Pierre-Denis Goux (série "Nains" chez Soleil) : « Avec un personnage féminin, on a moins le droit à l’erreur. »

25 novembre 2019 0 commentaire
  • Tala de la Forge est le seizième volume de la série "Nains" aux éditions Soleil. Rencontre avec Pierre-Denis Goux ("Merlin", "Mjöllnir" et "Les Maîtres Inquisiteurs" chez Soleil), dessinateur des Nains de l’ordre de la Forge et donc de ce nouveau volume qui met en scène une héroïne. Il s’agit de Tala, une naine de la loge de Vaha, loge qui a pour mission de protéger les runes.

Cet album se démarque des précédents "Nains de la Forge" (tome 1, 6 et 11 de la série). Nicolas Jarry et vous avez laissé tomber les histoires de filiation pour privilégier une quête mystico-épique, à la recherche de la rune divine d’Immortalité menée par un groupe de naines. Vous vouliez marquer un tournant avec ce récit ?

Oui, on voulait justement sortir de ce carcan familial. Ça permettait d’ouvrir une fenêtre sur d’autres choses. C’est un album un peu à part au niveau de cet aspect familial, même si ça reste malgré tout en toile de fond avec la présence du personnage du fils de Redwin, Ulrog, ainsi que la grand-mère. Ce qui est également nouveau, c’est que la fin de l’album annonce clairement une introduction au suivant. C’est la première fois que nous le faisons et nous savons donc qui nous allons retrouver dans le prochain tome de la Forge. On peut teaser un peu, je pense que ça ne dérangera pas : nous aurons donc le fils de Redwin, ainsi que son frère, Jorun (tome 6 de la série), qui était dans la légion de fer. Ils vont en duo vivre une quête liée au conflit avec le maître de forge.

Pierre-Denis Goux (série "Nains" chez Soleil) : « Avec un personnage féminin, on a moins le droit à l'erreur. »Tala est confrontée à de remarquables paysages, avec les dragons ou encore la porte magique par exemple... Il ne nous semblait pas qu’autant d’importance était consacrée aux décors dans les précédents tomes de la Forge.

J’ai essayé de pousser le curseur un peu plus loin, car s’il y a bien un point de mon travail où je trouve que je suis en retard par rapport au reste, c’est bien sur les décors. En général, je pousse les recherches assez loin sur les costumes mais sur les décors, beaucoup moins. Ce n’est pas la partie la plus facile pour moi. Donc, sur cet album, avec cette cité d’Ardërum-Draz notamment, il y avait le prétexte pour aller chercher un peu plus loin et d’avoir des réflexions plus poussées sur les décors. Cela reste pour moi le point sur lequel je dois encore progresser.

Ce qui était également intéressant dans ce tome, c’est que les runes magiques ne sont pas dédiées aux armes.

On a voulu élargir le champ des possibles. Il y a carrément un côté super-héroïque dans Tala de la Forge. Mais les runes, c’est le côté un peu frustrant sur cette série. Quand on en parle avec Nicolas Jarry, on en met sur le papier dix fois plus que ce qu’on arrive à faire ressortir au final dans les albums !

Extrait Tala de la Forge, éditions Soleil

Qu’est-ce qui vous avez le plus aimé dans la réalisation de cet album ?

Ce que j’ai beaucoup aimé traiter, c’est le méchant. Il s’agit une espèce d’elfe psychopathe. C’était intéressant et amusant de faire de ce personnage un mec un peu dégueulasse, en mode Joker. Et puis ça passe mieux que ce soit un dessinateur de Nains qui fasse une sorte de vieil elfe, je me fais moins chambrer comme ça ! (rires)

Ce qui était très sympa également, c’est d’avoir des personnages féminins. Je n’avais pas encore eu d’héroïne naine jusque-là, il y avait donc un petit côté défi. Ce qui change le plus avec un personnage féminin, ce qu’on a moins le droit à l’erreur. Sur un personnage masculin, ridé, buriné, ce n’est pas si grave s’il n’y a pas une justesse partout, c’est comblé par ce côté anguleux et un peu bourrin. Pour une femme, vous êtes dans la finesse du trait, vous mettez le nez deux millimètres à droite ou à gauche, vous la déformez, donc il faut plus précis, plus juste. Il y a beaucoup moins de traits à poser sur le personnage mais vous avez moins le droit de vous tromper. En plus, c’était également un challenge d’avoir plusieurs personnages féminins, il fallait qu’ils restent identifiables en jouant subtilement sur les traits caractéristiques des visages. Par principe et conviction, j’espère que j’aurai d’autres personnages féminins, une petite notion d’équilibre au niveau des rôles distribués, ça me parle assez, même si ce n’est pas toujours facile à placer dans ce genre d’histoire dans lesquelles on a toujours de bons archétypes masculins.

