Retour à Killybegs – on ne guérit jamais de son enfance !

24 novembre 2019 0 commentaire
  • De la Bolivie au Liban, de Hong Kong à l’Espagne, de la Syrie à la Turquie, les hommes s’amusent de plus en plus à jouer au dangereux jeu de la guerre, comme le disait Jacques Brel. Ce « Retour à Killybegs », paru il y a quelques mois, ne manque pas, dès lors, d’éveiller des échos très actuels !

On retrouve Tyronne Meehan dans ce qui est la suite de l’excellent «  Mon Traître ». Un Irlandais catholique qui se raconte et raconte en même temps la genèse de sa trahison. Toujours adapté des romans de Sorj Chalandon, ce livre est bien plus une chronique qu’un récit linéaire. La chronique d’un être humain, tout simplement, en butte à des violences qu’il a fait naître, en butte à des trahisons qui ne sont que des silences de l’âme.
Ce livre est impossible à résumer… C’est un livre de sensations, de sentiments, d’émotions, un livre d’observation à taille humaine d’une désespérance sans cesse pudique.

Retour à Killybegs – on ne guérit jamais de son enfance !

C’est un livre qui, certes, nous parle de trahison, mais aussi d’engagement, d’engagements pluriels et de hasards impossibles à assumer.
Pierre Alary, pour son adaptation, a choisi la simplicité, l’élagage, en construisant son livre en chapitres courts qui, petit à petit, racontent un homme, d’âge en âge, d’idéal en désespérance.

Le talent de Pierre Alary, c’est de parvenir à nous montrer un monde en guerre, un monde dans lequel la violence et l’intolérance humaine et religieuse prennent le pas sur l’humanisme et la liberté de vivre, d’être et de penser, et de montrer cet univers sans jugement, sans impudeur, sans aucun voyeurisme.

Son (anti-) héros est catholique par nonchalance. Son enfance le poursuit, et c’est d’elle qu’il recherche, sans cesse, une absolution pour les actes qu’il fait siens. Dans « Mon traître », Alary portait sur l’Irlande et sa guerre de religion un regard extérieur. Ici, dans ce deuxième opus, c’est de l’intérieur que viennent tous les regards. Et que le réel prend ainsi un poids qui dépasse les sentiments d’amitié ou d’amour…

D’amour, oui, puisque les femmes et leurs sentiments sont éminemment présentes dans ce livre. Soumises, sans doute, de par l’époque qui est celle de ce récit, de par un environnement socio-culturel évidemment machiste, ces femmes, cependant, rythment les aveux, les errances, les fuites et les absences des hommes.

C’est par amour et grâce à l’amour que Tyronne a, lors de sa jeunesse, réussi à quelque peu rompre les ponts avec sa propre enfance. C’est par amour, aussi, qu’il va comprendre qu’un drapeau n’est qu’un lambeau de mémoire, et qu’il est impossible de prendre la décision de ne plus être un enfant.

Ce qui est remarquable aussi, dans ce livre, c’est la trame historique qui, pour discrète qu’elle soit, s’avère essentielle à la compréhension du récit sans cependant en alourdir le déroulé. Mais comment ne pas oublier, en effet, qu’il y eut des alliances idéologiques de circonstance, les indépendantistes et le nazisme, par exemple… Toutes les intransigeances ne font jamais que détruire l’intelligence et ses possibles…

Et enfin, il faut absolument souligner le travail graphique de Pierre Alary. Sa palette de couleurs permet à chaque chapitre d’avoir sa propre présence, sa propre vérité. Son dessin, quant à lui, est d’une efficacité qui n’empêche nullement la beauté et même une forme discrète de poésie à taille d’homme. Pierre Alary, dans le souci qu’il a des détails de physionomie de ses personnages, leur donne une existence de chair, de mots, et de regards !

La bande dessinée peut tout raconter, tout montrer, quand elle fait preuve à la fois de simplicité et de respect de ce dont elle parle. Et avec Pierre Alary, c’est une réussite totale… Ce Retour à Killybegs est un portrait humaniste d’un humain en désespérance presque tranquille.

(par Jacques Schraûwen)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

Retour à Killybegs - par Sorj Chalandon & Pierre Alary - Rue de Sèvres - 160 pages - Sortie le 13 février 2019

Lire également une autre chronique d’ActuaBD concernant Retour à Killybegs

  Un commentaire ?