 2002 de la Ville d’Amsterdam. Le deuxième volet, Rampokan Célèbes, paraît en 2004 et reçoit aussitôt le prix hollandais de littérature en 2005. Nous avons publié récemment un recueil où les crayonnés des deux albums sont intégralement repris. Le deuxième tome paraît aujourd’hui en France chez Vertige Graphic, au moment même où le premier volume paraît en indonésien chez Pustaka Primatama à Djakarta.

La vie d’un auteur de BD en Hollande n’est pas très simple, en fait. J’ai pu faire Rampokan : Célèbes grâce à des subsides de l’état. Pour croûter, je produis toute sorte d’illustrations, que ce soit pour un usage commercial ou publicitaire, ou des dessins d’illustrations pour des quotidiens et des magazines.

Vous avez fait le choix de la « Ligne Claire » pour une histoire finalement assez réaliste...

Peter Van Dongen
avec l’édition indonésienne de Rampokan. Photo : DR

J’ai choisi ce style parce j’ai pour ainsi dire grandi avec lui. Dans ma jeunesse, je me suis mis à l’étudier parce qu’il me parlait et parce que je le trouvais beau. C’est un style qui n’est pas seulement adapté pour raconter des histoires pour la jeunesse ; il l’est aussi pour raconter des choses sérieuses et cela, je m’en suis aperçu en lisant Le Lotus bleu. Cet album d’Hergé m’a littéralement ouvert les yeux. Mais je dois convenir que ce style s’est imposé à moi, par nécessité plus que par choix. Je dois dire aussi que j’ai une énorme admiration pour le travail d’Yves Chaland. Sa période « Bob Fish » ou sa version de « Spirou » ont directement influencé ma façon d’encrer ma ligne claire au pinceau.

Comment avez-vous travaillé le scénario de ce double-album, vous avez commencé par recueillir des témoignages ?

Il y a d’abord un travail de recherche sur la période dans laquelle l’histoire se déroule. Je lis aussi bien des romans que des essais, je collecte des livres de photos, des plans, des films ou des documentaires. Chemin faisant, je me fais une vague idée de ce que va être mon premier synopsis, mais je suis encore « open ». Quand je commence à faire mon découpage au crayon sur des feuillets A4, l’histoire commence à prendre forme. Les personnages se dégagent peu à peu. Une fois ce premier travail achevé, je le donne à lire à mon ami Martijn Daalder qui est mon premier lecteur, un partenaire très précieux qui sait me guider grâce à ses remarques pertinentes.

Joost Swarte & Peter Van Dongen
Le théoricien de la "Ligne Claire" et l’un de ses plus brillants rénovateurs. Photo : D. Pasamonik.

Pour dessiner le premier volume, en 1992, je me suis rendu pour la première fois en Indonésie pour y faire du repérage et visiter le musée militaire local, mais surtout pour m’imprégner de l’atmosphère du pays. Malgré l’abondante documentation accumulée en Hollande et un bon nombre d’histoires familiales recueillies de première ou de seconde main, je n’avais pas encore perçu ce quelque chose qui fait toute la différence et qu’on appelle l’authenticité. Mon voyage en Indonésie (y compris dans ma famille) m’a permis de combler ce déficit. Ce retour à mes racines a eu un impact indéniable, et sur mon travail, et sur moi-même. Je suis cependant resté un Hollandais avant tout. En Indonésie, je resterai toujours un étranger.

Est-ce que la vague de xénophobie qui a touché votre pays après l’assassinat de Théo Van Gogh a concerné le groupe des anciens d’Indonésie, que vous appelez les « Orang Indo » ?

Je ne peux que vous le redire : les rapatriés d’Indonésie qui sont revenus en Hollande en 1949 (ils étaient 300.000), se sont toujours sentis hollandais. Bien entendu, ceux qui avaient la peau foncée et des habitudes culturelles différentes ont dû s’adapter à la situation, en dépit de leur sentiment d’appartenance à la communauté néerlandaise. Pour la plupart, les rapatriés des Indes néerlandaises étaient de souche européenne et parlaient le néerlandais. Certains « vrais » néerlandais ont eu du mal à accepter cette population « colorée » venue d’Outre-Mer, mais au fil du temps, leur intégration a plutôt réussi.

Or, précisément pour cette raison, parce qu’ils se voulaient « exemplaires » et « silencieux », les premiers arrivants ont perdu tout contact avec leurs racines. Mais la génération suivante, celle dont je suis issue, est moins encline à accepter cette identité au rabais à laquelle aboutit cette volonté d’intégration à tout prix. Les personnes qui sont impliquées dans l’assassinat de Van Gogh proviennent d’une population qui, plus encore que les rapatriés, a eu toutes les difficultés à se faire accepter par la société néerlandaise. Nous n’avions pas, par exemple, le problème de la langue que connaissent les immigrés actuels. Pour toutes ces raisons, la mort de van Gogh n’a pas affecté les rapatriés des Indes néerlandaises, mais plutôt les ressortissants marocains, même si la teinte de la peau et la couleur de leurs cheveux amène parfois à les confondre avec nous. De ce point de vue, en ces temps de terrorisme, ces « signes extérieurs » font de moi un suspect en puissance.

Crayonnés de Rampokan Java
par Peter Van Dongen.(c) Peter Van Dongen et Oog en Blik.

Où en sont vos projets ?

J’envisage de raconter une histoire qui reprend un peu ce que je viens de décrire : le retour des rapatriés des Indes néerlandaises dans les années cinquante en Hollande. Il est possible que je réutilise certains personnages de Rampokan. Mais le projet n’en est qu’à ses débuts. Il est prématuré d’en parler. J’ai reçu une commande pour le Musée Communal de La Haye (un panneau sous forme de BD en faïence bleue de Delft) et je travaille en ce moment sur des petites animations destinées à un site internet dont le thème sont... les Indes néerlandaises !

Propos recueillis et traduits du néerlandais par Didier Pasamonik, janvier 2006.

Rampokan Java
chez Vertige Graphic (2003).

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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