Même s’il reste du chemin à faire, c’est en train d’évoluer ?

Oui, et puis il ne faut pas hésiter à pousser ces changements. Dans le tome 6 de Nains, avec la légion de fer, le scénariste ne m’avait donné que des personnages masculins. J’ai donc proposé que l’un des deux acolytes de la légion devienne une femme, un personnage fort. Il a accepté. Il s’agit de Fey du Temple. Ce protagoniste a bien plu et maintenant elle a son propre album.

Extrait Tala de la Forge, éditions Soleil

Comment travaillez-vous ?

De façon traditionnelle mais je viens de céder à la tentation en me prenant un iPad, comme pas mal de collègues. Je dois avouer que c’est un outil bluffant par rapport à ce qu’on avait jusque-là en numérique, c’est beaucoup plus facile et plus proche de nos gestes traditionnels. Donc à voir, je vais peut-être me laisser tenter à encrer sur quelques pages en digital. Sinon, jusqu’à présent, j’ai toujours travaillé de façon traditionnelle avec mon papier et mon crayon.

En revanche, sur ce support, si vous vous trompez au niveau de l’encrage, il faut tout recommencer…

Oui, mais c’est une pression plutôt intéressante. Et puis le grain du papier ou la façon d’absorber l’aquarelle par exemple, ce sont des rendus qu’il est difficile de retrouver en digital.

Vos albums sont exclusivement des récits de Fantasy, comment êtes-vous tombé dans la marmite de ce genre littéraire ?

Par le cinéma, tout simplement. Quand j’ai vu le Seigneur des anneaux, j’ai pris une grosse baffe. Ce n’était pas tant la Fantasy, mais ce boulot-là en fait. Quand je suis sorti de la salle, je me suis dit que je voulais raconter ce genre de choses-là. J’ai toujours dessiné mais je ne pensais pas encore à la BD. La réflexion a été toute simple : je veux gagner ma vie en dessinant, je veux raconter ce style de récit, qu’est ce qui peut lier les deux ? La bande dessinée. Je me suis décidé à ce moment-là.

Extrait Tala de la Forge, éditions Soleil

Vous étiez un grand lecteur de BD quand vous avez fait ce choix ?

Non, j’ai découvert la BD assez tard, à la fin du lycée et à peu près en même temps que le cinéma d’ailleurs. Étant à l’internat, le mercredi après-midi, j’en profitais pour aller voir pas mal de films. Et c’est également durant cette période que je suis venu gentiment à m’intéresser à la BD, j’avais des amis internes qui en lisaient. J’ai plus commencé à en acheter et à en lire après avoir pris la décision d’en faire mon métier.

Vous avez donc fait une école particulière pour devenir dessinateur ?

Oui, l’école Pivaut à Nantes. Trois ans d’études avec une section BD. Un enseignement académique, assez strict, mais en tant qu’étudiant, nous en avions besoin. À côté de ça, il y avait un petit peu de BD, on commençait à mettre le pied dedans. Le gros avantage de l’école, c’est que les profs étaient des professionnels, donc j’ai gagné un temps fou sur les mises en relation. J’ai rencontré Jean-Luc Istin parce que mon professeur d’illustration de l’époque bossait pour Soleil Celtic et qu’il me l’a fait rencontrer.

Quels seront vos prochains albums ? Vos projets ?

Le tome 17 de Nains dans lequel on va suivre le vieux recruteur de la légion qui passe dans la loge du Talion. Ce sera un récit plus intimiste, on va le suivre alors qu’il rentre à la ferme avec son neveu pour reprendre la distillerie familiale. Un album qui sort en début d’année prochaine. Il y aura également un Orc et Gobelins que je vais attaquer. Il s’agira d’une histoire plus sérieuse et plus sombre que ce que j’ai pu faire sur Nains dernièrement. Une histoire plus terre à terre, sans magie runique, mais avec de la lutte de clan et du jeu politique. Un Alexandre le Grand, version orc, qui décide de réunifier les clans et qui va se confronter au côté brut et basique des orcs. Je pense que Sylvain Cordurié a sorti quelque chose d’intéressant.

(par Morgane Aubert)

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